lundi 1er mars 2021

Accueil > Les rubriques > Voir & écrire > La charge de la brigade légère ou De re poetica

La charge de la brigade légère ou De re poetica

Werner Lambersy, 2021

, Werner Lambersy

« Un monsieur attendait
Au café du Palais
La femme qu’il aimait… »

(chanson)

« Je voulais réinventer la peinture
mais elle a résisté ; je l’ai tuée ! »

Jacopo Robusti, dit Tintoretto

« Après la première mort, a écrit Dylan
Thomas, il n’y en a pas d’autre »

Erri De Luca

* * *

Aujourd’hui
Le ciel est vide
Pas un oiseau

Ni sur les toits
Ni dans les airs

C’est comme
Un mot à qui
Manquent des
Lettres

Un livre
Où manquent
Des pages

Que faire sinon
Siffler
À la fenêtre… ?

*

J’ai rencontré
Beaucoup de gens

Qui ont beaucoup
Lu et relu !

Pas un seul qui a
Tout lu

Alors
A quoi sert de tant
Lire

Ecrire ce qui n’est
Pas encore voilà
La véritable tâche

*

Chaque jour
Un livre dort dans
Mon sommeil

Chaque jour
Je m’éveille avant
D’avoir fini

La première phrase
Avant
De comprendre les
Mots

Chaque jour
Je pense que c’est
La chronique des
Temps longs

Celle du grand rêve

*

Ce n’est pas le moment de lire
Ni d’écrire

Quelque chose se prépare dont
On ignore tout

C’est de l’ordre des levures dans
La pâte

Dans l’ordre du chant murmuré
En silence

Un bouleversement pareil à un
Renversement de marée

Et nous attendons que la plage
Soit vide

*

Quoi s’est rapproché de moi
A me frôler

Sans dire son intention ni ses
Pouvoirs obscurs

Je ne pourrai pas vivre sans et
Pourtant il faut

Apprendre à s’en passer je suis
Dans ce malaise

De savoir que la beauté existe
Sans que je sache

Ce que je puis espérer encore
D’elle et du monde
Dans l’horreur de son retrait

*

J’ai beau regarder le ciel
Rien n’a changé

Rien de visible ne
Remue le soleil se couche

Et entraîne des choses qu’
On ne voit pas

Sans la lumière de l’aurore
Et les oiseaux

Qui font leur possible dans
Les arbres

Comme j’attends de prendre
La plume

Pour écrire la première lettre

*

C’est là et ce n’est pas là
C’est tout autour comme
Une ville que l’on assiège

Ce n’est pas ma mort que
Je ne crains pas

Pas celle de l’autre que je
N’imagine pas

C’est là car il n’y a pas de
Place ailleurs
Et que l’univers n’est que
Ça Rien d’autre

Ça n’a pas de voix mais sa
Présence pèse
Ça attend de trouver une
Porte pour dire

*

Je sais que je guette cela
Comme le bond formidable
De la baleine sur la vague

Je sais que j’attends de
Courir avec le tigre et la
La gazelle dans la savane
En flamme du signe tabou

Je sais que je redoute de
Croiser l’épouvante des
Enfants dans les canots
Pneumatiques des mots

Et je serre les lèvres sur le
Navire qui prend l’eau aux
Pieds de l’iceberg énorme
D’un poème dans la brume

*

Rien n’est encore écrit
Rien n’a posé encore
La hauteur de sa voix
Son rythme ni le ton

Mais le chant a
Commencé à chanter
Dans le silence

A danser dans
L’absence de signes

Il reste cependant
L’antique angoisse
La peur millénaire

D’être envahi par
Tant de mystères

*

Comment donner au monde
Tant de richesses et
De privations

C’est fini ! Le signal
D’appartenir va être lancé à
Tous pour personne

On sent qu’on ne pourra pas
L’éviter

Ça pénètre par la peau et la
Mémoire

Un parfum inoubliable vous
Entoure du dedans

Demande à retourner là-bas
Où naît l’anonyme

Illustrations : détails, peintures de Georges de la Tour, Saint-Jérôme et Madeleine à la veilleuse, et Le Caravage, Saint Jérôme.