lundi 1er avril 2019

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L’inconfort

, Laëtitia Bischoff

La photographie n’est pas une zone de confort.

On peut la vivre comme un malaise, un trouble aux tripes qui expire enfin, une expérience où les angles morts s’étirent en marécages pour les sens. Cet inconfort, on le retrouve de manière très dissemblable chez les photographes Laure Gilquin et Patricia Escriche.

Pour le OFF du mois de la photographie à Berlin durant l’automne 2018, j’ai exposé avec ces deux photographes au Kabinett 21. Ce fut l’occasion pour moi d’investir les murs en tant que poète-plasticienne et d’offrir une nouvelle manière de concevoir le cartel. Pour cette exposition, les cartels étaient des poèmes qui se déployaient au mur, en version bilingue, un pour Laure, l’autre pour Patricia. Les poèmes-cartels poursuivaient ou amorçaient la rencontre picturale. Pas de pédagogie encore moins d’esprit didactique. Dans le travail photographique de ces deux artistes, c’est ce petit grain de sable, cet inconfort, qui m’a guidé pour tirer au fil de sa découverte, un esprit, une atmosphère que je souhaite fidèle et complémentaire à l’œuvre photographique.

Laure Gilquin déploie une œuvre en noir et blanc dans laquelle le flou, la diagonale donnent de la voix. La nuit est son domaine, elle n’atteint jamais le blanc, ce dernier n’a pas de cité. Patricia Escriche préfère garder une composition rigoureuse et lucide, mais elle sème le doute. Comment en est-on arrivé là ? Sommes-nous dans une posture de confort ? Chaque élément est un indice, un soupçon. Laure et Patricia harponnent le spectateur avec un mélange de pointe et de délice. Chacune s’affaire à émincer les repères spatiaux de nos habitus. La séduction picturale est vache, elle nous entraîne hors des sentiers battus par sa saveur à la fois assurée et hors norme.

Le cartel-poème, pour leurs œuvres, est à la fois autonome et enveloppant, engendré et libre. Il sert le particularisme. Pour le concevoir, il y a eu, en lieu et place de passe-témoin entre la photographie et les mots, le corps de la poète-plasticienne. Celui-ci a décrypté ses propres vagues, les remontées d’énergie auxquelles il faisait face, il a pointé ses zones d’inconfort.

La photographie se digère… ou pas, avec plus ou moins de facilité. Elle hante parfois un organe, elle se décante avec souplesse ou en étant sommée de plomb. L’écoute de ces forces intérieures à l’œuvre permet la mise en mots, quel circuit !

Pour Patricia Escriche

La gravité et l’envol
la quête et le réconfort
l’alerte et la douceur

les antagonismes sont posés
la pudeur rassure
un souffle aigu soudain se réchauffe

le guêpier s’éteint
les bras s’ouvrent
une exploration des temps
dans des formes claires
comme un départ
tout plein de promesses

la délicatesse
sauve le spectateur
l’emporte loin des tumultes et
l’artiste marie la surprise
comme un doux réveil
une petite bombe d’appréhension à désamorcer
à chaque photo

................

dans la bassine d’encre
de Laure Gilquin

Laure Gilquin

Les catastrophes
petites ou grandes
ont leur salle d’attente post-traumatique,

La photographie devient
une mise en nuit
un oubli des certitudes
un retour au chaudron pré-formel

La digestion de l’œil
en un périmètre ordonné
n’a plus lieu.

Le mouvement s’inverse,
comme si la photographie même dégorgeait

Dans une bassine d’encre
aucun blanc n’en réchappe

Le réel entame une remontée
depuis ses viscères
Il ne connait presque rien de l’air,
il vit tout entier en apnée.
Il s’expulse aussi radical que jeune

Alors des images au milieu de la trachée,
Laure chavire.

Illustration couverture : Patricia Escriche.