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Dessin
Le chaos et l’étoile, Rituels
protocoles et variations autour du dessin
, et
Geneviève Hergott, dans son expérience de rencontre en ligne sur Instagram, a pris contact avec Laurie Noyelle. Elle s’entretient ici avec l’artiste sur sa pratique du dessin.
Édition Kävely, 20 x 20 cm, 16 pages, 16 exemplaires, 2018
Geneviève Hergott : Peux-tu nous dire d’où vient ta pratique artistique ?
Laurie Noyelle : J’ai toujours dessiné et peint mais ma pratique telle qu’elle se développe aujourd’hui est née de deux voyages, l’un en Suède en 2016, l’autre en Islande en 2017. Tout vient de là. Il y a une continuité entre ce que je vis et ce que je crée, avec un pas de décalage, une distance amenée par l’invention de personnages, de situations, de décors et des jeux de mots aussi dans les titres. J’aime raconter des histoires et j’adore les livres. Quand j’étais ado je voulais en faire mon métier : écrire, dessiner et fabriquer des livres.
C’est quoi pour toi, le dessin ?
C’est le dessin pour le dessin. Je l’aime pour ce qu’il est comme médium à interroger, pour ce qu’il offre de liberté et pour ce qu’il pose comme problèmes. Je l’aime pour son accessibilité et sa modestie. C’est ce qui rend certains dessins très forts. Il me semble que le dessin laisse rarement à distance le.a spectateur.ice, parce qu’il a quelque chose d’intime. Je me sens toujours émue face à lui. Pour moi le dessin a quelque chose d’infini, il n’a ni début ni fin. J’ai besoin de faire avec lui, beaucoup. L’ensemble de ma pratique passe d’abord par le dessin. Il précède même l’écriture.
(Auto-édité en risographie à 30 exemplaires en 2021)
Comment procèdes-tu dans ta pratique du dessin ?
Je dessine de manière quotidienne. Mais je n’ai pas de processus défini. Un support, un format, ou outil, un sujet, un voyage, un souvenir personnel, une image ou un livre de ma collection, presque tout peut être prétexte à démarrer une série. Je collectionne beaucoup de choses : livres, oracles mais aussi restes d’animaux, cailloux. De mes voyages je rapporte des journaux, des objets et des images.
Le protocole vient ensuite, il me canalise. J’ai besoin de poser un cadre, une contrainte, c’est paradoxal mais ça me libère.
Enfin, mes séries s’enchainent assez logiquement, en suivant le cours de ma vie, de mes expériences. Elles ont souvent en commun d’avoir un évènement personnel déclencheur.
Tu mènes, entre autres, un travail singulier, celui de dessiner chaque jour une forêt, « variante » d’une carte postale sur laquelle tu es tombée...
Oui, le Journal de forêts consiste à interpréter chaque jour cette carte postale, depuis le 19 septembre 2016, en me donnant comme contrainte un médium pour une année. C’est un protocole que j’ai mis en place pour pallier ma peur de l’échec. Il devait ne durer qu’un an mais cela va faire dix ans et donc dix médiums / contraintes expérimentées : aquarelle, noir et blanc, collage, bleu, techniques de reproduction, dessin numérique, calque, etc.
C’est un travail de répétition et de variation, rigoureux, qui explore la notion d’épuisement du sujet.
On me demande souvent si c’est mon échauffement ou ma méditation du jour mais non pas du tout. C’est mon obligation, c’est l’expression d’une discipline et c’est avant tout une recherche. Et bien sûr, c’est un journal : j’écris la date, le lieu, mon humeur, des anecdotes et la météo au dos de chaque dessin.
Tout ce que j’expérimente dans mes forêts se retrouve tôt ou tard dans mes dessins.
Concernant ces derniers, je fais souvent avec ce que j’ai sous la main, et si une série nait, alors je deviens plus exigeante et je mets en place un protocole. On peut dire que je commence par m’amuser et après je travaille !
J’ai des aides au démarrage aussi : je finis mes palettes de peinture dans des carnets, en gribouillant des trucs, sur lesquels j’interviens plus tard. Ça c’est un protocole.
Peux-tu nous parler de l’oiseau Saturne que tu as créé ?
