jeudi 1er juillet 2021

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Le défi de la communication

, Pedro Alzuru

L’expression défis des sciences contemporaines a, sans aucun doute, plusieurs aspects note Pedro Alzuru. C’est à tenter de nous permettre de nous orienter face à ces défis qu’il nous invite ici.

L’expression défis des sciences contemporaines a, sans aucun doute, plusieurs aspects, elle peut être interprétée comme les défis auxquels ces sciences sont confrontées, par exemple, comment utiliser les ressources naturelles de manière de plus en plus rationnelle, étant donné que ces ressources ne sont pas illimitées, ce que nous avons cru jusqu’à très récemment ; comment nourrir plus de sept milliards d’êtres humains ; comment empêcher ses applications d’être utilisées contre les peuples et contre toute l’humanité.
Nous voulons à cette occasion nous interroger sur une autre lecture de la phrase, les défis que ces mêmes sciences et leurs applications représentent pour la société contemporaine. Nous nous interrogeons, plus précisément sur le défi des nouvelles technologies de stockage et de diffusion de l’information. Ces technologies naissent à leur tour pour répondre à un défi, le besoin d’être informé, d’être interconnecté, que la connaissance se diffuse de plus en plus rapidement et puise être utilisée par ceux qui en ont besoin.

Il arrive cependant que, comme la voiture, inventée pour se déplacer plus rapidement d’un point à un autre, la maison et le travail par exemple, dans de nombreuses villes congestionnées aujourd’hui, et pas seulement les grandes villes, ce même trajet nous le faisons en moins de temps à pied, au vélo ou dans le transport public. De la même manière, nous ne pouvons nier que les technologies de l’information et de la communication, malgré leurs potentialités indéniables, à bien des égards, ne nous aident pas à être informés et communiqués, ou plutôt ils nous aident à ne pas être informés

On peut objecter que les obstacles ne se trouvent pas dans ces technologies mais dans les utilisations que nous leur donnons, nous devons donc préciser que nous ne voulons pas trop nous référer aux utilisations que nous « devons » leur donner mais aux utilisations que nous leur donnons vraiment. Ces usages ne sont pas fondamentalement pour informer et communiquer, l’usage massif de la communication aujourd’hui est avant tout, même si cela semble paradoxal, pour nous désinformer et nous isoler. Nous ne nions pas, nous le répétons, l’acception positive de la communication, mais nous voulons souligner ses aspects négatifs, qui constituent, selon nous, l’un des défis cruciaux de la société contemporaine.

Le problème a été anticipé dès 1936 par Walter Benjamin dans son texte classique sur L’Œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique, cette reproductibilité n’est, pour lui, pas seulement à l’origine du phénomène de la perte de l’aura, de la compréhension et de la fruition de l’original par un spectateur privilégié, remplacé par l’accueil distrait, purement ludique et aliénant des produits culturels qui nous caractérise aujourd’hui, mais aussi, et c’est le plus important pour notre propos, dans l’émergence, invention du nazisme naissant, de l’esthétisation de la politique, de l’utilisation des technologies alors nouvelles de la photographie, du cinéma, de la radio, des haut-parleurs, des affiches, etc., dans la propagande politique, dans la reproduction jusqu’à la satiété d’un mensonge jusqu’à ce qu’elle devienne vraie, dans l’adoration du leader, dans la manipulation des sentiments et des émotions afin d’atteindre et de maintenir le pouvoir politique.

Il y a deux inventions déterminantes de la communication telle que nous la voyons aujourd’hui, le rating et le spin, c’est, respectivement, la recherche de la valorisation d’un produit par le grand public en recourant à toute ruse et, justement, à tous les trucs, toutes les pirouettes, tous les tours que le communicateur utilise pour garder son produit, souvent lui-même, sur scène. Que ses origines se trouvent dans la politique nazie ou dans la propagande de toutes sortes de marchandises, ces caractéristiques de la communication ont influencé tous les domaines de la vie humaine.

