dimanche 2 février 2020

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Logiconochronie XLIV

Faire face au mensonge absolu — Séminaire 3e séance du 29/01/20 : Guy Debord I

, Jean-Louis Poitevin

Cette troisième séance du séminaire que Jean-Louis Poitevin consacre au "mensonge absolu" va porter sur la lecture de certaines œuvres de Guy Debord dans la mesure où nous y trouverons des éléments nous permettant d’avancer dans le double propos qui est le nôtre ici : préciser les contours et le fonctionnement de ce que nous avons nommé « mensonge absolu » et envisager les moyens d’y faire face.
Les notes ci-dessous sont la matrice de l’exposé oral qui suit parfois des voies adjacentes.

Debord / Décept

Introduction

Lors de la précédente séance consacrée à Tertullien et à son De spectaculis, publié sous le titre de La première société du spectacle et aussi à son Apologétique, il est apparu possible d’établir des parallèles entre la manière dont Tertullien appréhendait le monde païen et celle dont Debord appréhendait la société du spectacle.

L’élément principal permettant ce rapprochement peut se formuler ainsi : dans les deux cas une société dans son ensemble est enveloppée dans un système général de croyances qu’elle tend à prolonger indéfiniment sans s’apercevoir qu’elle va ainsi à sa perte. Dans les deux cas cette enveloppe recouvre la totalité du territoire, à la fois du territoire réel (on est romain jusque dans les pays occupés) et du territoire psychique (on pense romain, on croit romain). Ce mode de pensée dominant ne s’aperçoit pas qu’à ses marges comme au plus près de son centre, une force nouvelle apparaît qu’il ne sera pas possible d’intégrer, de digérer et d’inclure dans le fonctionnement général des croyances car elle est porteuse de déterminations et de choix qui s’opposent en tout ou presque à l’état du monde et de la pensée alors dominants.

Le christianisme travaillera pendant près de trois siècles au cœur même du monde romain à le défaire et le détruire, avant, finalement de s’installer en son sein avant qu’il ne tombe en ruines et non sans devoir pour ce faire, absorber bien des éléments issus de la pensée romaine, voire se caler sur eux, par un jeu savant de translation.

On ne mentionnera ici que la manière dont la basilique romaine deviendra somme toute assez facilement le lieu même de l’église chrétienne lorsque, parvenue au pouvoir, la pensée chrétienne aura pour prendre pied au cœur du pouvoir pour opérer une assimilation sans faille entre la figure de l’empereur et celle du Christ.

Que ce jeu de passe-passe ait été rendu possible par la mise en relation entre deux modes d’existence de l’image et du corps, celui de l’empereur mort et de son imago de cire brûlée sans reste, ce qui lui permettait de filer vers le ciel et d’y installer en gloire le défunt, et celui du Christ qui une fois mort ressuscite et paraît à la fois intouchable et en gloire. L’assimilation même relative entre pouvoir temporel et pouvoir spirituel qui sera mise en place durant les quatrième et cinquième siècles à Rome constituera le fondement de toute la civilisation qui se déploiera ensuite durant près de mille ans, des balbutiements du Moyen Âge à la Renaissance.

Peter Brown et Paul Veyne ont dressé la cartographie de ce glissement tectonique et ce n’est pas le lieu ou le moment ici de le détailler. Rappelons simplement quelques éléments essentiels en nous appuyant sur quelques passages du chapitre IV de Quand notre monde est devenu chrétien ( 312-394), moment où Paul Veyne met en scène la manière dont Constantin, le premier empereur à être devenu chrétien, met en place la structure par laquelle il va faire glisser la plaque tectonique chrétienne sur la plaque païenne.

Cela nous importe afin de ne pas oublier que la mise en place d’un système général de tromperie utilise les mêmes ressorts et se passe de la même manière que la mise en place d’un système général imposant une nouvelle vérité.

Le recouvrement par la pensée chrétienne du monde païen, qui est le monde d’avant même si celui-ci a largement évolué entre la Grèce classique et la Rome des deux premiers siècles, ce recouvrement nous est largement accessible par les textes et les travaux qui lui ont été consacrés et nous pouvons donc aussi établir des liens avec le recouvrement de la plaque archaïque, homérique et iliadique par la plaque socratique et platonicienne dont nous avons parlé lors de la première séance. Il suffit de se reporter en particulier au chapitre VI de cet ouvrage.

Partie I

1 Définir le mensonge : une étape obligée

Ce rappel nous permet d’introduire les réflexions d’aujourd’hui sur un plan qui n’est sans doute pas celui par lequel on aborde généralement l’œuvre de Guy Debord et qui pourtant semble bien être l’aspect déterminant de sa lecture globale, du processus ayant permis la mise en place et le fonctionnement de ce qu’il va nommer la société du spectacle.

Si le rapprochement rapide avec les textes de Tertullien a permis d’entrouvrir la porte sur cette société qui par bien des aspects est encore la nôtre, nous allons aujourd’hui examiner en détail ce qui la constitue non seulement en tant que telle mais comme forme aboutie de ce que nous cherchons à présenter sous le nom de mensonge absolu.

Il est clair que ce terme est à la fois précis et envoûtant et néanmoins porteur d’effets pervers dans la mesure où il implique pour être pensé, de tenir une position éthique et intellectuelle capable de lui faire face et de lui opposer non seulement l’évidence d’une clairvoyance analytique mais la force de conviction d’une certitude, celle sinon d’avoir raison du moins de ne pas se tromper.

Absolu, rappelons-le, signifie étymologiquement en fait, détaché, délié. Est absolu un pouvoir qui ne se sent donc pas lié à ce qui lie les hommes entre eux dans une société et qui donc se présente comme ne devant rien ni à la loi, ni au droit, ni aux idées, ni aux hommes. Il ne se donne comme mesure de son exercice que les règles qu’il édicte et qu’il peut faire varier selon le bon « vouloir » de ceux qui le détiennent et en usent.

Ce point est essentiel pour ce qu’il indique comme étant la dimension propre d’un tel pouvoir comme d’un tel mensonge, le fait d’avoir opéré une rupture avec ce qui constitue le fond commun plus ou moins vague certes, mais aussi assez aisé à définir ou du moins à présenter, des représentations collectives et individuelles par lesquelles une société assure sa propre cohésion. Et d’avoir fait de cette rupture le levier par lequel il a été possible d’instaurer un nouveau régime de vérité venant recouvrir le précédent.

Cependant, deux choses s’opposent à la reconnaissance de l’effectivité, de l’existence, de la réalité d’un mensonge absolu. La première c’est le fait que l’existence d’un tel mensonge dépasse l’imagination et la raison et qu’il est en quelque sorte trop énorme pour pouvoir être reçu par la pensée et pour qu’il soit donc possible de croire à sa réalité. La seconde, c’est qu’il est insupportable psychiquement de se représenter le monde comme étant soumis à une loi hors la loi ou à une loi sans loi ou à un état d’exception permanent.

