dimanche 26 avril 2015

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L’ouvert

, Jean-Louis Poitevin et Nicolas Sanhes

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Fruit de deux ans de travail, le livre Nicolas Sanhes, une géométrie incidente vient de paraître aux éditions Archibooks. Jean-Louis Poitevin, dans un essai d’une centaine de pages analyse cette œuvre belle, riche, complexe. C’est un chapitre clé de ce livre qui est présenté ici intégralement.

Une expérience perceptive et émotionnelle intense entre en résonance avec l’ensemble des problèmes que se pose Nicolas Sanhes et ceux auxquels il fait face.
Les choix qu’il fait pour dépasser ces limites sont de trois types : il va changer de matériau, radicaliser sa perception de l’espace ou si l’on veut développer une conscience « autre » de l’espace et il va faire « basculer » ses lignes. Plus exactement, il va tenter un pari fou, celui de pousser la question de l’équilibre au-delà des limites qu’il savait praticables, en concevant des sculptures s’étirant non plus en hauteur vers le ciel, mais en « largeur », en relation avec l’horizon. Il n’y a pas de primauté d’un aspect sur un autre. C’est parce que chacun est un aspect du problème qu’ils sont déjà en résonance. C’est aussi pourquoi il est possible, en modifiant l’un d’entre eux, de faire émerger une nouvelle tonalité dans l’un ou l’autre des plans et ainsi de prolonger la résonance. Un processus de transformation de l’oeuvre se met ainsi en place.
La première décision va être de « fermer » la structure du profilé, c’est-à-dire, ici, de changer le rapport au matériau, non pas d’abandonner l’acier mais de fermer le profilé en H avec du fer plat en vue d’une meilleure résistance physique de la ligne et en donnant l’illusion d’utiliser des tubes de section rectangulaire. L’artiste obtient une plus grande résistance et donc une plus grande portée pour chacune des lignes : il met en place la spécificité de sa technique. L’expérience faite sur une œuvre qui ne tient pas avec le profilé ouvert, se révèle positive puisqu’elle devient tout à fait praticable avec le H fermé. C’est alors, une autre vision de l’espace qui est rendue possible et un autre regard sur l’œuvre qui s’impose. En fermant le profilé en H, que nous appellerons le carré H, il fait disparaître les stigmates du travail, c’est-à-dire le fait que face à ses œuvres, on pouvait avoir l’impression de voir, inscrites en elles, toutes les étapes de leur production. Avec le carré H, tout cela s’efface. L’œuvre ne porte plus aucune trace de sa fabrication. Elle se tient dans l’espace devant le spectateur, telle une œuvre d’art, même si elle est encore un objet technique révélant les conditions de sa fabrication. L’œuvre retrouve une part de sa magie, même si ce que l’on ne voit plus implique en fait deux fois plus de travail. Le plus important est que ces changements rendent possibles de nouvelles combinaisons entre les lignes. Le point essentiel ici, est donc d’ordre poétique. Une expérience perceptive et émotionnelle intense entre en résonance avec l’ensemble des problèmes que se pose Nicolas Sanhes et ceux auxquels il fait face. Elle a lieu sur les grandes plages du nord de la France. Cette expérience porte un nom : l’ouvert.

Ce mot, le poète Rainer Maria Rilke lui a donné toute sa puissance d’expression dans son livre, Les Élégies de Duino. Il renvoie à l’articulation de deux expériences originelles, celle de l’étonnement face au monde, terre et ciel ensemble, et celle du recouvrement de cette expérience originelle, qui survit en chacun comme un souvenir occulté. Ce n’est qu’à l’occasion de telle ou telle expérience individuelle, que chacun peut la retrouver vivante et puissante en lui comme s’il s’éveillait conscient dans le premier matin du monde.
Cette expérience, Nicolas Sanhes l’a fait à Dunkerque, où il a été invité en résidence, à Grande-Synthe, en 2010. Là, sur les immenses plages, il s’est trouvé confronté à cet étirement infini de l’horizon, à cette ligne qui sépare et unit, en dehors de nous comme en nous, le ciel et la terre.
Cette expérience est celle de l’ouvert. Elle est semblable à celle que fit Rilke sur la minuscule terrasse accrochée à la haute façade du château de Duino et qui, lorsqu’on y entre donne l’impression d’avancer directement sur l’immensité incernable de l’Adriatique.

Quelque chose de l’ordre de la remise en cause vécue de l’espace perspectif se produit également. Ce qui est vécu dans ce qui est « vu » est une expérience double et contradictoire.
Il y a d’abord celle d’une libération de l’enfermement, celui dans lequel mentalement l’artiste se tenait et qui portait le souvenir de sa région natale, avec ses paysages « fermés » qui le poussaient à faire monter vers le ciel ses œuvres de métal.
Puis est venu, comme un cadeau, ce face à face avec une dimensionnalité nouvelle, dans laquelle le point n’est plus le point de fuite et l’horizon n’est plus la limite d’un espace mathématique, mais où le point est une structure vivante et où l’horizon est à la fois la fêlure et le lien, l’étirement infini et le signe de la relation.
C’est à la transcription et à la mise en œuvre plastique de cette expérience radicale qu’il va s’employer alors, porté par la double découverte, pas de possibilités que lui offre le nouveau matériau d’une part et d’autre part cette vision d’un espace ne répondant plus aux normes classiques de détermination de l’espace.
Il est devenu possible de faire exister la ligne en fonction de l’élément central, élément qui reste à la fois moteur et matrice et qui a pour nom le vide. La ligne va, dès lors, être pensée non plus comme le vecteur d’une force jaillissante, mais comme un double de l’horizon, comme l’élément porteur de l’expérience de l’ouvert.
La ligne devient source de l’ouvert à condition cependant que l’ouvert puisse être capté et si l’on veut, au-delà du paradoxe, capturé dans l’entrelacs des lignes. Ici, cette capture est une modalité de l’expression. La ligne devient le vecteur d’une expression de l’expérience originaire de l’espace pur comme « ouvert ». Elle met en jeu un descellement du perçu qui peut se projeter hors des limites de la perception.
La perception s’en tient aux limites du réel. Elle consiste en une inclusion du perçu dans le vécu. Une autre expérience est possible. Elle ne peut naître que de la résonance entre un questionnement et une réalité préexistante. Face à l’horizon, chacun de nous se tient comme s’il était le premier homme.

Porté par cette expérience, Nicolas Sanhes va dès lors penser ses œuvres comme des lignes s’étirant en largeur autant que comme des confrontations avec l’ouvert et comme des tentatives de faire exister le vide qui est le « milieu » dans lequel se déploie toute perception.

L’ouvrage est accessible en librairie
Il existe un tirage de tête à 350 Euros
le commander à l’artiste :
Nicolas Sanhes, 14 rue du Maréchal Ferrant, z.a des quatre arbres, 78990 Elancourt.

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