Le problème aujourd’hui, sujet de discussion depuis quelques décennies, n’est pas tant que les médias font de la politique mais que la politique ne se comprend plus sans les médias, sans cette communication basée sur l’atteinte du plus large public par tout moyen, sans scrupules, d’acquérir à tout prix des produits (savons, prestige, modes de vie, systèmes politiques). À tel point qu’il peut paraître normal que l’économie et la politique ne soient plus comprises sans communication. Il peut nous surprendre davantage, bien qu’il soit également « normal », que la science, l’art et l’éducation elles-mêmes recourent également à ces mécanismes de propagande. L’art, les artistes et leur périphérie, certainement pas plus performants que la science et l’éducation.

Dans nos sociétés, il est de plus en plus répandu que la science et l’éducation n’attirent plus les jeunes, que les foules se livrent au plaisir, au divertissement, à la consommation, à la frivolité, aux instincts, ne donnent plus de l’importance au sérieux de la science, à la gravité et la profondeur de l’art, à des valeurs et des institutions que l’Occident a mis plus de deux millénaires et demi à établir.

Gérard Fromanger — Existe, Série Questions, 1976
Collection Éric et Odile Finck-Beccafico / DR

S’il s’agit d’une plainte en Europe et en Amérique du Nord où des institutions comme la république, la démocratie, les partis politiques, la séparation des pouvoirs, la constitution, la citoyenneté, la science, les universités, le journalisme, l’intellectualité, etc., encadrent les relations entre les différents individus et les groupes sans essayer de mettre fin aux différences ; où des professionnels sont consultés pour résoudre les problèmes du pays, des régions ; où les instances légitimantes de l’art et de la culture n’ont pas été effacées par le divertissement, le commerce ou l’idéologisation compulsive, ou plus précisément pour la sensologie ; que pouvons-nous dire ?

Que pouvons-nous dire en Amérique latine, ces pays où le militarisme du XIXe siècle s’est orné des plumes de la postmodernité dans le socialisme du XXIe siècle ; où la politique (ou antipolitique) cesse d’avoir comme références les sciences sociales, la philosophie et se nourrit de superstition, de vivacité créole, des groupes de défense de la révolution, colectivos et autres formes de para militarismes, des mafias ; où tous les slogans du May ’68 se rencontrent de manière perverse (« Impossible et pourtant là », « Soyez réaliste, demandez l’impossible », « vivre sans temps morts, jouir sans entraves », « Il faut tout dire », « L’imagination prend le pouvoir »).

Nous partageons pleinement les thèses de Perniola dans ses derniers textes (2004, 2009, 2012), selon lesquelles, à partir des années ‘60, nous serions entrés dans un processus progressif de disparition de l’action, remplacé par la communication, la communication comprise non seulement en tant que médias privés, mais en tant que paradigme, en tant que caractéristique qui traverse les médias publics, tous les aspects de la vie humaine et c’est pourquoi depuis lors elle définit notre temps.

La massification des médias, ses technologies de plus en plus sophistiquées, son rôle déterminant dans la mondialisation de la culture occidentale, selon lui, a traversé quatre moments dont chacun couvre plus ou moins une décennie à partir du ’68 : communication, déréglementation, provocation et validation ; parvenant à remplacer toutes les instances de légitimation du savoir, de la science, de la politique, de l’art, de l’éducation et à devenir la seule et incontestable instance de légitimation, fer de lance de la marchandisation de tout, même de la politique révolutionnaire, plongeant la culture de l’Occident dans un abrutissement collectif, dumbing down (abrutissement, stupidisation, mutisme), qui semble jeter par-dessus bord, des institutions, des valeurs, des formes de relations qui étaient devenues universelles non pas tant à cause des pièges du colonialisme mais parce qu’elles sont universelles c’est-à-dire qu’elles sont basées sur la réciprocité entre tous les membres de la société.

Ce processus a bien sûr des manières spécifiques de se manifester dans les différentes régions et pays de l’Ouest et Perniola décrit très bien le processus en Italie dans le plus récent des textes indiqués.