Une telle idée plonge ceux qui la formulent soit dans une forme de croyance elle aussi absolue et frôlant une vénération de type sectaire, soit dans une forme de refus ou de déni tout aussi massif fonctionnant comme un interdit accepté sans être perçu comme tel. L’interdit lié au déni rend impossible pour celui qui y est soumis la re-présentation même de cette possibilité.

Comme le remarque Jacques Derrida dans son livre Histoire du mensonge, prolégomènes, « Dans sa figure prévalente et reconnue par tous, le mensonge n’est pas un fait ou un état, c’est un acte intentionnel, un mentir. Il n’y a pas le mensonge, il y a ce dire ou ce vouloir-dire qu’on appelle le mentir. On ne devrait pas se demander : qu’est-ce qu’un mensonge ? Mais plutôt « que fait et d’abord que veut un mentir ? » (op. cit., Éd. de l’Herne, coll carnet, Paris 2005, p. 23).

Nous aurons l’occasion dans de prochaines séances d’analyser en détail ce livre. Pour l’instant, ce qui nous importe, c’est de marquer la difficulté qu’il y a à penser le mensonge lorsqu’on l’impute à une structure comme l’état par exemple, ou plus encore au fonctionnement d’un système économique et social.

On verra que Debord, conscient de ce problème, y répondra d’une manière tout à fait singulière et déterminante qui va consister à impliquer la totalité de sa personne, à travers la mise en avant de ses goûts, de ses pratiques, de son mode de vie, de ses choix éthiques, comme étant garants de la véracité de ses dires relatifs à la forme absolue du mensonge qu’il repère comme étant à l’œuvre au cœur même du fonctionnement social qu’il nomme « société du spectacle ».
Mais ce moment viendra la prochaine fois, car cette séance sera donc la première de deux consacrées aux œuvres de Debord, la première étant consacrée à l’analyse du mensonge sociétal, la prochaine devant montrer quels ressorts il a utilisé à la fois pour étayer son analyse, échapper aux pièges inhérents à une telle approche et faire levier pour tenter de soulever cette plaque tectonique spectaculaire marchande ayant recouvert la totalité du monde et du vécu et de la société par ses pratiques et par l’imposition à tous de ses valeurs, et enfin pour tenter de la renverser.

Il va de soi que l’analyse du mensonge absolu ne fonctionne pas sans la mise en action de moyens pour en défaire l’obsédante présence, mais il faut prendre acte de ce qu’une seule séance ne permet pas de traiter les deux aspects et qu’il faudra donc se souvenir de ce qui aura été dit aujourd’hui pour prendre la mesure de ce qui sera présenté la prochaine fois.

En effet, ce qui apparaît dans ce constat, c’est le fait que tout ce qui concerne le mensonge et donc tout type de mensonge, vient rencontrer de plein fouet la strate la plus profonde du psychisme, celle qui est concernée par la possibilité de la fiance, de la fides, de la foi, de la confiance. Pouvoir faire ou non confiance, c’est-à-dire de s’en remettre à son propre jugement ou au jugement d’autrui pour accepter ou refuser tel ou tel aspect de la réalité, que ce soit celui d’une personne, d’un groupe ou une idée valant comme explication générale du monde, tel est l’enjeu auquel chacun est confronté à chaque instant ou presque de sa vie.

Que ce soit celui qui vous fait face ou l’état auquel on a accordé directement ou non sa confiance qui apparaisse comme pouvant vous tromper et plus encore comme vous ayant trompé ou vous trompant sans cesse, c’est toujours moins la conscience qui est lésée que la confiance, celle qu’on avait accordée. C’est donc moins la raison qui achoppe que « le cœur » pour parler avec Feuerbach, ou si on préfère que les affects et les éléments fondamentaux de régulation psychique.

Nous ne pouvons échapper, en abordant le continent du mensonge, à la donne psychique et c’est même une certaine compréhension de ce qui s’y joue qui peut permettre à la fois de définir les contours d’un mensonge surtout s’il est dit « absolu » et de dessiner les contours des actions susceptibles d’en défaire la puissance, d’en reverser l’ordre, d’en détruire la loi.

La croyance est ce qui se négocie en chacun à la croisée des informations que reçoit et émet la conscience, mais ce que nous allons découvrir, c’est que d’une certaine manière la conscience et surtout la forme historique de la conscience, toutes deux donc, semblent impuissantes à résister, sans parler de combattre et de renverser l’emprise qu’étend sur le monde la société spectaculaire marchande.

Analyser le fonctionnement de la société du spectacle implique de définir ce qu’est la conscience et la conscience historique en particulier et de prendre acte de leurs limites. Mais cela implique aussi de détailler l’ensemble des mécanismes par lesquels un pouvoir s’assure de sa domination sur les choses et les êtres.

2 Cadre général de l’analyse

Il faut ici revenir à ce qui depuis le premier séminaire constitue le cadre général de l’analyse, ces quatre strates autour desquelles s’articule l’ensemble des mécanismes participant à la mise en place du mensonge absolu.

Pour ce faire, nous nous appuierons aujourd’hui essentiellement sur trois textes de Guy Debord, La société du spectacle, In girum... et les Commentaires sur la société du spectacle, un texte de 67, un autre de 77 et le dernier de 88.

Rappelons ces quatre strates, et voyons d’entrée comment on peut en repérer la présence dans les textes de Debord et rappelons également que nous les analysons dans la perspective de rendre sensible la réalité du mensonge dans sa forme absolue en tant qu’il a ou aurait pris possession de notre monde et de nous-mêmes.

La première est la strate de l’habitus ou de l’habitude. Elle est la manière dont s’est sédimenté un ensemble de croyances et de comportements. Elle est portée par les mécanismes fondés sur la répétition. On verra qu’ici deux types de répétition sont à l’œuvre. La première est celle du temps long, en lien avec le temps directement vécu qui est à la fois enté sur la flèche du temps et recommence avec chaque homme, chaque époque. La seconde, imposée à grand frais par la société marchande, vise à séparer les individus de leur vécu pour remplacer ce vécu par un autre, celui de la consommation des biens et des images. Elle insère tout vécu dans la seule ligne du temps linéaire, le labyrinthe par excellence comme le remarque Borges.

L’effet secondaire de cette implication est de rendre impossible à chaque vie individuelle d’expérimenter les autres strates temporelles incluses dans l’existence. Ne pas confondre les deux répétitions sera l’un des points majeurs permettant à Debord de rendre visible la trame du mensonge qui s’est déposée sur toutes choses et qui dès lors le transforme en mensonge absolu.

La deuxième est la strate dans laquelle se trouvent inclus les objets sur lesquels se fonde une croyance. Sur ce point les rapprochements avec Tertullien par exemple peuvent permettre de montrer en quoi la société marchande s’est mise en place à partir d’une transformation, d’un retournement, d’une actualisation et finalement d’une reprise du schème global qui relie les hommes à une transcendance, à un dieu unique dont le christianisme constitue le modèle de référence. Le maintient du schème global de l’externalité de l’objet de la croyance est assuré par le spectacle, ce procédé global consistant à transformer le vécu en une accumulation d’images et de faire de chacun le spectateur non pas de sa vie mais de la vie qu’on lui vend et dont on le prive en ne faisant que la lui offrir en image lors même qu’il passe tout son temps à tenter de trouver les moyens matériels de sa survie.

