lundi 28 janvier 2019

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Le fin bruit des extases

, Joël Roussiez

Dans la tour franque de Jibbhâ où les corbeaux jacassent tandis que les choucas tournoient, Jabban une à une monte les marches sèches et sa djellaba grise flotte derrière lui.

Un drapeau le suit comme le fantôme d’une nuit, la vieillesse le trouve exilé dans son pays comme celui qui vécut trop longtemps ailleurs et n’est jamais revenu ; il rumine ses amours enfuies comme on se complaît au bain maure tandis que s’agitent en silence les masseurs musclés. La chaleur est immense, elle s’élargit et surplombe les choses dont l’immobilité fourmille sous la clarté confuse. Jabban lui-même monte si lentement que le tissu de son vêtement ne bouge qu’imperceptiblement. Toute liberté a-t-elle fui ?

Je me suis éloigné des miens une première fois, je me suis ensuite séparé de celles qui m’avaient conquis. Des étrangères merveilleuses comme des familières envoûtantes, j’ai lâché les attaches, puis enfin j’ai laissé les sourires prometteurs de passions nouvelles. J’ai ainsi conquis le plaisant contre la nécessité des ivresses et, sous la lumière d’un jour aux ombres claires, j’ai assagi le désir à l’aune des tristesses et des joies ordinaires ; sur les chemins qui mènent à Damas, Tabriz ou Kirkouk, sur ces chemins perdus que personne n’emprunte, j’ai habité ma tour… Les choucas de la désolation ou les corbeaux puissants volent autour de mon repaire mais les idées noires sont bien faibles sous la lumière intense qui étouffe les bruits. Dans le silence qui vient comme à regret, j’entends le bruissement sourd des sables, fuii, krissss, crrouss, et les serpents cérastes, les lézards, les gerboises l’écoutent aussi. Voici venir la nuit qui les inquiète, je monte lentement, clop, les tissus de ma robe caressent la pierre rugueuse, fuii, fra-ah, ils glissent et cajolent ma peau, chuu-ut. Je monte en compagnie du babil satisfait de ces extases qui s’éteignent et renaissent à chaque pas comme les chauds murmures du matin sur le lit défait des étreintes.

Viens donc sommeil profond (J. Dowland)

Les âmes sont inquiètes sur le bord de la falaise, en bas l’eau ne coule plus, la rivière s’est tue. Tout se meurt dans nos lieux, les enfants et les bêtes errent et personne ne les chasse. C’est le désespoir et ce n’est pas la faim qui torture les corps ; c’est la détresse qui menace les idées, c’est le changement qui déroute les pensées. Chacun s’en trouve pris et ressasse la broussaille des réflexions sans fin. Viens sommeil profond endors l’homme et la bête dans le ravin sans fond. Nous descendrons aux abreuvoirs toujours quand viendra le soir et nous nous jetterons du sable pour compenser l’eau disparue. Nous roulerons avec les ânes nos corps dans la poussière ; et l’âme comme au bain s’étourdira des jeux que nous nous donnerons. Devant le dépérissement des rives quels rites nous faudra-t-il encore donner ? Nous avons creusé des puits, longtemps encore nous aurons de l’eau, saumâtre et boueuse certes mais nos arbres prospèrent et pour le reste, nous dormons mal. Viens sommeil profond, calme les agitations de nos corps assoupis. Des tenailles d’effroi enserrent nos cerveaux et nos ventres, le sol se craquelle lentement au fond des vasques vides, des failles s’ouvrent dans nos raisonnements et du haut des falaises en se penchant, les à-pics provoquent sur les gravières de curieuses tentations. Alors, on propose de partir… Oui, partons, partons vers le sommeil profond.