Le cas du Venezuela en ce début du XXIe siècle, est caractéristique de ce processus, il est aujourd’hui à bien des égards illustratif de ce qui se passe en l’Occident, pas précisément en raison du développement de l’éducation, de la science et de la technologie, pas précisément en raison de la force des institutions démocratiques et de la séparation des pouvoirs mais pour être devenu un produit qui définit aujourd’hui la communication, une émission de téléréalité mondiale.

Le Venezuela a toujours été un pays relativement pionnier dans l’acquisition et l’utilisation de ces technologies, la radio, la télévision, le cinéma, la téléphonie cellulaire, Internet, avec des chiffres significatifs – jusqu’à il y a quelques années - pour le contexte latino-américain. Si dans l’Occident, cela avait été un processus impulsé par l’entreprise privée, au Venezuela au cours des deux dernières décennies il y a eu un tournant, le gouvernement « révolutionnaire » que c’est imposé a, comme l’un de ses principaux opposant les médias privés, et opposant se comprend mieux comme ennemi, un ennemi de guerre, pour cela l’ « hégémonie communicationnelle » est une priorité, c’est-à-dire la fermeture des médias privés et sa conversion en publics ou « communautaires », ce qui dans ce cas, c’est la même chose (Urribarri, 2012).

Si cela est évident, je pense qu’il est moins évident, surtout pour le gouvernement, qu’en développant avec « les médias privés » cette rivalité mimétique adopte ses mécanismes, parce que les médias ont une logique, parce que « le médium est le message » comme disait McLuhan, et plus il accuse l’opposition, toute critique, toute proposition contraire ou alternative des médias, plus le même gouvernement devient médiatique, tant pour le pouvoir qu’il acquiert en termes d’infrastructures acquises et expropriées (volées plus exactement) que pour l’usage qu’il en fait de cette technologie, une utilisation qui n’a rien à voir avec son potentiel de démocratisation, qui en possède, mais s’inscrit dans la tradition inaugurée par le célèbre ministre de la communication d’Hitler.

Ce sont des médias, des médias publics, voués à la propagande, voués à la diffusion d’une idéologie réduite à ses composantes le plus élémentaire, aux slogans électoraux, diaboliser l’adversaire, criminaliser la critique. Ce sont des moyens dédiés à la sensologie, ce néologisme bercé par Perniola, actualise l’usage marxiste du terme idéologie, tout comme l’idéologie était le paquet d’idées que les partis politiques nous ont vendu, la sensologie est le paquet d’affections, de voies de sentir que les gouvernements nous vendent en recourant à une identité nationale ou régionale (latino-américaine, caribéenne, afro-descendante, etc.), à la manipulation de l’histoire et de ses caractères. C’est pourquoi quand on dit que la communication peut nous vendre une aiguille à un candidat, un héros ou une « révolution », ce n’est pas une exagération.

Pour tout cela, les technologies de communication, de stockage et de diffusion de l’information, mais surtout leur utilisation, commune au secteur privé et au secteur public, dans son but de vendre n’importe quoi à n’importe quel prix, est un défi, le défi fondamental que la culture occidentale a devant elle, et nous en elle, si nous voulons vraiment revenir aux valeurs, aux institutions, aux attitudes qui ont commencé dans le « miracle grec », ont continué dans l’hellénisme, subrepticement passé du côté du christianisme, ils ont pris de l’ampleur à la Renaissance, se sont emparés des révolutions bourgeoises du XVIIIe siècle et se sont fissurés au cours des quatre dernières décennies et sont venus, chancelants, jusqu’à aujourd’hui.