Dieu est simplement devenu le référent implicite de la marchandise et il le fait en tant que dieu absent. La marchandise, substitut du divin, s’approprie en les transformant en représentation, les moyens qui avaient permis la domination divine sur le monde.

La société du spectacle est le livre qui en démontrant ce tour de passe-passe parvient à rendre sensible le fait que la marchandise et le spectacle étant devenus les maîtres du monde, le recouvrent de leurs produits et ainsi le dominent dans sa totalité.

On se souviendra ici des deux moments de remplacement d’une strate par une autre, la strate archaïque par la strate socratique et la strate greco-romaine par la strate chrétienne pour comprendre le fonctionnement du spectacle.

Il faut rappeler ici la « définition » du spectacle telle qu’elle est posée dans la thèse 4 : « le spectacle n’est pas un ensemble d’images mais un rapport social, médiatisé par des images. » Ainsi, ce qui se produit depuis maintenant à peu près soixante-dix ans de manière effective et globale est un recouvrement de l’ensemble de la sphère du vécu et donc du pensable par des éléments matériels présentés comme des manifestations d’une divinité ou d’un pouvoir de type divin, puisque caché, auquel il n’est pas possible d’échapper et auquel donc la seule solution est de se soumettre, de lui accorder sa confiance.

Il s’agit de porter ces éléments des limbes à la lumière et de les faire émerger comme un ensemble de pensées et d’actes susceptibles de révéler la part de mensonge incluse déjà dans la situation passée et d’assurer à une nouvelle forme de croyance sa puissance et sa pérennité. Il s’agit de révéler ce qui échappant à la mesure va devoir et pouvoir être repris par le jeu de l’inhibition. Car ce qui relève de la croyance en un dieu, dans le mouvement même de l’histoire des hommes, trouve sa source dans les mécanismes psychiques liés à la relation inhibition / désinhibition ou si l’on veut principe d’autorisation et accomplissement de l’action.

La troisième strate est celle du contrôle. Elle est portée par le souci de vérification de l’efficacité des mécanismes mis en place et du remplacement de ceux qui assuraient l’efficacité de l’ancien socle de croyances par ceux qui assureront l’efficacité de la nouvelle croyance.

Si dans la précédente séance on a pu évoquer des éléments décrivant un psychisme plongé dans « un âge d’angoisse », pour parler comme Dodds auteur du livre Païens et chrétiens dans un âge d’angoisse (La pensée sauvage, Paris 1979), il faut avec Debord parler d’une époque d’aliénation profonde.

De cette aliénation, chacun est le complice s’il n’en est pas directement l’auteur. Cette aliénation se marque par la soumission sans réserve aux diktats de la marchandise et de ses ersatz que sont les flux d’images délivrés comme autant de messages non seulement vantant la marchandise mais assurant ceux qui les regardent de son éternité à travers le mouvement infini de sa résurrection permanente à la fois à travers les images et comme image.

Le contrôle opère par imprégnation permanente, par rappel constant de ce qui constitue la norme idéale, celle à laquelle chacun doit aspirer et à laquelle chacun sait qu’il ne parviendra pas, sauf à faire partie de cette élite médiatico-économico-politique. Nul n’ignore aujourd’hui que dans sa phase actuelle, la société spectaculaire marchande s’est associée, comme moyen de contrôle à la fois quasi universel et lui-même incontrôlable, à la technologie numérique avancée.

Si les formes et les modalités du contrôle ont évolué durant ces soixante-dix dernières années, il constitue le moyen par lequel, sous la forme du contrôle général de l’information et des énoncés censés être porteurs de vérité, des déplacements et des opinions, la société spectaculaire assure son emprise en faisant de chaque corps un corps surveillé et de chaque conscience une conscience sous influence.

La quatrième strate, sans doute la plus importante, est celle sur laquelle s’organisent les nouveaux modes de la « fiance ». Il faut déterminer ce qui va tomber sous le coup de la méfiance et ce qui va pouvoir être porté par l’activité psychique qui rend possible la confiance.

Le psychisme travaille ici comme une machine d’attribution. Il projette sur tel ou tel aspect de l’existence les valeurs dont il est porteur par héritage ou par apprentissage. Il détermine ce qui est acceptable ou non en fonction de critères moraux, juridiques ou spirituels, mais ces filtres sont secondaires par rapport à l’engagement profond qui se fait dans cette zone singulière où se croisent volonté et déni.

C’est sur ce plan que la société spectaculaire a le plus innové du moins dans sa période glorieuse en offrant comme objets dignes de confiance l’infinité des sous-produits que comme société marchande elle produit sans fin au détriment de tout et de tous. C’est là que se rejoignent les lignes de forces qui associent entre elles les figures de l’attente et celles de l’accomplissement. Le socle de la société du spectacle est profondément chrétien même si l’opération qu’elle conduit semble contraire au schéma général de la foi. Et cette société agit de telle manière qu’elle est à la fois omniprésente et en retrait. Elle fonctionne sur un mode qui implique production de marchandises et d’images concrètes là où les promesses promues par le clergé et les pouvoirs politiques étaient, elles, portées par des discours et des images dont l’emprise laissait bien malgré tout une place plus grande au vécu, à l’expérience directe de la réalité des choses.

La simple lecture de la thèse 6 suffit à mettre en perspective ce recouvrement de la réalité par les produits spectaculaires.

« 6 : Le spectacle compris dans sa totalité, est à la fois le résultat et le projet du mode de production existant. Il n’est pas un supplément au monde réel, sa décoration surajoutée. Il est le cœur de l’irréalisme de la société réelle. Sous toutes ses formes particulières, information ou propagande, publicité ou consommation directe de divertissements, le spectacle constitue le modèle présent de la vie socialement dominante. Il est l’affirmation omniprésente du choix déjà fait dans la production, et sa consommation corollaire. Forme et contenu du spectacle sont identiquement la justification totale des conditions et des fins du système existant. Le spectacle est aussi la présence permanente de cette justification, en tant qu’occupation de la part principale du temps vécu hors de la production. »

On le comprend entre les lignes, le mensonge absolu devient possible là où la promesse est portée par un ensemble de discours et d’images élevant ce qu’ils disent à la hauteur d’une puissance auto-réalisatrice. Le mensonge fait son lit, il ne faut absolument pas l’oublier, sur le matelas de la promesse, c’est-à-dire de discours qui engagent l’avenir, qui prétendent dire l’avenir. La société du spectacle est ce moment de l’histoire où une société détient des moyens techniques lui permettant de conférer à ses promesses un degré de réalité irréelle tel qu’elle peut masquer qu’elle est un monde renversé. La thèse 9, l’une des plus connues stipule en effet ceci : « Dans le monde réellement renversé, le vrai est un moment du faux. »

Le contenu de la promesse peut être à la fois confirmé sans fin dans la mesure même où il est infirmé dans la même mesure. Promettre désormais, c’est effectivement mentir.