L’oiseau Saturne est mon alter ego : à travers lui, je raconte, fais et exprime ce que je veux, en toute liberté, avec gravité ou humour. Je me souviens l’avoir d’abord pensé comme un masque. Quand je l’ai créé en 2017, j’avais un vrai blocage avec le dessin de personnages. J’ai contourné le problème en prenant de la peinture acrylique et il est apparu, exactement comme je l’avais imaginé.
Paradoxalement, cette expérience m’a complètement libérée avec le dessin. J’ai compris qu’il était bien plus intéressant et aussi moins douloureux de faire de ses faiblesses des forces. Prendre des chemins de traverses. Cette découverte explique sans doute aussi la multiplication des médiums dans ma pratique. Ce que je ne sais pas faire avec l’un, j’y arrive avec l’autre.
crédit photo Ambre Lavandier
Tu déploies un univers qui ne se limite pas au dessin mais qui embrasse la céramique, le détournement d’images et le caviardage de textes, le travail d’écriture, l’auto-édition... Comment s’organise le va-et-vient entre ces différents médias ?
C’est un processus organique que je ne conscientise pas vraiment. Je m’ennuie assez vite, donc la possibilité de changer de médium est un moyen de garder une forme d’excitation à faire. Cela m’aide aussi à surmonter des doutes et des blocages. Ce que je ne sais pas faire dans l’un, je l’essaye dans l’autre.
J’aime surtout expérimenter et apprendre de nouvelles techniques, tester des outils, les combiner. Récemment, j’ai appris à feutrer la laine. Ce que j’aime, c’est maitriser pour mieux détourner et déconstruire.
Les notions de transposition, variation, répétition et série, omniprésentes dans mon travail font de ce va-et-vient un état naturel. Mais parfois, il y a contrainte technique : par exemple pour la céramique, j’ai besoin de trouver un lieu ou une résidence. Là c’est très frustrant.
Quelles thématiques creuses-tu ?
Je constate que des thématiques surgissent et se répètent : l’absence, la mort, la renaissance, la transformation, la solitude, la dépression, l’amitié, les paysages déserts, les voyages, la magie, le masque, la dualité, les mondes parallèles. Mais très honnêtement ce n’est pas prévu à l’avance. Je suis ouverte à toute chose ou état qui viendrait à moi, même différent de ce que j’ai fait avant. Cela tient à l’étroite relation entre ma vie et mon travail.
Quels rapports entretiens-tu avec l’astrologie et le tarot ? Les sciences ?
L’astrologie et le Tarot m’accompagnent au quotidien dans ma vie depuis que je suis adolescente, naturellement cela irrigue mon travail. Mais il est vrai que j’ai mis un moment l’assumer parce que les trucs mystiques et New Age, ce n’était pas particulièrement bienvenu il y a encore quelques années. Je tiens un journal de Lune par quinzaine, pour faire le point, et je me tire les cartes pour discuter avec moi-même. Pour le reste, je collectionne des livres, principalement pour leurs images : astronomie, encyclopédies de la nature et des animaux, paysages, science-fiction, civilisations, peuples autochtones, coutumes et objets...
De qui te sens-tu proche et qui seraient les individus ou les collectifs qui t’inspirent ?
Tout d’abord Jonas Mekas, dont l’œuvre Diaries Notes and Sketches a été un vrai coup de foudre. C’est grâce à elle que je me suis moi-même sentie autorisée à faire de l’art. La forme du journal, intime ou non, reconnue comme œuvre d’art, a été une révélation pour moi qui tiens des journaux écrits et dessinés depuis toute petite.
L’art brut et l’art naïf me touchent fortement, c’est ce que je préfère, notamment l’œuvre de Henry Darger.
Je me sens proche d’artistes obsessionnels et/ou sériels. Dessinateur.ices et céramistes. Pluridisciplinaires. De ceux qui font des livres, de l’auto-édition.
Je peux te citer Ragnar Persson, Pauline Barzilaï, Gosia Machon, Edi Dubien, José Maria Gonzalez, Horst Haack, Jockum Nordström, Françoise Pétrovitch, Michael Mcgrath, Tal R, Julia Sobolova et bien sûr Frédéric Fleury, qui a été mon professeur et ami, avec qui je partage la même vision du dessin contemporain. Il m’a encouragée à me lancer quand ma pratique était encore autodidacte.