Jacques Villeglé

Des institutions telles que celles sus-mentionnées, la démocratie, la république, l’indépendance des pouvoirs et d’autres plus récentes telles que les partis politiques, entendues comme des centres de formation de cadres, de citoyens respectueux de la constitution et de l’institutionnalité, de l’intellectualité, du journalisme, la presse libre, l’université moderne, sont appelées à se battre pour rester un héritage inestimable face à l’attaque massive d’une communication contraire à l’éthique qui traverse les médias publics et privés. Ces institutions que la déréglementation et la conversion de la scène médiatique en substitut de l’action, nées aux années ‘60 et qui continuent aujourd’hui dans l’euphorie de l’anything goes et dans la frénésie du do it, menacent d’écraser.

Comment arriver à un diagnostic aussi dramatique ? Non pas parce que nous sommes favorables à la censure ou aux multiples façons dont l’État impose son
« hégémonie communicationnelle ». Nous sommes convaincus que le libre marché, notamment dans le domaine culturel, est le meilleur cadre pour la liberté des critères à développer. Les moments les plus significatifs de l’art et de la culture en Occident se sont produits, pas par coïncidence, dans des moments d’intenses échanges pluriculturels. Au contraire, la pensée unique est la disparition de la pensée, ainsi que la non-réciprocité du droit, c’est-à-dire l’application d’une justice différente pour les différents secteurs, l’imposition d’élus qui sont au-dessus de la loi et des électeurs, est la disparition de la loi ou, ce qui revient au même, l’imposition de la loi des mafias.

Mais face à la déréglementation et la désinstitutionalisation que caractérise ce déclin possible de la modernité, avant cette montée de la communication comme seul exemple de légitimation (ce qui est sur la scène existe, ce dont il s’agit est d’être monté sur la scène et y rester par tout moyen), les citoyens n’ont pas de critères de sélection, ils n’ont rien de semblable au « souci de soi » caractéristique de la culture grecque et romaine redécouverte par Foucault lors de ses derniers séminaires au Collège de France (1980-4).

Si cette situation est préoccupante en Europe et en Amérique du Nord, que dire, répétons-nous, de notre situation, de notre éducation de base rongée par la précarité, l’idéologisation, la démagogie et l’élimination de la méritocratie ; de nos universités publiques considérées comme ennemies par un gouvernement ouvertement disposé à y mettre fin, avec l’aide interne de « révolutionnaires » qui la maudissent tout en y restant au sein de sa bourgeoise mère nourricière, avec l’aide de l’inertie et de l’indifférence ; des médias publics et privés, dédiés à la propagande, limités dans leur monocéphalie politico-économique ; que dire du secteur culturel, des musées transformés en accueil de sans-abris, de leurs quelques événements marqués par la propagande politique ou la frivolité, de l’art et l’éducation livrés à la communication ; sans un horizon esthétique où œuvres, auteurs, critiques et public puissent coexister en échange étroit ; un pays tout entier forcé par la misère et le manque d’éducation, par le culte du « commandant » ou de son fils putatif ; d’une classe politique dont les dirigeants dans leur grande majorité n’ont pas réussi à prendre soin d’eux-mêmes et en conséquence ne sont pas capables de prendre soin des autres.

Si nous abordons le concept de « souci de soi », nous pouvons voir que nous n’avons que ses fragments : il y a des gens qui prennent soin de son portefeuille, d’autres qui prennent soin de son corps ou de sa famille ou de sa position. Il est remarquable l’absence d’une notion de sujet comme celle où tous les aspects de la vie de la personne soient perçus d’un point de vue beaucoup plus riche que celui de la philosophie et des sciences humaines aujourd’hui, sans parler de la cosmétologie, de la chirurgie esthétique, des best-sellers d’auto-assistance, des gourous, etc. Nous sommes loin d’une éducation capable d’unir ces fragments, des siècles de christianisme, de marxisme et de bonnes intentions nous ont fait croire que se consacrer à soi est égoïsme, individualisme ; nous sommes plongés dans une culture où l’important est d’avoir ou de paraître au détriment d’être.