La question de la confiance tient en ceci que le fait de savoir que l’on ment, ou que l’on vous - ou nous – ment, ne suffit pas à lever l’obstacle de cette confiance donnée aveuglément à ceux qui, et à ce qui, nous est à la fois donné comme image et promis comme objet à venir, ferment d’une attente indéfinie.

Il suffira ici de rappeler combien la structuration du christianisme comme religion et comme religion d’état va se faire sur l’acceptation douloureuse de la non effectuation de la promesse du Christ interprétée par ceux qui l’ont connu, à savoir qu’il allait revenir sous peu, de leur vivant à eux. Lorsqu’il est devenu évident que cette promesse n’était pas tenue, il a fallu commencer d’une part d’essayer d’expliquer pourquoi elle n’était pas tenue voire tenable et d’autre part commencer de produire des justifications ou si l’on préfère des explications, toutes plus irrationnelles les unes que les autres mais formulées dans le discours de la raison, permettant de comprendre et donc d’accepter que l’attente indéfinie devienne la forme temporelle sur le fond de laquelle toute existence humaine allait devoir se baser pour être vécue.

On le comprend donc bien ici, « le mensonge suppose, semble-t-il, l’invention délibérée d’une fiction ». C’est du moins ce que remarque Derrida au début de son livre, même si, ajoute-t-il aussitôt, « toute fiction ou toute fable ne revient pas pour autant à un mensonge. » (op. cit., p. 16).

Attribution, vérification, inhibition et répétition ne dessinent pas tant les contours d’une psychologie qu’elles permettent de déterminer ce qui fonctionne dans le psychisme et dans la société. Ces catégories assurent la liaison entre un monde devenant fou et des individus devenus dépendants, et permettent la cohabitation entre un monde se déployant sur une ligne de folie se présentant comme rationnelle et des psychismes croyant avoir échappé à l’irrationalité archaïque de leur état antérieur.

3 Une double articulation

C’est sur la mise en relation de ces deux aspects, sur ce parallélisme entre société réelle et croyances actives que se base ce travail de décryptage de ce qui, précisément par ce parallélisme, s’impose comme étant un mensonge absolu.

Rappelons ici que Debord n’est pas le premier à utiliser ce terme. On peut lire sous la plume d’Hannah Arendt une analyse dans des termes équivalents. Nous reviendrons dans les séances suivantes sur les textes dans lesquels elle a recours à ce terme ou plutôt à un équivalent. Elle note dans « Vérité et politique » ceci : « La possibilité de mensonge complet et définitif, qui était inconnue aux époques antérieures, est le danger qui naît de la manipulation moderne des faits. » (La crise de la culture, Folio Gallimard, Paris 1991, p. 324). Établir son règne sur la base d’un mensonge « complet et définitif », tel est en tout cas le projet implicite de la société du spectacle.

Une double articulation permet de mettre en relation les mécanismes psychiques et ceux qui sont actifs dans une société à une époque donnée et cela pour deux raisons.

La première, c’est que les règles sociales sont le fait d’hommes et de femmes qui disposent de moyens pour les définir et les mettre en œuvre. Elles n’échappent non seulement pas au fonctionnement mental et psychique général qui animent les humains mais elles constituent par leur existence même la preuve que ce qui est présenté comme provenant d’un ciel où logerait un dieu tout puissant n’est que la traduction de désirs humains.

L’efficacité de ce que Feuerbach en son temps avait accompli dans son livre majeur L’essence du christianisme, à savoir la réduction de la théologie à l’anthropologie, peut être retrouvée à travers une analyse du même type appliquée à la société spectaculaire. Il s’agit alors de montrer à la fois la dimension théologique de la marchandise et la mise en place d’un régime de type théologique à travers l’instauration de la séparation comme moyen d’isoler le vécu de ses représentations et de les transformer en un univers fictionnel reprenant, pour affirmer son existence, un schéma semblable à celui qui prévalait dans le christianisme.

C’est d’ailleurs ce que fait Debord, même si cette dimension feuerbachienne de son approche philosophique est le plus souvent ignorée, occultée même, en particulier par les tenants de la doxa qui voudrait d’un Debord essentiellement marxien sinon marxiste.

La seconde, c’est que ces moyens matériels et fictionnels peuvent être mis en œuvre de manière telle qu’ils rétroagissent sur les acteurs de la société en les transformant en des produits réalisés par la société spectaculaire et à la mesure de celle-ci.

L’artifice consiste à contraindre les psychismes de ceux qui vivent dans cette société, ceux que Debord appelle les spectateurs, à suivre des règles, à obéir à des ordres, à se soumettre à un mode de vie qu’ils ne perçoivent pas en fonction de ce qu’ils supposent, pour être mis en place - une déstructuration de la relation de l’homme à sa propre vie - mais en fonction des plaisirs qui leur sont offerts, plaisirs qui sont augmentés de.

Les images produites par le spectacle fonctionnant comme autant d’incitations variées susceptibles de satisfaire un rêve qu’on est susceptible de pouvoir acheter, il n’est rien d’autre à faire alors que de tenter de l’acheter fût-ce au prix de la négation même de ce qui fait la vie.

En ce sens, Debord a largement décrit et avec plus d’un demi-siècle d’avance la situation dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui de manière irréfutable. Un seul passage suffira à le montrer. Il se trouve dans In girum : « On n’avait pas encore vu par la faute du gouvernement, le ciel s’obscurcir et le beau temps disparaître, et la fausse brume de la pollution couvrir en permanence la circulation mécanique des choses, dans cette vallée de la désolation. Les arbres n’étaient pas morts étouffés ; et les étoiles n’étaient pas éteintes par les progrès de l’aliénation. » (op. cit., ed Gallimard, Paris 1999, p. 28)

4 Conscience individuelle et conscience historique : la thèse 31

Comment se met en place un fonctionnement économique et social capable d’instaurer sa domination sur tous les aspects de la société, de prendre la vie de chacun en otage et de recouvrir tout ce qu’il touche d’un glacis transparent sur lequel viennent se refléter les rêves qu’on achète et les images qui les façonnent ?

Le concept à travers lequel il est possible de penser cette collusion entre psychisme individuel et fonctionnement social est celui de conscience. Elle est aussi bien individuelle que sociale, c’est-à-dire collective et historique. La conscience est donc en quelque sorte le « lieu » où les deux plans qui constituent le monde pensable en une réalité à inventorier et expérimenter et ceux qui le font et traduisent en mots et en images leurs expériences, se façonnent réciproquement, se rencontrent et s’opposent.

Pour cela le mieux est d’analyser en détail un passage de La société du spectacle, le chapitre, ou si l’on préfère, la thèse 31.

