dimanche 2 février 2025

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Dessin

Le chemin

Ines Launay

, Geneviève Hergott et Ines Launay

« Ce que je fais m’apprend ce que je cherche »
Paul Cox

Carnet A5 extrait 2024
crayons acrylique craie grasse

Pour commencer, peux-tu nous dire brièvement d’où vient ta pratique artistique ? Quel a été ton cursus ?

Mes premiers contacts avec le domaine artistique viennent principalement de mes grands-parents qui peignaient et sculptaient pendant leur temps libre. Je crois dessiner depuis que je suis toute petite, cela m’a toujours suivi, même si, pendant une période de ma vie, j’ai tout arrêté. Reprendre, ça a été un peu ma bouée de sauvetage, l’unique chose sur laquelle je pouvais me raccrocher suite à des événements personnels. Après le bac, j’ai étudié à l’école Estienne dans le DNMADE Images et Narration pendant trois ans, et je viens d’être diplômée en 2024.

Carnet A5 extrait 2024
crayons acrylique craie grasse

C’est quoi, le dessin pour toi ?

Dernièrement, je suis tombée sur un écrit de Vincent Bouliès (Peindre entre les lignes) qui pour moi répond en partie à la question : « Lorsque j’installe mon chevalet (…) devant la mer, (...) c’est parce que je pressens que le fait de représenter la mer (…) me permettra d’accomplir certains gestes, de poser la couleur d’une certaine façon et que je considère comme excitante et délicieuse. »

Le dessin me permet, par exemple, d’associer des couleurs que j’aime, et les voir se juxtaposer me procure un plaisir visuel. C’est aussi ma manière de « posséder », de m’approprier les choses que j’aime voir en les représentant.
J’évoque la notion de « plaisir », mais en réalité, il n’y a pas plus ingrat que le dessin. Pour autant, sans ça, je me sentirais comme vide.

Carnet A4 extrait Pommes 2024
crayons à papier et couleur

Quels supports, quelles techniques, quels outils utilises-tu pour tes dessins ?

Je dessine essentiellement au traditionnel mais cela ne m’empêche pas de jouer avec mes dessins sous Photoshop. Je n’ai pas de médium de prédilection. Cependant, j’utilise principalement les crayons car c’est ce qu’il y a de plus rapide. La peinture, c’est une technique que j’apprécie mais sortir ma peinture, faire les mélanges, aménager l’espace, ça me décourage très vite contrairement aux crayons que j’ai juste à sortir de ma trousse...

Depuis quelques mois, j’ai aussi commencé à dessiner sur la peau. Jamais je n’aurais pensé un jour tatouer mais peu à peu, j’ai eu envie d’essayer. D’abord sur moi, puis sur des amies. Cette pratique me permet d’entretenir un rapport humain plus direct. Il y a également un aspect thérapeutique que j’apprécie, notamment dans la relation qu’on peut avoir avec notre corps, et que le tatouage peut venir modifier, apaiser. Cela me permet d’être davantage dans l’échange, et de me concentrer plutôt sur la technique que de m’enfermer avec mes dessins.

Carnet quotidien A6 extrait 2024
crayon à papier

Quelle place occupent tes carnets ?

Je trouve que je ne fais pas assez de croquis, car j’aimerais en intégrer plus dans mes compositions, mes projets. Mais j’ai quand même une « pratique du carnet » à laquelle j’essaie de me tenir. J’aime avoir une certaine discipline en la rapprochant d’une activité de « bureau » : je m’assois derrière ma table et je me dis que je dois dessiner sans savoir quoi, juste être dans une position du faire. Ces rendez-vous quotidiens sont ma seule manière d’affiner mes envies, d’expérimenter, d’évoluer.

Croquis carnet A5 extrait 2023
crayon à papier

Tu pratiques aussi l’édition...