Tout comme Nietzsche a pu prévoir le nihilisme il y a plus d’un siècle, Foucault a annoncé lors de ses dernières séminaires que les luttes de ces décennies, autant que pour le pain, la liberté ou le travail, seraient contre les contraintes identitaires, contre l’appartenance à des entités telles que patrie, ethnie, région, genre, peuple, religion, famille, parti, idéologie ; que même si au début elles nous font ce que nous sommes, si nous ne prenons pas une distance critique avec elles, elles peuvent nous faire justifier n’importe quelle barbarie. C’est toujours l’individu, le sujet éthique - qui ne nie pas ces biens mais qui n’y est pas asservi -, le plus grand obstacle contre tous les totalitarismes.

Nous sommes convaincus qu’un éventuel renversement de l’autodestruction actuelle de l’Occident - la vision catastrophique s’est beaucoup étendue, à tel point que l’optimisme peut être considéré comme irresponsable - doit avoir une éducation esthétique renouvelée et une reprise de la culture du « souci de soi » - développé par les Grecs et les Romains du cinquième siècle avant Jésus-Christ au troisième siècle après Jésus-Christ et thématisé par Foucault dans ses dernières séminaires.

L’éducation esthétique est le meilleur instrument pour nous apprendre à discuter de sujets qui impliquent le respect du point de vue de l’autre. Le jugement esthétique, bien que subjectif, veut être universalisé mais pas imposé par la force mais à travers l’exposition des raisons qui nous font sentir que quelque chose est belle, qu’elle nous fait vivre une expérience esthétique. Il s’agit implicitement d’une éducation à la démocratie, à la citoyenneté, où l’opinion de chacun doit également être prise en compte.

Or, cette participation nécessite un point de départ qui tend à l’égalité dans chacun des participants et qui ne peut être dispensé que par l’éducation dès la plus jeune âge, une éducation qui commence à la maison et ne se termine jamais, une éducation qui nous donne les outils pour intervenir dans les problèmes avec la formation nécessaire pour les voir et proposer leurs solutions du point de vue de celui qui gouverne, car il (le citoyen) a appris du long processus d’introjection du souci de soi à se gouverner, à contrôler ses passions et ses pulsions, avant de prétendre de gouverner les autres.

La culture de soi a son point de départ dans la primauté de la relation avec soi-même sur toute autre relation, quelque chose que le prétendu altruisme chrétien-marxiste ne soutient pas, malgré le fait de répéter et de ne pas comprendre le fameux « aimez votre prochain comme vous-même ». C’est ce qui nous donne une indépendance irréductible qui n’impose pas de nous priver des richesses mais si la capacité à se porter bien sans elles, la conviction que la seule possession authentique est la possession de soi et cela devrait être le point de départ de tout velléité politique : domination, contrôle, supériorité sur soi-même, quels que soient notre statut et nos rôles. La fonction politique est un mandat, une fonction de commandement, mais la seule chose que nous devons gouverner est nous-mêmes, donc le souci de soi limite l’ambition dans les tâches publiques et politiques.

Gérard Fromanger — Album Le Rouge — 1968
composé de 21 affiches sérigraphiées. (Photo G. Merguerditchian. Collection centre Pompidou. Dist. RMN-GP)

Tout gouvernement des autres doit être basé sur un premier gouvernement, le gouvernement de soi-même, c’est lui qui articule l’éthique et le politique. Ainsi, à la lutte contre la domination politique et l’exploitation économique se juxtapose au présent la lutte contre les sujétions identitaires (ethniques, idéologiques, de genre, religieuses, etc.) dans la vie quotidienne qui classe les individus par catégories et non par leur individualité, imposant une loi de vérité elle les assujettit. Cette lutte ne peut pas générer la libération de l’individu de l’Etat car sa matrice est précisément l’Etat. Nous avons besoin de nouvelles formes de subjectivation qui ne soient pas associées à l’État, qui nous permettent de nous opposer aux exigences de la communauté et aux droits individuels - les liens institutionnels -, les modes de vie, les choix d’existence, les pratiques personnelles qui ne sont pas individuelles ou communautaires mais relationnelles et transversales.