« 31 : Le travailleur ne se produit pas lui-même, il produit une puissance indépendante. Le succès de cette production, son abondance, revient vers le producteur comme abondance de la dépossession. Tout le temps et l’espace de son monde lui deviennent étrangers avec l’accumulation de ses produits aliénés. Le spectacle est la carte de ce nouveau monde, carte qui recouvre exactement son territoire. Les forces mêmes qui nous ont échappé se montrent à nous dans toute leur puissance. » (op. cit., p. 19-20, Ed. Champ Libre, 1974).

 La thèse 31 de La société du spectacle présente de manière synthétique le fonctionnement du dispositif de la conscience. La conscience est ce mécanisme général par lequel la langue se manifeste comme l’interface entre la logique des propositions et ce qui arrive dans le monde et donc comme le champ d’effectuation de leur permanente régulation. Le spectacle est ce moment dans l’histoire de la conscience où cette langue, ayant permis d’établir un lien entre la pensée et les choses, ne nomme plus que le produit réellement imaginaire du travail des hommes et sert à décrire le mécanisme par lequel un concept, celui de spectacle, s’impose à travers un processus d’auto-engendrement.

La thèse 31 identifie les trois mécanismes essentiels du dispositif de la conscience, le mouvement de retour sur soi de la perception sur ce qui est perçu, le processus de recouvrement de ce qui est conçu sur le perçu et l’exhibition de ce qui a été conçu comme forme originaire de ce qui est à percevoir.

Ce mécanisme est particulièrement complexe dans la mesure où il fonctionne à partir de l’occultation d’un double déplacement qui correspond à un double mouvement d’oubli. Le premier oubli est celui des conditions de production et de la dépossession originaire du travailleur de son travail et de ses fruits. Le second est l’oubli de la différence entre données de la perception et données de la pensée, entre métaphore et concept. Ces deux oublis sont rendus possibles non par ce qui pourrait être pensé comme une perversion interne au dispositif de la conscience mais par l’équivalence qu’établit le psychisme entre image mémorielle, liée à une sensation, et image mentale, formée par le jeu mental sans association nécessaire directe à une sensation ou une perception réelle et qui redouble l’association voire l’identification faite à cause de leur similitude dans l’esprit, leur statut d’image, entre métaphore et concept.

En notant que « le spectacle est la carte de ce nouveau monde, carte qui recouvre exactement son territoire », Guy Debord indique que le spectacle est un dispositif identique à celui de la conscience. Il existe cependant une différence entre les deux dispositifs. Le spectacle ne prend pas sa source dans le rapport complexe entre sensations, perceptions et réalité et leur devenir images, idées, concepts, mais dans le jeu auto-réflexif qui en constitue la réplique. Ce sont des objets mentaux qui servent de base au déploiement de ce jeu dont le seul lien avec la réalité est une ressemblance d’un type particulier. En effet, le dispositif construit la forme même qu’il va venir ensuite combler des significations qu’il a conçues à cette fin.

En d’autres termes ce dispositif est une copie exacte du dispositif de la conscience. En tant que double, il peut légitimement se targuer d’une dimension ontologique équivalente. Mais il ne fonctionne ainsi que parce qu’il oublie ou dénie à tout élément issu de la réalité matérielle la possibilité de venir contredire ce qu’il met en place ainsi que la véracité de ce qu’il tient pour vrai.

Ce dispositif fonctionne comme une force qui n’admet pas de contradiction, c’est-à-dire comme une hallucination.

Le spectacle est donc la projection par le dispositif de la conscience d’une image mobile de lui-même par laquelle, s’apercevant, il se constitue comme sa propre origine. Il ne tire sa puissance que du fait d’être aux mains de personnes, groupes et réseaux qui pensent que l’hallucination est la forme de la punition qu’ils doivent infliger à ceux dont ils sont les dieux. Dieux, ils le sont en ceci qu’ils servent de rouage à la forme hallucinée du dispositif de la conscience qui existe en chaque individu.

En ce sens, le spectacle est installé dans chacun des dispositifs individuels de conscience comme son maître absolu. Dans le spectacle, le dispositif de la conscience met en scène sa puissance à réaliser ce qu’il désire. Niant les obstacles que la réalité dresse sur ce chemin, le spectacle réalise le vœu de tout psychisme, abolir la distance qui sépare le « je veux » de la réalisation de l’acte.

Le spectacle est donc le dispositif qui réalise ces vœux sous forme de montages d’images et qui s’assure en retour que le dispositif de la conscience prenne ces images pour la réalité. Il s’assure du contrôle de la conscience, collective comme individuelle, parce qu’il fonctionne comme une hallucination continuée, artificiellement maintenue par le réseau, lui bien réel, d’appareils qui en assurent le déploiement.

5 Les formes historiques du mensonge absolu et la question du décept

La thèse 106 fait émerger le terme de mensonge absolu et elle en crédite de manière directe les bureaucraties totalitaires qui régnaient alors en Russie et en Chine pour ne citer qu’elles. Il y a là en effet un type d’état qui s’est développé sur le mensonge et en fait sa marque de fabrique. Mais ce qui s’affirme dans cette contradiction dont le mensonge absolu est la résultante s’applique et s’appliquera avec plus de force encore dans les décennies suivantes aussi aux pseudo-démocraties de l’ouest. Toute une part du travail de Debord a consisté à démontrer comment les deux mondes et les situations qui les caractérisent se sont rapprochées jusqu’à voir, presque, leurs différences s’effacer sinon fusionner.

On retrouvera ces analyses dans les Commentaires sur la société du spectacle, texte qui mettra en avant la distinction entre spectaculaire concentré et diffus tout en précisant que, les temps évoluant, une nouvelle catégorie est apparue au cours des années quatre-vingt, le spectaculaire intégré. (op. cit., p. 17-18).

Ce que la thèse 106 nous invite à comprendre, c’est que l’absolu de ce mensonge tient à la fois à une contradiction interne à l’état ou au régime en question, et à la séparation d’avec leur propre vie que dans les deux cas les systèmes économiques imposent à ceux qui les font pourtant fonctionner.

Car le mensonge absolu n’est pas une donnée en soi, il n’existe pas plus que le reste dans le ciel des idées, il est la résultante d’un système général de production et de gouvernance qui prend appui pour s’exercer sur la contrainte imposée à tous ceux qui y participent de se voir interdire l’accès à ce qui jusqu’alors pouvait être présenter comme des conditions d’existence communes à tous les hommes, en ceci que chaque vie disposait de sa propre autonomie aussi limitée fut-elle et chaque homme de sa propre capacité de choisir ce qu’il pouvait vouloir faire de sa vie.

Formulé ainsi cela peut paraître banal ou désuet. C’est pourtant sur le fond de cette conception « a-théologique » de l’homme que se fonde l’ensemble de la réflexion de Debord, une conception qui doit beaucoup, comme on l’a déjà dit, à Feuerbach. Mais pour aujourd’hui, c’est la définition du mensonge absolu qui nous préoccupe et la description des modalités de son existence.

