jeudi 29 juillet 2021

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Le Bruit et la Stupeur

, Dominique Mérigard

Vingt-quatre ans après avoir visité et photographié pour la première fois S-21, cette terrible prison khmère rouge transformée en Musée du génocide cambodgien à Phnom Penh, je suis retourné en 2018, dans ce lieu si chargé en émotion, où environ 18 000 hommes, femmes et enfants ont été exécutés. Cette émotion originelle avait donné lieu à une exposition et à la publication d’un livre, Témoin S-21, aux éditions Le Bec en l’air, en 2008. Y revenir fut comme gratter une cicatrice et raviver une douleur jamais oubliée.

J’ai découvert une petite salle d’une dizaine de mètres carrés nouvellement aménagée avec un simple paper-board offert aux visiteurs pour qu’ils puissent déposer quelques mots.

Les mots comme l’émotion ont débordé du cadre qui leur était réservé, remplissant tout l’espace, des murs au plafond, et créant, malgré le silence, une sensation de brouhaha inouïe.

J’ai retrouvé dans les yeux des visiteurs le trouble et la sidération qui furent et sont toujours les miens. J’ai alors voulu saisir cette sorte de stupeur qui fige leur regard, pèse sur leur corps tout entier. J’ai cherché à comprendre ce qui, en ce lieu, à l’encontre de tout ce qui nous différencie, parvient à nous unir.
Comme un exutoire au choc provoqué par la visite, les inscriptions sont une façon de marquer son passage en ce lieu. Et les murs pareils à ceux des réseaux sociaux permettent de réagir, d’afficher ses sentiments de manière impulsive. L’extraordinaire bruit des murs se substitue au silence assourdissant du lieu.

Les graffitis de cette salle à S-21 m’en rappelaient d’autres que j’avais photographiés dix ans auparavant, inscrits avec rage sur des portraits de dignitaires Khmers rouges présentés dans une exposition sur l’histoire du génocide au sein de S-21. Ces photos, suscitant haine et dégoût, avaient paru insupportables à certains visiteurs qui les avaient littéralement couvertes d’injures. Cette exposition a été démontée et la petite salle des graffitis a depuis été fermée au public. Ont-ils été effacés ?

La tristesse, la souffrance, le ressenti ont, de tout temps, eu besoin de s’exprimer. Il faut aussi se remémorer que certaines inscriptions ou certains dessins que l’on découvre sur les murs de S-21 ont été gravés par les prisonniers des Khmers rouges à l’aide d’outils de fortune ou avec leurs ongles, dans une forme de résistance à la violence de leurs geôliers et à la barbarie du régime tout entier. Ces ultimes messages leur donnaient à espérer qu’une trace de leur passage dans ce lieu de souffrance subsisterait après leur mort et qu’ils ne seraient pas totalement oubliés.

S-21 est un palimpseste historique. Lycée devenu centre de torture sous les Khmers rouges puis Musée du génocide, les traces des tortionnaires et des prisonniers ont succédé à celles des élèves et des enseignants de Tuol Svay Prey. Sur un tableau rescapé du temps où le lieu était une école sont inscrites, en khmère et en français, des commandements à l’intention des gardiens du camp. On trouve mêlés sur les murs des noms gravés, des phrases, des numéros, des dates, des décomptes des jours, des dessins, des visages, des figures, des prières, des suppliques, les initiales d’un être aimé, comme autant d’espoirs de survie. Mais ce lieu de mort est aussi un lieu vivant, comme le prouvent les nouveaux graffitis inscrits, malgré les interdictions par les visiteurs saisis par l’histoire qui s’est jouée entre ces murs et par le destin des suppliciés dont les photos sont exposées dans le musée.

Qu’en est-il vraiment de l’avenir de ces messages des vivants aux morts ?
Désormais, ils font partie de l’histoire du lieu.

2021

Témoin S-21. Face au génocide des Cambodgiens
22,00€
Photographies et textes : Dominique Mérigard
Préface : Bernard Plossu
https://www.becair.com/produit/temoin-s-21-face-au-genocide-des-cambodgiens/