Bien sur l’organisation des connaissances se fait en relation avec le pouvoir, comme l’une des caractéristiques de la société mondialisée où la démocratie, l’économie, les affaires et l’université se rejoignent, toutes les instances qui permettent à la recherche de devenir science, technologie, innovation à la portée des gens.

Mais le pouvoir peut être tenté de mettre la science, la technologie et l’innovation au service d’un projet idéologique, c’est le cas du socialisme du XXIe siècle au Venezuela ces dernières vingt ans, a tenté de changer le modèle capitaliste en mettant la politique au service de cette fin, mais la science et la technologie capitaliste - c’est-à-dire ce qui existe - ne peut pas soutenir un changement socialiste totalitaire, il faudrait lier les capacités et la société, mais à cet effet le durcissement du projet, visible dans le domaine en question (voir les lois LOCTI 2005 et LOCTI 2010) avec lequel la tentative initiale de connecter les universités, les entreprises, la recherche, la production afin de stimuler la science, la technologie et l’innovation au service de la société a fini par devenir une taxe qui paient les entreprises privées et administre l’Etat au service de l’idéologie du « parti » du gouvernement. Ainsi les parties - recherche-entreprise-gouvernement - restent dissociées et s’éloignent de plus en plus.

Pour cette raison, ce processus, celui de la forme particulière que la société de la connaissance a acquise dans notre pays, au final, ne nous a pas permis de sortir du « rentisme » qui nous caractérise de plus en plus depuis le début de l’exploitation pétrolière. Une forme particulière de la sape progressive et apparemment inexorable dans laquelle le pays a plongé, la déréglementation des institutions fondamentales qui l’ont formé, dont la quintessence est précisément la société de la connaissance, et sa substitution progressive, comme seul instance de légitimation, par la provocation et la valorisation de la communication, la politique médiatique dans sa rivalité mimétique avec « l’ennemi » capitaliste bourgeois, dont les vices sont copiés et non les vertus.

La communication a été et est, par conséquent, une source de pouvoir et de contre-pouvoir, de totalitarismes et de démocraties, parce que la lutte fondamentale entre ces options se produit dans l’esprit des gens, certaines façons de penser s’accordent sur certaines formes du pouvoir. Les relations de pouvoir pour cela ont à voir avec l’influence, le contrôle social, la persuasion.

Nous ne pouvons ignorer que le pouvoir est également basé sur le monopole légitime ou illégitime de la violence, cela n’exclut pas cette autre forme de pouvoir, probablement plus efficace aujourd’hui, basée sur la persuasion. Un pouvoir basé uniquement sur la coercition est faible, car si une partie importante de la population pense et agit différemment, elle termine avec lui. Dans la société de la communication, modeler les esprits est plus efficace que la torture, l’emprisonnement et l’exil.

Dans nos esprits, inévitablement soumis à la communication, des émotions, des sentiments et des décisions sont générés. Cela ne signifie pas que les médias ont le pouvoir, mais ils sont l’espace où le pouvoir se construit, où l’adhésion de certains est demandée et où se construit simultanément la résignation et le fatalisme des autres, où l’optimisme et le pessimisme sont générés.

On peut affirmer, sans crainte d’exagérer, que, dans ce sens, l’articulation presse écrite-télévision-radio est aujourd’hui plus décisive que le système éducatif, les partis politiques, la société de la connaissance et les autres institutions modernes évoquées plus haut. C’est pourquoi la politique ne peut que s’adapter à la communication, aujourd’hui toute politique est médiatique, elle est alors une dictature aussi médiatique, comme nous l’avons souligné, la communication est devenue paradigmatique, elle passe par tout ce qui est social. Les dictatures, d’aujourd’hui transfigurées, peuvent résister à une certaine pluralité dans les médias mais sa vocation est finir avec la pluralité.

De la même manière, tous les médias doivent gagner une audience, pour des raisons économiques ou politiques, selon une idéologie, un parti ou un gouvernement. Le parti pris idéologique et sensologique peut être manichéen mais dans la même mesure qu’il limite son public à ceux qui sont convaincus, il devient une entreprise à public captif.