C’est dans les Commentaires sur la société du spectacle que Debord va déployer de la manière la plus explicite les éléments par lesquels le mensonge se déploie dans toute sa puissance. Mais il nous faut passer un moment à voir comment avec In girum…, texte et film ayant un tout autre objectif, le mensonge est néanmoins présent. Il y évoque, on le sait, le Paris de sa jeunesse et le grand moment que furent les événements de 68 et d’autres qui suivirent ailleurs dans le monde durant quelques années.

« Les menteurs étaient comme toujours au pouvoir ; mais le développement économique ne leur avait pas encore donné les moyens de mentir sur tous les sujets, ni de confirmer leurs mensonges en falsifiant le contenu effectif de toute la production. » (op. cit., Ed Gallimard, Paris 1999, p. 29).

C’est cet accroissement des moyens techniques qui permet à la société du spectacle de se muer en ce qu’elle devient pour nous une société de la surveillance et du contrôle généralisés, ne laissant plus guère de place à une forme ou une autre de conscience historique. Cependant, les mois qui viennent de s’écouler tendent à montrer sinon le contraire, du moins que ceux qui repassent par la case « départ » du « monopoly » de l’existence, ceux qui se réapproprient même un peu, les conditions de leur existence vécue à l’écart des médias de masse, existent bien toujours et font bien planer une menace sur cette société qui se croit si parfaite mais qui ne peut se passer d’accroître les moyens violents de sa domination.

Nous reviendrons lors de la prochaine séance sur le In girum... de Debord et évoquerons plus en détail un autre livre dont le titre est justement In girum de Laurent Jeanpierre et dont le sous-titre est « les leçons politiques des ronds-points » et qui commence ainsi : « In girum imus nocte et consumimur igni. « Nous tournons en rond dans la nuit et nous sommes consumés par le feu ». Qui aurait pu imaginer que cette locution latine à l’origine incertaine, reprise il y a quelques décennies par Guy Debord pour décrire notre condition commune dans la société du spectacle, livrerait aujourd’hui, en France, la tonalité d’une vaste contestation et, au-delà, l’allégorie d’une époque ? » (op. cit., Ed La découverte, Paris 2019, p. 5)

Il nous faut donc nous tourner vers les Commentaires... parus en 1988 aux éditions Gérard Lebovici pour tenter de terminer le portrait en creux de ce mensonge qui est justement absolu en ceci qu’il ne se donne pas à voir directement, ni même entièrement dans ses reflets qui errent sur la surface des écrans, mais seulement sous la forme d’une sorte de négatif à la fois occulté et oublié mais qui seul contient la globalité de ce qui ensuite est dispersé en fragments infinis. La question est en fait celle-ci : comment parvenir à donner de la forme absolue du mensonge une « image » ou une « idée » qui soit à la fois possible, juste et crédible ?

Si nous verrons la prochaine fois comment, pour y parvenir, il importe d’engager la totalité de son existence individuelle dans cette démonstration et qu’elle n’est possible et valide qu’à la mesure d’un tel engagement, nous pouvons aujourd’hui tenter de montrer comment il est possible de faire émerger une vérité qui soit à la fois psychiquement acceptable et rationnellement crédible.

Il faut pour qu’une telle forme de mensonge soit à la fois effective et efficace que ceux qui doivent le croire soient privés des moyens habituels grâce auxquels il est possible de mettre en cause des affirmations mensongères.

Ces moyens sont de deux sortes, la logique et un fonctionnement psychique ou si l’on veut une conscience qui soit à la fois entée sur le vécu individuel et articulée à une histoire qui soit à la fois individuelle et historique. Ce dernier point est particulièrement important puisqu’il implique à la fois la reconnaissance de ce que l’inhibition est au cœur même de tout processus de civilisation et que seules des forces actives de désinhibition peuvent permettre de ne pas se laisser prendre ou de se dégager du piège dans lequel nous enferme telle ou telle forme de domination.

Si donc nous reviendrons la prochaine fois sur la dimension individuelle de la conscience comme socle actif permettant à une conscience historique de se matérialiser, il importe ici d’évoquer comment la conscience historique peut se laisser piéger par les moyens mis en œuvre à une époque donnée pour contenir les élans désinhibiteurs dont elle est potentiellement porteuse.

Le point majeur ici tient en ceci que l’époque du spectaculaire intégré a aboli le socle de croyance sur lequel est fondée la société occidentale depuis l’antiquité, à savoir que le cœur et la raison, pour parler avec Feuerbach, étaient d’accord pour faire du vrai, et du fait de dire-le-vrai, la loi commune régissant les échanges entre les hommes et cela malgré toutes les dérives qui pouvaient exister ou avoir existé. Aujourd’hui, il en va autrement.

Guy Debord, dans le chapitre XX des Commentaires sur la société du spectacle, évoque une élite qui croit savoir ou voudrait savoir et qui « aimerait connaître la méthode de la vérité quoique chez elle cet amour reste généralement malheureux ». Cet amour malheureux décrit la relation globale que la conscience est susceptible d’entretenir avec la vérité dans la mesure où ce qui lui fait défaut, ce ne sont pas les données, mais la méthode, la capacité d’analyser, de synthétiser et de choisir, de décider.

Mais, la vérité ne se manifestant plus comme adéquation d’un discours à son objet, la conscience emportée dans le fleuve du temps ne semble pas capable de remettre en cause l’élément central qui a présidé à sa constitution, l’association de la vérité et de l’éternité ou, comme l’écrit Jacques Derrida dans son Histoire du mensonge, Prolégomènes, « la sacralité ou la sainteté du commandement rationnel de dire le vrai, du vouloir-dire-le-vrai. »

Le décept est l’acceptation du mensonge qui se met en place dans le fonctionnement de la conscience sous la forme de la transformation de la dimension historique du processus de la connaissance en une pure boucle de reconnaissance. Le décept, c’est le sacrifice de la dimension temporelle de la conscience par la conscience elle-même, au nom de la sacralité du vrai.
Si l’histoire est ce moment dans le développement du dispositif de la conscience où il tente d’accéder comme à son bien propre à la part d’irréversibilité qui le fonde, le spectacle est le moment où la difficulté pour la conscience de faire de son historicité son domaine propre et de devenir pour elle-même puissance de décision et d’action, et la conduit à faire retour sur elle-même comme sur cette puissance qui refuse de combattre pour l’irréversible, c’est-à-dire pour la vérité.
Ce refus est médiatisé par ce qui et ceux qui ont intérêt à s’opposer à ce devenir historique de la conscience. Ce refus, pour qu’il ne soit pas vécu comme irréversible et irréparable est donc, par la médiatisation des images techniques, transformé en condition de possibilité d’un nouveau mode d’existence, réellement post-historique.

Le décept est le vague souvenir d’un trouble dû à l’effacement en direct d’un élément réel, vécu ou connu dont il ne reste, sur la carte du possible, que le moutonnement du coup de gomme qui l’a aboli. Le décept est la reconnaissance de ce trouble comme seule preuve de la vérité de ce qui fut, comme souvenir d’un oubli et non pas comme mémoire de ce qui fut.

