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Dessin
Le dessin, une grammaire
Paul Berry
, et
Couper, éditer, assembler et tracer des lignes pour établir des connexions, construire un langage graphique inédit : telle est la pratique du dessin de Paul Berry.
Le dessin occupe — si je ne me trompe pas — la première place dans ta pratique artistique. Qu’est-ce qu’il signifie et que représente-t-il pour toi ?
Le mot draw en anglais compte 157 acceptions répertoriées dans l’Oxford English Dictionary. La définition la plus évidente renvoie à l’action de tracer des lignes sur une surface à l’aide d’un outil ou d’un médium. Une autre définition du verbe to draw évoque l’idée d’attraction, d’élan vers quelque chose. Ce sont précisément ces deux sens qui traversent et structurent mon travail.
Comment procèdes-tu dans ta pratique du dessin ?
Je suis avant tout attiré par les dessins des autres. Mon travail prend naissance dans ces dessins préexistants, qui constituent le point de départ à partir duquel mes propres formes émergent. Au fil du temps, j’ai constitué une vaste archive composée de manuels, de livres et de catalogues rassemblant une grande diversité de dessins, de diagrammes et d’illustrations. C’est à partir de ce corpus de sources que se déploie ma pratique du dessin.
Dans son texte Drawing as Discovery [1], John Berger écrit : « C’est l’acte même de dessiner qui oblige l’artiste à regarder l’objet devant lui, à le disséquer dans l’œil de son esprit, puis à le reconstituer. » Cette idée de dissection est centrale dans mon travail de dessin et de collage. Je coupe, j’édite, j’assemble et je trace des lignes afin de produire un nouvel ensemble. Ce processus me permet d’établir des connexions formelles et linéaires entre des sources multiples, donnant lieu à une nouvelle proposition graphique.
J’envisage ainsi le dessin comme une grammaire, avec son vocabulaire, sa syntaxe, ses conjugaisons, etc. J’utilise ces systèmes grammaticaux pour construire un langage graphique inédit.
Effectivement, tes montages opèrent des télescopages, d’autant qu’ils sont faits d’images procédant d’univers et de styles différents : catalogue de plomberie vs planche anatomique, dessin technique vs dessin artistique... Au-delà de la surprise, tu joues souvent avec l’humour noir, cher aux surréalistes...
L’humour noir n’est jamais prémédité ou prédéterminé quand je construis mes dessins. Peut-être est-ce cet heureux hasard cher aux surréalistes qui se manifeste totalement hors de mon contrôle lors des montages de mes images. Comme je le disais auparavant, ce sont avant tout des qualités graphiques et formelles des dessins qui attirent mon œil et avec lesquelles je crée des connections et forme des nouveaux ensembles, qui, effectivement ne sont pas dissemblables du processus de corps exquis, donc effectivement, l’évocation des surréalistes est assez juste.
Tu explores aussi d’autres médias et d’autres façons de mettre en scène le dessin : l’animation, le "wallpaper", la tridimensionnalité par des petits totems de dessins pliés. Peux-tu nous en parler ?
Ces deux dernières années, je me suis aventuré dans l’univers de l’animation. Car il y a un point important à préciser : l’ensemble de ces dessins-collages existe à la fois sur support papier et en format numérique. À partir de ce second format, je réalise de courtes séquences de dessins animés. Les œuvres peuvent ainsi être présentées soit comme des dessins « classiques », accrochés au mur, soit comme des animations projetées ou diffusées sur écran.
Avec des outils modestes, je donne vie à certaines parties de mes dessins, comme si elles s’éveillaient doucement sous mes yeux. Tant de choses restent encore à explorer, et ce nouveau champ de possibles semble ouvrir des horizons insoupçonnés pour l’évolution de mon travail.
Tu es enseignant de dessin d’observation à l’ENSBA de Lyon, cela nourrit-il ta réflexion ?
Profondément. Je suis constamment intrigué par la manière dont chaque étudiant regarde le monde puis en retranscrit l’expérience. Le langage de leurs lignes, leur façon d’observer, de comprendre et de construire le réel à travers leurs yeux et leurs mains, demeure pour moi une source inépuisable de fascination.
Pour terminer, peux-tu nous dire de qui tu te sens proche et qui seraient les individus ou les collectifs qui t’inspirent — en art et dans d’autres domaines ?
J’ai d’abord reçu une formation très académique en dessin lors de mes études en Angleterre, centrée sur l’observation, la technique et la rigueur formelle. En arrivant en France, j’ai ensuite été confronté à un autre type d’enseignement, davantage orienté vers les questions théoriques et conceptuelles.
Ces deux approches, loin de s’opposer, ont profondément structuré ma pratique. Elles influencent à la fois ma manière de produire les dessins et la façon dont j’élabore mes réflexions autour de l’image. Cette double formation me permet d’articuler une attention soutenue aux qualités formelles du dessin avec une réflexion plus large sur les processus, les sources et les systèmes de représentation. A ce propos, les textes d’Amy Sillman [2], et en particulier Notes on the Diagram, ont été très importants pour moi.
Et parmi mes références, je me sens aussi proche des dessins d’Euan Uglow que de ceux de Roni Horn, de Frank Auerbach et de Silvia Bächli, ainsi que des univers graphiques de Robert Crumb et de Chris Ware.
Ce qui m’intéresse avant tout n’est pas l’appartenance à un courant ou à une discipline, mais la capacité de ces œuvres à nourrir ma pratique du dessin. De la même manière, mon rapport aux autres domaines artistiques repose sur une grande porosité : everything and anything goes !
Sans titre - dessin animé, 2024
Notes
[1] Extrait de "Drawing is Discovery", John Berger, 1953 — republié dans le magazine britannique New Statesman du 3-9 Mai 2013
[2] Amy Sillman est une artiste visuelle newyorkaise, connue pour ses peintures basées sur des processus qui oscillent entre l’abstraction et la figuration, et utilisent des médias non traditionnels, notamment l’animation, les zines et l’installation (Wikipédia). Dans "Notes on the Diagram", elle parle de son amour pour les diagrammes, ces modèles démocratiques, merveilleusement inclusifs de multiplicité, de contradiction et de changement (The Paris Review)
D’origine britannique, Paul Berry vit et travaille la plupart du temps à Lyon.
@paul_berry1970














