vendredi 30 juillet 2021

Accueil > Les rubriques > Voir & écrire > Le chant des lavoirs

Le chant des lavoirs

, Jean-Pierre Brazs

Avant de boire un peu d’eau fraîche il est parfait qu’une bouche gourmande s’abreuve des précieux jus confondus d’une pêche et d’une vulve. Au fond d’un bassin un ventre de vase respire.

Les chemins de garrigue sont souvent bordés de murets de pierres sèches autrefois entretenus, abandonnés aujourd’hui aux caprices du gel, du vent et du temps. Les plantes doivent chercher profondément une eau partagée avec les ingénieuses captations alimentant des citernes et des lavoirs. Ces points de fraîcheur sont des haltes très appréciées des randonneurs. Les mouvements de l’eau, les reflets changeants et la mélodie des clapotis encouragent une certaine rêverie. Ils accompagnent alors des pensées vagabondes : l’eau conduite, détournée, dérivée, canalisée, retenue, surgit, disparaît, ressurgit, jaillit, transpire, s’évapore puis se condense, s’égoutte, se concentre en bassin, s’écoule par un trop-plein, bouillonne, s’effondre en chute, s’immobilise en miroir. Tant de roues à aube peuvent être mises en mouvements.

Certains lavoirs qu’il est possible de découvrir dans un territoire entre Gard et Ardèche à proximité de Barjac ont une particularité : on y trouve des boîtes métalliques posées dans un repli du mur ou glissées entre charpente et tuiles. On les ouvre pour y trouver un petit carnet et un stylo (ou un crayon) : de quoi confier au lieu une date de passage, quelques prénoms, une simple phrase indiquant le plaisir d’avoir passé un moment à cet endroit « les enfants s’éclaboussent en riant », le temps chaud ou venteux qu’il faisait, la liste des victuailles tirées du sac, la nécessité de partir avant la nuit.

À chacun de mes passages dans ces lieux d’eau et de mots j’ai pris l’habitude de consulter ces carnets et d’y inscrire simplement mes initiales accolées à une date et une heure d’arrivée. C’est au printemps de cette année que j’ai découvert dans les carnets des lavoirs de petits textes très particuliers : une dizaine de lignes, jamais plus, souvent moins. L’écriture est soignée. Toujours la même encre : bleue (il est donc possible d’emporter un stylo à plume pour parcourir la garrigue). Les textes sont anonymes et tous datés du 11 avril 2021. Chaque heure d’arrivée est soigneusement inscrite. Il m’a donc été facile, en mettant bout à bout les bribes abandonnées le long d’une journée de printemps, de reconstituer un récit cohérent. Imaginant que la même eau puisse circuler de lavoir en lavoir, empruntant parfois des voies souterraines, je ne trouve pas anormal qu’un récit fasse de même.

Je livre ici le texte complet reconstitué.

Pourquoi revenir ici après une si longue et obligée absence pour retrouver le lieu d’une ancienne rencontre ? Je n’ai rien oublié, à moins que mémoire chancelante m’ait obligé à reconstituer des bribes de réalités estompées, évanouies ou simplement improbables. Je retrouve le mince filet d’eau guidé dans une rigole creusée à même la paroi rocheuse pour alimenter le lavoir maintenant envahi d’algues filamenteuses où, paraît-il, des tritons palmés trouvent refuge. La main qui s’y plongeait pour recueillir de quoi rafraîchir une nuque blanche et des avant-bras fragiles n’est plus là.

(Dans le second lavoir, une page arrachée au carnet donne à penser qu’une partie du texte bleu manque)
[...] Ici, elle avait entrepris de se déchausser pour parcourir à petits pieds nus et d’une démarche chaloupée l’étroit caniveau conduisant l’eau jusqu’au lavoir.

Il aurait suffi de quelques marches pour descendre dans l’eau et transformer une lessive en baignade. Des linges humides autrefois s’étendaient sur les croupes lisses bordant les lavoirs. L’eau parfois s’écoule en larmes dispersées, au sortir des lavoirs elle s’enfuit en pisse drue.

Avant de boire un peu d’eau fraîche il est parfait qu’une bouche gourmande s’abreuve des précieux jus confondus d’une pêche et d’une vulve. Au fond d’un bassin un ventre de vase respire.

Autrefois des nymphées, parfois creusés dans le roc, célébraient les divinités attachées aux eaux paisibles des sources et des fontaines. Dans des niches disposées autour d’un bassin circulaire alimenté par une eau conduite depuis une source proche étaient disposées des statues de pierre. Celles qui n’ont pas été dérobées, sont effondrées ou démembrées. Il est possible que les lavoirs, à la manière de sarcophages taillés dans certaines pierres antiques, digèrent les corps.