lundi 2 novembre 2020

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Le Biocène, petit éloge de l’œuvre d’Eugenio Ampudia

Pour en finir avec la ségrégation artistique des espèces

, Laëtitia Bischoff

Lors du Concert pour le Biocène de l’artiste Eugenio Ampudia, nous n’étions plus en lieu et place des spectateurs, notre œil s’est tourné vers la salle. Nous étions du côté des artistes-musiciens, du côté de cette scène qui offre aux plus de 2000 sièges l’écoute d’un moment musical.

Ce ne sont pas des fesses qui s’assirent sur le velours des fauteuils, ce furent des pots, des pots de plantes qui vinrent faire tressaillir leurs extensions de feuilles un jour de représentation à l’Opéra de Barcelone.

Les plantes ont été sages lorsqu’on leur demanda d’éteindre leur téléphone portable, respectueuses de la performance musicale, ont-elles seulement pu discourir sur leurs impressions individuelles de ce moment joué par ces quatre humains et leurs machins de bois ?

Voici le grand élan, la grande joie que nous procure Le concert pour le Biocène d’Eugenio Ampudia : il abolit la ségrégation artistique des espèces. Nous offrons le privilège de l’écoute de notre art musical à ceux que nous croyons dignes de celui-ci, c’est-à-dire à celles et ceux que nous considérons aptes à créer et ainsi à recevoir. Les plantes sont aptes à la musique, les plantes sont dotées d’une vie d’art. Elles sont nos spectatrices, nos critiques, notre prochain avec qui nous aimons partager. Et peu importe ce que diront les scientifiques sur la réceptivité acoustique des plantes. La ségrégation ou son refus sont des choix. Faire de l’autre, un comparse avec une sensibilité, une morphologie, un mutisme… l’acte d’Eugenio Ampudia est celui d’une reconnaissance de l’autre végétal comme d’une vie emplie de sens et d’art. Que l’art est beau sans forcément l’humain pour s’en repaître.

A l’heure où tout un chacun a entendu parler de l’Anthropocène, cette ère biologique déterminée par l’humain, cette ère de crise environnementale, pourquoi parler de Biocène ? Comme Catherine Larrère et Rémi Beau concluent dans l’ouvrage Penser l’Anthropocène paru aux Presses Universitaires de Sciences Po en 2018 :

« Dire que l’humanité est devenue la principale force géologique, ce n’est pas la résorber dans la nature, c’est la poser en face de la nature, comme un agent actif. »

Les auteurs notent l’anthropocentrisme afférente à l’appellation d’Anthropocène qui n’est pas sans induire un élan contre-productif dans la recherche de l’endiguement de la crise environnementale. L’Anthropocène sous-tend toujours le dualisme qui sépare nature et humain. Pour les auteurs, l’humanité n’est pas un ensemble homogène, d’autant qu’elle n’est pas tout entière à blâmer pour le dérèglement climatique ; s’il faut pointer la source même du dérèglement, de la crise, pourquoi ne pas inventer le Capitalocène ? Mais cela ne résoudra en rien ce regard qui nous fait cruellement défaut, ce regard vers l’autre :

« Tel est, sans doute ce que Chakrabarty voudrait que l’on reconnaisse avec l’Anthropocène : l’altérité de la nature. Mais le terme d’Anthropocène le dit mal. Il suggérerait plutôt le contraire, et c’est là toute son ambiguïté. »

De son côté l’artiste Eugenio Ampudia offre un autre terme Biocène, qui n’est pas sans rappeler l’injonction de Chakrabarty :

« Biocene, therefore appeals to the beginning of a new era that finally places life in the center. » explique l’artiste sur son site internet.

Ainsi Ampudia déplace le curseur, désenfle la défiance humain/non-humain. Les états et lieux de création et d’appréciation de l’art deviennent sans limite, sans ségrégation. Avant Ampudia, Henrique Oliviera a singé l’expansion végétale au cœur des expositions. Le white cube reprend racine, le white cube s’« organe-ise » avec les majestueuses installations d’Oliviera. Ces deux artistes laissent entrevoir une bénéfique contamination des espaces culturels par les pores et la place du spectateur, ils donnent la main, ouvrent les portes… Que toutes les plantes fassent une Amazonie de nos théâtres, une jungle ouverte aux vents et aux pluies de nos salles d’exposition et d’opéra. Alors, pendant que les acteurs du Capitalocène resteront empêtrés dans leur technicité et dans la financiarisation d’une crise perpétuée par leur manque de reconnaissance de l’autre, l’art portera-t-il les prémices d’une continuité de sensibilité des êtres induite dans l’appellation Biocène-même ?

Henrique Oliviera - Œuvres in situ / Anémochories - Palais de Tokyo

Voir en ligne : concert pour le Biocène

Ref.

Dipesh Chakrabarty, « The Anthropocene and histories », dans Clive Hamilton, Christophe Bonneuil, François Gemenne (eds)

The Anthropocene and the Global Environmental Crisis. Rethinking Modernity in a New Epoch, op. cit., p. 55

Larrère Catherine, Beau Rémi, « Conclusion », dans : Rémi Beau éd., Penser l’Anthropocène. Paris, Presses de Sciences Po, « Académique », 2018, p. 523-542. URL : https://www-cairn-int-info.lama.univ-amu.fr/penser-l-anthropocene--9782724622102-page-523.htm