Et en littérature, la poétesse Laura Vazquez, que j’ai d’abord suivie pour ses ateliers d’écriture en 2020. Je crois que son rapport à l’écriture est celui que j’ai au dessin : régularité, discipline, méthode, protocole et expérimentations.
Paysages (Islande), Study #1, Collection Les écoliers, 21,5 x 16 cm, 14 exemplaires, 2021
Paysages (Suède), Study #2, Collection Les écoliers, 21,5 x 16 cm, 14 exemplaires, 2022
Routes (Suède), Study #3, Collection Les écoliers, 21,5 x 16 cm, 14 exemplaires, 2022
Les résidences d’artiste dont tu as bénéficié, principalement dans le Nord et le Grand Nord, en quoi et comment ont-elles nourri ton travail ?
Plus je vais au Nord, mieux je me sens. C’est un sentiment très intime, quelque chose de viscéral que j’ai découvert lors de mon premier voyage en Suède. Islande, Norvège, Danemark ou Groenland, partout où j’ai fait l’expérience des grands espaces froids, glacials, hostiles et presque inhabités, de la vraie nuit noire et des lumières magiques du ciel, je me suis sentie chez moi. Je ne l’explique pas.
Quand j’y suis, je ne crée presque pas. Je suis trop occupée à vivre. Cela répond à mon besoin d’ancrage et cela passe par le corps : résister au froid. Dans des modes de vie rudimentaires comme ceux que j’expérimente dans mes voyages nordiques, satisfaire mes besoins vitaux a plus de place que la sublimation. Cela devient mon impérieuse nécessité.
Cela me nourrit et donc a posteriori cela nourrit et influence mon travail, ainsi que mon mode de vie. Je vais chercher à représenter, à dire, à suggérer ce que j’ai éprouvé et qui est resté gravé en moi, pour ne pas oublier et pour continuer à ressentir.
Il y a peu, tu étais en mini-résidence à l’Imprimerie coopérative Ramette de Caen. Qu’as-tu pu y expérimenter ?
Je suis arrivée avec mon journal de voyage Terre Arctique, démarré au Groenland en décembre 2024. J’avais à disposition un photocopieur, une imprimante riso et un immense mur aimanté. J’ai commencé par sortir les images du carnet en les photocopiant pour les accrocher au mur. Je me suis fait la main sur la riso avec une peinture de ma série Kävely. Travailler à partir d’un fichier c’est technique et moi je n’avais qu’une envie : dessiner et aller chercher la matière. Alors très vite j’ai pris l’option de dessiner puis de poser des objets directement sur la vitre de la riso.
Puis j’ai composé une image, en réfléchissant par décomposition des formes et par couches à superposer. En décalquant des motifs pris dans mon journal Terre Arctique, combinés avec de nouvelles formes dessinées sur papier blanc, le tout organisé dans un ordre précis de superposition, j’ai fabriqué une première image. La machine est devenue mon outil de révélation du dessin.
Cette expérience m’a amenée à me questionner sur la frontière entre le multiple et l’original, sur le statut et la valeur que l’on accorde à l’un ou à l’autre.
Pour cette image, imprimée à une trentaine d’exemplaires, l’œuvre « originale » est composée de morceaux de calques, d’une dizaine de feuilles A3, de ratés, de reprises… Elle n’a à priori rien d’une œuvre d’art. L’œuvre c’est donc l’édition.
Et, détail important, je l’ai imprimée sur des restes de ramette de papiers différents, limitant le nombre de tirages possible. Il s’agit encore une fois d’une contrainte mais pour moi c’est un geste à la fois écologique et politique de se limiter à ce qui est là et de faire avec. J’appelle ça le « Slow Publishing », en référence à la « Slow Fashion ».
Laurie Noyelle vit et travaille à Caen.
@laurie_noyelle
Image d’ouverture : Série « Les ours meurent en novembre », encre de chine, feutres et gouache, collage sur pages de livres et magazines, 20 x 28 cm, novembre 2020.




