lundi 29 septembre 2025

Accueil > Théorie(s) > La beauté offensée

La beauté offensée

, Jean-Marie Hordé

Un grand ami d’Anvers, comédien, me parle de la misère qui règne dans le conservatoire de la ville. Tout professeur doit se plier au diktat des élèves : pas d’apprentissage obligatoire de textes, précautions de genre dans la langue, pas de contact physique au plateau, etc.
Mon ami refuse d’enseigner dans ces conditions.
La spécificité du théâtre tient à la présence des corps : encore faut-il que ceux-ci soient libres.

Que s’est-il perdu ? Avec l’autorité d’une expérience et la chaleur du guide, tout accès à la beauté. S’il se trouve toujours un grand nombre d’humains souriants, accueillants, surprenants, pourquoi dans un conservatoire (ou dans certaines universités) un tel refus, un tel ordre d’étroite morale, un tel manichéisme ?

Je n’ai pas de réponse satisfaisante sauf à creuser les méandres de ces replis narcissiques. Mais il me semble que ce nouveau moralisme dégrade toute beauté. Or, parce que le monde est quotidiennement offensé, il importe plus que jamais que tout art soit cette lumière apte à saisir l’humain au creux de son opacité.
Laissons la transparence au Marché et aux mensonges !
Aucune beauté ne se crée sur une morne plaine.

*

La beauté est un masque et une opacité rayonnante. Elle dissimule et révèle. Pour son humble créateur, elle est une épreuve. Une révélation peut-être. Elle ne se contient dans aucun ordre.
Désir éclatant de sentiments mêlés.
Merveille du chant tragique !

Refuser à l’œuvre sa solitude, son âpreté même, lui ôter son étrange singularité, refuser le dur labeur de son approche, prendre cette pose plébéienne et paresseuse telle que me la décrit mon ami anversois, offense la beauté en sa chair et détruit toute nécessité d’interprétation.

Ces mouvements d’opposition stérile sont sans doute minoritaires. Ils ont lieu dans un monde étourdi de violences qui applaudit cette apathie devant le dur travail de libération. Le paradoxe dramatique de cette situation est que cette opposition moraliste au pouvoir sert finalement les intérêts de ce dernier.

Qu’est-ce qu’un art domestiqué ?

Or, je suis convaincu — foi de vieux théâtreux ! — qu’aucune démocratie n’est possible sans cet art de l’interprétation qui accepte et fête les sangs mêlés. Interpréter oblige à se tenir éloigné de toute vérité univoque : encore faut-il se placer devant une œuvre riche, polysémique, apte à chanter le monde jusqu’au cœur de sa tragédie. D’Eschyle à Sarah Kane, de Sophocle à Pinter ou Fosse, de Racine à Tchékhov, la littérature révèle une richesse infinie.
Politiquement, interpréter, c’est se tenir au creux de cet oxymore qu’est la réunion en un mot : Demos-kratos (Peuple/Pouvoir). On pourrait traduire : souveraineté et puissance.

*

Je comprends que pour la génération dite 2000, l’état du monde rende difficile l’accès à l’espoir. Espoir d’une vie meilleure pour soi, pour la terre, pour l’humanité toute entière. Je le comprends ; je n’excuse pas les attitudes de repli et de censure qui en résultent. Pour en rester aux questions artistiques qui m’occupent ici, il suffit d’aller au musée Jacquemart-André voir l’exposition consacrée à Georges De La Tour pour constater qu’il n’y a pas de progrès en art. Il s’agit plutôt d’un système de variations à partir des héritages. Bacon dialogue avec Picasso qui dialogue avec Vélasquez qui dialogue… etc. Ce qui caractérise une époque est d’un autre ordre et s’évalue selon la pertinence de la variation et la fécondité de son apport.
Je voudrais dire à mes amis étudiants qu’ils accéderont d’autant mieux à leur époque et à ses cruautés qu’ils fouilleront ce passé dont notre monde offensé est le résultat. Offenser la douleur qui en résulte est une impasse.
Refuser au passé sa longue présence, au présent aveugle l’avenir.