Si l’histoire est l’arène où se déroulent les conflits qui opposent les forces sociales en présence, elle semble se résumer aujourd’hui à l’affrontement de deux ensembles de forces, celles qui visent à abolir le délai pour atteindre à la transformation de ce qui est et celles qui, trouvant dans le maintien du délai la possibilité de leur exercice, travaillent à maintenir ce délai. Il s’agit alors surtout d’empêcher d’agir par tous les moyens ceux qui veulent son abolition.
Mais, outre l’ampleur de la tâche, il y a là , celle qui reste à l’extérieur du cadrage choisi et imposé par les intérêts des maîtres du monde. Et, ce que ce cadrage ne prend même plus soin de masquer, mais exhibe comme la preuve de son attachement à la vérité, est en fait littéralement impensable pour un dispositif comme celui de la conscience dans la mesure où ce qui lui échappe est la part d’ombre de la conscience devenue réalité, un abîme réel peuplé de monstres.
Le décept est donc l’invention par le dispositif de la conscience d’un moyen de supporter l’insupportable, d’échapper à l’incommensurable. Il est une forme de l’espoir qui restera à jamais déçue parce qu’il est, jusqu’à un certain point, le choix de la méconnaissance. Il est le mécanisme par lequel la conscience s’interdit de comprendre la fin de l’histoire à partir de l’histoire, de la projeter elle aussi dans le fleuve du temps.

Le décept est donc la forme de la croyance qui se manifeste dans la conscience comme l’acceptation de la tromperie telle qu’elle est vendue par la société spectaculaire marchande et qu’elle reporte sur elle-même.

Le décept ne peut donc exister sans que les ordres émis par des voix extérieures soient acceptés comme étant des ordres émis par la conscience elle-même. Ce phénomène est aussi ancien que la conscience qui s’est constituée par le renversement de la priorité accordée aux voix divines et qui a fini par faire de la raison la voix intérieure qui la dirigeait.

« En tout cas, c’est en cette pure immanence de la promesse de véracité au langage que résiderait la sacralité ou la sainteté du commandement rationnel de dire le vrai. » C’est précisément la mise entre parenthèses de ce commandement, dont Jacques Derrida a relevé l’importance, qui joue un rôle majeur dans l’instauration du décept comme nouveau mode d’existence du dispositif de la conscience. Ce commandement rationnel de dire le vrai constitue l’une des voix sinon la voix essentielle qui gouverne la conscience, celle qui parle la langue du « sacré ». Le décept n’est donc pas seulement la reconnaissance de ce qui est imposé de l’extérieur comme ayant été « choisi » par la conscience elle-même, c’est le mécanisme par lequel le choix fait par la conscience implique l’oubli de la situation antérieure au choix et avec elle, l’oubli des conditions du choix.
C’est cet oubli autour duquel le pli s’effectue qui rabat à l’intérieur de la conscience la perte du commandement de la raison sur la reconnaissance de la domination des voix extérieures et fait de la raison l’adjuvant de ces voix. Ce même pli affecte l’histoire en ceci qu’il efface aussi dans la conscience le souvenir que l’histoire est à la fois son domaine originaire, celui de sa réalisation et celui de sa dissolution.

6 Portrait diffracté du mensonge généralisé

Le livre intitulé Commentaires sur la société du spectacle paru en 1988 aux éditions Gérard Lebovici peut être considéré comme l’une des rares tentatives de faire non seulement le portrait d’une époque mais de montrer en quoi et comment elle a changé en l’espace d’à peine vingt ou trente ans. Et si Debord peut le faire c’est bien sûr parce qu’il a écrit en 67 La société du spectacle.

Ces Commentaires sont aujourd’hui encore un livre inégalé dans la précision de l’analyse des formes prises par la domination spectaculaire marchande pour assurer sa domination. Et l’élément majeur de cette domination, c’est d’avoir transformé un appareil idéologique basé sur la transposition du vécu dans le champ de la représentation en un appareil d’asservissement basé sur le recouvrement du vérifiable par l’accumulation de preuves construites de toutes pièces.

Le mensonge n’est pas un élément parmi d’autres dans la structure générale de la société spectaculaire, il en est le cœur. C’est parce que tout ce qui est possiblement affirmé au sujet de l’état de la société comme de son fonctionnement est recouvert par des flux d’informations aussi fantaisistes qu’invérifiables, qu’il est impossible à quelque discours vrai que ce soit de s’imposer et encore moins de devenir le levier possible pouvant permettre un renversement de cette société. Et ceci d’autant plus que l’ensemble des moyens de diffusion est aux mains de cette société.

Un lecture attentive et synthétique de ces Commentaires est donc ce qu’il nous faut faire maintenant pour à la fois définir ce mensonge et montrer en quoi il ne laisse aucune chance à des forces qui pourraient chercher à le renverser... à moins que...

On peut ainsi commencer cette présentation par la lecture du chapitre V. Y sont énoncés les points essentiels dont le livre est à la fois le développement et la confirmation (op. cit., p. 21-22).

De manière synthétique, cela donne donc, comme éléments centraux du dispositif général de la société du spectacle pour asseoir sa domination :

Le renouvellement technologique incessant / La fusion économico-étatique / Le secret généralisé / Le faux sans réplique / Le présent perpétuel.

Il me semble qu’établir une liste détaillée des aspects majeurs de cette domination tels qu’ils sont déployés dans le livre suffira à mettre en perspective la réalité que nous connaissons et à nous permettre de constater combien la vérité qui en émerge devrait nous convaincre, même si, nous le savons, ce n’est globalement pas toujours le cas.

Le spectacle est une tautologie absolue et ce qui est transmis par les médias sont des ordres. Nous avons évoqué déjà le pouvoir spectaculaire concentré et diffus et son évolution planétaire en spectaculaire intégré.

La mise hors la loi de l’histoire comme mesure et comme bagage permettant la compréhension du nouveau à partir de la connaissance du passé est actée. Cela implique une destruction de l’histoire par l’accumulation des preuves historiques déployées par les médias et l’impossibilité d’une vérification de l’ensemble des sources, celles-ci étant elles aussi aux mains de la société spectaculaire.

L’établissement de nouvelles lois explicitement implicites comme celle-ci : tout ce qui n’est jamais sanctionné est véritablement permis.

Le recours au terrorisme comme moyen de pression permettant de rendre tout acceptable.

La logique étant balayée par le spectacle, l’absence de logique devient la règle de gouvernance. La logique comme moyen de discriminer ce qui est important de ce qui ne l’est pas étant perdue, le spectacle renforce ainsi son emprise. Les médias apparaissent comme une nouvelle donne éducative.

Le langage lui-même est affecté par la société spectaculaire. On change de nom pour faire croire qu’on a changé la chose. Ainsi peut-on lire au chapitre XII : « Ceux qui avaient, il y a déjà bien longtemps commencé à critiquer l’économie politique en la définissant comme « le reniement achevé de l’homme », ne s’étaient pas trompés. » (op. cit., p. 48)

La science elle-même est passée aux mains de la domination et travaille à justifier mensongèrement de fausses vérités si elles servent les intérêts de tout ou partie de cette société.

