samedi 1er mai 2021

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Le « ça se doit d’advenir »

Cyril Huot, Sans transition - De Roland Barthes à Pasolini aux Éditions Tinbad

, Jean-Paul Gavard-Perret

Cyril Huot ne cherche pas à faire entrer son texte dans un genre précis. Son écriture est libre, poudreuse, légère quoique circonstanciée par recours aux fragments.

En un habile jeu de juxtaposition il revient à la question de ce que tout corpus cache. L’auteur s’arme de ruses. Il transpose dans son texte des « moments » de discours forains à discuter. Il s’agit bien plus qu’un divertissement intellectuel. Le tout est autant riche, amusant que déconcertant là où surgit une sorte de récit fantôme de ceux qui le sont devenus.

Bref Huot remet ainsi les montres à l’heure et ce pour que nous ne connaissions pas uniquement de l’œuvre de Barthes la pendule. C’est aussi une manière de la rehausser en la sortant de l’idéologie structuraliste et de la mort de l’auteur et de sa mère.

L’auteur met en exergue certaines erreurs de Barthes : sa démolition de Beckett réduit pratiquement le créateur un dramaturge de boulevard ou son approche du cinéma. Sur ce point ce dernier reste néanmoins à la fois louable mais ambigu. Dans un numéro spécial de la revue Communication sur le Cinéma, l’auteur de S/Z - sut mettre en exergue le langage propre au cinéma - à savoir ce qu’il nomme « le filmique ». Néanmoins - et si partiellement il sut le découvrir - entre autres chez son ami Pasolini - il reste plus circonspect envers ceux qui l’ont poussé plus loin. Godard en premier.

Le livre insiste aussi sur un point important : l’espoir ou l’appel de Barthes - vers la fin de sa vie et via entre autres le haïku - au roman qu’il ne pourra faute de temps mener à bien. Mais tout compte fait Barthes avait-il la tête suffisamment Pasolinienne pour s’aventurer dans un tel domaine ?

L’italien sut trouver par la fiction un moyen de se détacher de lui-même ce qui était difficile pour un Barthes, au moment où - fait « aggravant » il était de plus en plus hanté par la forme minimaliste. Il n’était donc pas sûr que l’auteur puisse épouser le corps du roman et son aspiration. Difficile d’atteindre un tel territoire lorsqu’un écrivain est habité par un double désir : accéder à sa propre image tout en cherchant à la fuir ou l’effacer. En effet à l’inverse de Pierre Loti, Barthes n’aurait probablement pas pu être victime du célèbre lapsus de l’écrivain voyageur : « ma mère vient de m’ouvrir ». Même si les voix de l’inconscient sont impénétrables...

Huot garde en plus le mérite d’abréger tout laïus dans une recherche libre où se lient l’intime et une vision plus globale au sein d’une sorte d’actionnisme inhérent à une telle visée à ingrédients multiples. Preuve que, bien plus sans doute que Barthes, l’auteur voit le Yin et le Yang comme des anges délinquants qui soufflent sur nos braises voire qui nous inversent et peuvent faire fourcher la langue dans une parodie ontologiquement niaise. Ce qui ne risquait pas d’arriver à Pasolini. Dans son combat poétique et politique au sein de divers enfers il osa faire sienne la formule de Lacan : « là où c’était ça se doit d’advenir ».

Comme l’auteur de Salo, Huot veut plutôt fouiller le complexe usage qu’on se fait chacun de la langue. Et il pose la garrulité - cet incessant pépiement d’oiseaux dans le langage - comme origine de la poésie. Les deux expriment, par une concentration des éléments rythmiques, la pulsation intérieure, la scansion de l’être face au discours lui-même, sans perfusion ou transition mais « cut » au besoin. Quant à Barthes c’est bien connu, au chant d’oiseaux il préférait les airs d’opéra.

Cyril Huot, Sans transition - De Roland Barthes à Pasolini,
Tinbad Essai, Paris, 2021, 156 p. 14 x 20,5 cm
18 €
ISBN : 9791096415359

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