En général, les gens lisent la presse, regardent la télévision et écoutent la radio pour confirmer leurs convictions, il y a une polarisation culturelle, idéologique et politique croissante, le centre disparaît, donc un journaliste qui enquête aujourd’hui pour faire connaître la vérité sur une question politique, c’est-à-dire toute question, sans parti pris, sans être déterminée par la ligne de gestion du média - public ou privé - est presque un héros.

Les gens ne lisent pas les programmes politiques, ils sont limités au message le plus simple, le slogan et l’association avec un visage, une personne, avec cette personne établissent un lien sensologique, la communication a personnalisé la politique à l’extrême. S’il s’agit, d’une part, de créer ce lien, d’autre part, il s’agit de rompre un autre lien, de détruire l’adversaire, sa réputation, par tous les moyens, sans scrupules. Il y a toujours des illégalités et si elles ne sont pas trouvées, elles sont inventées, c’est l’industrie de le scandale fabriqué sur l’ennemi. Les changements de gouvernement et la permanence en lui, ont très souvent à voir avec un scandale.

Mais un scandale peut aussi être capitalisé, enfin les gens sont convaincus que la classe politique en général est corrompue, mais il y a des corrompus sympathiques, ceux qui savent capitaliser le scandale, les communicateurs, les charismatiques. Vous pouvez également détourner l’effet d’un scandale, éclabousser un événement, lui donner un effet boomerang, interrompre une carrière politique, inhabiliter. La communication peut faire de la magie, traîner la loi, la morale, la raison.

Pour tout cela, l’enjeu est de passer de la communication de masse, qui a un émetteur et atteint l’ensemble de la société sans possibilité d’interactivité, à l’auto communication de masse, qui passe à l’intérieur de l’ensemble de la société en interactivité (Castells, 2012), cette auto-communication implique, bien sûr, l’éducation, la citoyenneté, la capacité d’être émetteur-récepteur, de se mettre à la place du souverain. Il faut faire de la communication un phénomène horizontal véritablement interactif. Les nouvelles technologies ont cette possibilité, le problème est nous, les obstacles sont l’ignorance, le chantage, la politique transformée en communication, le mensonge. Tout cela peut être montré aujourd’hui dans l’espace public mais nous devons construire une nouvelle culture politique, en ligne avec le potentiel de démocratisation des nouveaux médias.

Pour cela, il est nécessaire de reconstruire la citoyenneté ; comprendre que le lien commun, avant toutes les différences, c’est la Constitution, le fait d’être lié par une loi qui si elle n’est pas réciproque elle n’est pas une loi ; briser les contraintes identitaires (religieuses, idéologiques, ethniques, de genre, territoriales) ; reconstruire le moi comme sujet, sujet par tous ses subjections mais capable de s’en distancier et de ne jamais perdre sa capacité d’autocritique. Seul ce sujet est capable de communication interactive, c’est-à-dire d’intervention dans la société sur elle-même, sans vicaires.

Bibliographie :

Walter Benjamin, 1936, L’Œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique, traduction Lionel Duvoy, Paris, Allia, 2003.
Mario Perniola, 2012, Berlusconi ou il ’68 realizatto, Einaudi, Torino.
Mario Perniola, 2009, Miracoli e traumi della comunicazione, Einaudi, Torino.
Mario Perniola, 2004, Contro la comunicazione, Einaudi, Torino.
Raisa Urribarrí, 2012, Comunicación alternativa en la sociedad de la información :
Raisa Urribarrí Una lectura hermenéutica de la situación venezolana
, tesis Doctoral en ciencias humanas, ULA, Mérida.
Michel Foucault, 2001, L’herméneutique du sujet. Cours au Collège de France. 1981- 1982, Seuil / Gallimard, Paris.
Manuel Castells, 2012, El poder en la era de las redes sociales, NEXOS Magazine, México.

Frontispice : Jacques Villeglé — 122 rue du Temple — 1968