J’aime beaucoup l’objet livre et les possibilités qu’il nous offre. De plus, dessinant dans divers carnets, sur des bouts de papiers, réaliser une petite édition est pour moi une façon de réunir mes dessins, de trouver un fil rouge, de réfléchir comment je pourrais les agencer… Par exemple, pour mon diplôme, j’ai réalisé une bande dessinée avec des visuels dessinés essentiellement dans des carnets. Cela me permet de me tromper, de recommencer, et donc de garder aussi une certaine forme de spontanéité dans mon dessin. C’est pour cette raison que j’utilise énormément l’outil informatique pour la composition car c’est souvent là que tout se joue. On peut percevoir un aspect fragmentaire dans mon dessin mais c’est plus par impossibilité de réussir à faire autrement que par choix. J’aimerais parvenir à réussir une illustration complète or cela m’arrive peu et le travail numérique et l’édition sont ainsi ma manière de « tricher », de rendre plus présentables mes productions.

Levain édition extrait 2024
crayons feutres et feutres à alcool acrylique 29 6 x 21 cm

Tantôt, tu utilises un vocabulaire type BD, tantôt, on est plus dans l’illustration, voire dans la peinture...

Je ne pense pas être vraiment dans la BD. J’adorerais, mais je n’y arrive pas. Je n’apprécie pas particulièrement l’écriture, j’ai de grandes difficultés à imaginer un scénario et ensuite à faire un découpage. Cependant, de plus en plus, le champ de la BD s’élargit, s’éloignant ainsi de l’idée conventionnelle qu’on peut s’en faire. Je tente ainsi de creuser là-dedans, de voir comment je peux m’approprier ce type de narration en combinant des éléments issus du vocabulaire BD à une approche plus illustrative, voire plastique.

Levain édition extrait 2024
crayons 29 6 x 21 cm

Ce balancement me fait penser à la pratique de Paul Cox... Justement, quels sont les artistes dont tu te sens proche ?

Paul Cox est effectivement une grande source d’inspiration, voire la plus grande. La lecture de son livre Jeu de construction a été pour moi une réelle révélation. Il parvenait à mettre des mots sur une pratique que je commençais à développer, et cela me rassurait de me dire que ce n’était peut-être pas n’importe quoi ce que je faisais. Il dit entre autres quelque chose qui reste aujourd’hui ce qui me guide : « ce que je fais m’apprend ce que je cherche ». Cela rejoint ainsi ma pratique du carnet, où c’est en faisant que je détermine peu à peu ce que je cherche, souhaite creuser, etc.

Je me réfère énormément à des artistes, car au-delà d’être des sources d’inspirations, ils me rassurent : oui, je peux aussi faire ça, tenter ça, proposer tel type de narration, d’images, etc. En voici quelques-uns : Alexandra Duprez, Dominique Goblet, Jochen Gerner, Eugène Gabritschevsky, Giorgio Morandi, le duo Palefroi, Sammy Stein, Yuichi Yokoyama.

BD La passante 2024
crayon à papier et couleur feutres A3

Y a-t-il des thématiques qui te tiennent à cœur ?

Ce sont plus des mots clés pour le moment, en espérant trouver un fil rouge pour les relier : la déambulation, l’ennui, la solitude, la mélancolie, notre rapport aux images, l’absurde, le fait d’être son propre obstacle, de se sentir coincé par ses pensées et ses angoisses. Cependant, je pense que j’ai encore besoin de recul, de temps pour aborder ces sujets pour transmettre, avec une certaine justesse, les idées que je souhaite exprimer.

Inès Launay vit et travaille à Paris.
Instagram : @inesluny

BD La passante 2024
crayon à papier et couleur feutres A3
Le chemin édition extrait 2024
carnet A5 crayons feutres à alcool
Le chemin édition extrait 2024
carnet A5 crayons feutres à alcool
Sans titre, Monotype 2024
16 5 x 21 cm
Sans titre Monotype 2024
41 x 39 cm
Tatouage 2024

Image d’introduction : Sans titre, 2024 - acrylique sur papier

Depuis le premier entretien mené pour TK-21 LaRevue, Geneviève Hergott interroge des dessinateurs découverts sur Instagram — et qu’elle n’a jamais rencontrés jusqu’ici.
À voir jusqu’où la mènera cette gageure !