La désinformation est le moyen le plus sûr de parvenir à ces fins, d’interdire tout accès à la vérité, à la logique et à l’histoire. Elle fonctionne par un subtil mélange changeant de diffusion de parties d’informations toujours partiellement vraies, jamais totalement fausses et qu’il est impossible de toute façon de vérifier.

L’omniprésence du factice est une évidence.

Le secret est sans doute le véritable levier de l’instauration du mensonge absolu comme « vérité » relative au mode de gouvernance de la société du spectacle. Lieux, hommes, buts, raisons, rumeurs, masques, mesures et même les noms des véritables gouvernants et encore moins ce que coûte véritablement ceci ou cela, tout est secret.

Ainsi en parvient-on à ce constat : « Le secret domine ce monde, et d’abord comme secret de la domination. » (op. cit., p. 69). Ce chapitre se clôt par ce paragraphe qu’il importe de citer car il résonnera plus de trente ans plus tard de manière tout à fait directe dans nos esprits. Ce qui pouvait ne paraître encore qu’une construction intellectuelle hardie est aujourd’hui une malheureuse évidence : « La domination est lucide au moins en ceci qu’elle attend de sa propre gestion, libre et sans entraves, un assez grand nombre de catastrophes de première grandeur pour très bientôt ; et cela tant sur les terrains écologiques, chimiques par exemple, que sur les terrains économiques, bancaires par exemple. Elle s’est mise, depuis quelques temps déjà, en situation de traiter ces malheurs exceptionnels autrement que par le maniement habituel de la douce désinformation. » (op. cit., p. 70).

Le point essentiel rarement évoqué voire même jamais, c’est celui qui concerne non seulement les liens entre mafia et pouvoir politique mais le fait que leur fonctionnement s’étant rapproché au point de se confondre, il n’y a plus de différence de statut entre l’une et l’autre.

« On se trompe chaque fois que l’on veut expliquer quelque chose opposant la mafia à l’état : ils ne sont jamais en rivalité. La théorie vérifie avec facilité ce que toutes les rumeurs de la vie pratique avaient trop facilement montré. La mafia n’est pas étrangère dans ce monde ; elle y est parfaitement chez elle. Au moment du spectacle intégré, elle règne en fait comme le modèle de toutes les entreprises commerciales avancées. » (op. cit., p. 75-76).

En ce qui concerne la loi il suffit de remarquer que les lois sont faites pour être tournées et que la règle est l’illégalité.

Un jeu généralisé s’est mis en place par exemple dans le champ économique comme dans tous les autres, ce qui aboutit à une prolifération de complots « en faveur de l’ordre établi » (op. cit., p. 91).

La domination spectaculaire est une transformation sociale si profonde qu’elle change radicalement l’art de gouverner.

Ce n’est qu’en prenant en compte cette réalité-là que d’éventuels soulèvements pourront parvenir à renverser ce qui se présente aujourd’hui comme un désordre établi.

Car il ne faut pas se faire d’illusions : « le destin du spectacle n’est certainement pas de finir en despotisme éclairé » (op. cit., p. 96).

Ce bref résumé nous permet de prendre la mesure de la démesure du spectaculaire intégré et de la réalité de son emprise sur le monde tel qu’il était dans les années 80 et tel qu’il n’a cessé d’être depuis, cette emprise ayant en effet pris de l’ampleur au point qu’il paraît difficile de nier qu’il lui est possible aujourd’hui de savoir sur chacun tout ce qu’il est possible de savoir et ainsi de prendre les mesures qui peuvent s’imposer, à la fois pour empêcher qu’on lui nuise d’un point de vue social comme d’un point de vue individuel.

7 Schéma général de lecture de l’œuvre profonde de la société du spectaculaire intégré

Nous avons tenté de construire un schéma général d’interprétation de la relation entre fonctionnement social et psychisme à partir de quatre strates. Elles sont non pas des facteurs explicatifs mais des éléments permettant d’ordonner les choses vues, vécues et pensées et de conférer à un apparent désordre une certaine cohérence.

La première strate est celle de l’habitus ou de l’habitude. Elle met en jeu la manière dont se sont sédimentés croyances et comportements. Elle est portée par les mécanismes fondés sur la répétition.

La société spectaculaire est passée maître dans la transmutation des habitudes par l’imposition de nouvelles habitudes relayées à chaque instant par l’appareil médiatique au sens le plus large, et pour n’en citer qu’un par celui de la publicité qui est aujourd’hui littéralement partout sur tous nos écrans en particulier. Elle met en scène les habitudes désirables qu’elle essaie de vendre et de contraindre à acheter et en tout cas à désirer. Ce marché est ce par quoi elle reste au pouvoir.

La deuxième est la strate dans laquelle se trouvent les éléments sur lesquels se fonde une croyance. L’enjeu de toute croyance est la régulation entre inhibition et désinhibition, processus complexe qui est au cœur de tout fonctionnement social comme de tout psychisme.

La société spectaculaire a su remplacer le deus absconditus par un pouvoir invisible qui reste néanmoins omniprésent en faisant sentir sa puissance et sa présence par tout ce à travers quoi il s’incarne. Chaque marchandise est en ce sens une petite « idole » et notre relation à elle relève absolument de l’idolâtrie.

La troisième strate est celle du contrôle. Elle est portée par le souci de vérification de l’efficacité des mécanismes mis en place et du remplacement de ceux qui assuraient l’efficacité de l’ancien socle de croyances par ceux qui assureront l’efficacité de la nouvelle croyance. Sur ce point la liste est infinie des moyens par lesquels la société spectaculaire parvient à imposer un contrôle aujourd’hui devenu presque sans faille ou en tout cas ne connaissant que des failles mercantiles, chacun de nous étant désormais, et cela de son propre fait, devenu le meilleur pourvoyeur des éléments qui permettent à ce système de ne laisser personne échapper sa surveillance.

La quatrième strate, sans doute la plus importante, est celle sur laquelle s’organisent les nouveaux modes de la « fiance ». Il faut déterminer ce qui va tomber sous le coup de la méfiance et ce qui va pouvoir être porté par l’activité psychique qui rend possible la confiance.

Conclusion

Chacun a pu associer avec chacun des points évoqués ici telle ou telle chose, action, loi, faits avérés, attitude de l’état, etc. il est devenu impossible de nier l’étendue de l’emprise du systèmes marchand et spectaculaire sur nos existences ni le caractère destructeur de ce pouvoir. Mais il reste difficile de parvenir à « croire » à cet « absolu » du mensonge. On est encore loin d’avoir permis à cette idée d’avoir atteint le centre névralgique qui permet de déclencher en chacun de nous les forces libératrices qui nous conduiraient à passer à l’action. C’est à étudier à la fois les conditions de possibilités d’une telle introjection psychique du « vrai » et les conséquences que cela peut avoir sur l’existence, que nous consacrerons, toujours à partir des textes de Debord, la prochaine séance.