lundi 2 décembre 2019

Accueil > Les rubriques > Société > L’hypothèse cachée du musée

L’hypothèse cachée du musée

, Jean-Louis Poitevin et Musée Caché

Le Musée Caché à mesure qu’il se dévoile devient source d’un trouble dû à l’étrangeté de son statut, de sa forme, de sa matérialité, de son fondateur et directeur et enfin de ses collections.

I Histoire d’une rencontre

Première rencontre

Il faut parfois le hasard d’une conférence improbable dans un endroit improbable, avec dans la salle trois personnes qui font partie de l’organisation pour que se produise l’impensable, la découverte de l’existence de quelque chose de particulièrement étrange. En fait ce n’est pas une chose mais une entité portant un nom commun mais qui se manifeste par des moyens semblant contredire ce qu’implique son nom. Cette entité semble devoir exister dans la mesure où elle est tenue loin des regards mais elle ne peut exister néanmoins qu’en se montrant sans que ce qu’elle montre d’elle n’atteigne la dimension du secret dans lequel elle se tient.

Cette entité se nomme le Musée Caché. AK qui est son inventeur fondateur et directeur pouvait donc être considéré comme l’une des manifestations du musée. Il allait y en avoir d’autres.

Il faudrait raconter en détail sa conférence à lui, faite dans les mêmes conditions devant ceux qui auparavant étaient sur scène et sont retournés dans la salle, pour prendre la mesure de la singularité des manifestations du Musée Caché. Car caché, il l’est, mais invisible il ne l’est pas.

Car s’il n’existe pas en tant que lieu, il existe par contre en tant qu’ensemble de manifestations partielles de lui-même, de procédures et de procédés divers qui lui assurent, à la fois un devenir visible dans le maintient du mystère de son être même et un devenir mystérieux qui se renforce à chacune de ses manifestations.

Ce qu’il fut possible de comprendre, lors de ce premier moment, c’est que si le musée caché existait bien, il pouvait par exemple tenir dans une poche de pantalon. Car après avoir parlé, AK sortit des objets de sa poche, il faudrait dire des choses et des choses si petites et si étranges qu’il était impossible à la fois de ne pas y croire puisqu’on les avait sous les yeux mais tout autant d’y croire tant les anecdotes racontées à leur sujet étaient aussi apparemment invraisemblables que possiblement vraies.

Le Musée Caché à mesure qu’il se dévoilait devenait source d’un trouble dû à l’étrangeté de son statut, de sa forme, de sa matérialité, de son fondateur et directeur et enfin de ses collections.

Au terme de ce long moment d’échange, il fallut bien admettre que les discours qui avaient enveloppé la découverte de cette existence aussi mystérieuse qu’improbable formaient une sorte de nuée légère et agréable mais d’une intensité telle qu’il ne restait rien de concret dans le souvenir, et encore moins entre les mains. À ceci près que l’imagination ayant été excitée par tant de mystères ou de choses au premier abord en effet incompréhensibles, s’était mise au travail et avait ouvert la trappe par où se manifeste le désir d’en savoir plus.

Microphotographie de la matiere pre-solaire (Chondrule)

Et puis...

Et puis, il y eut une ou deux rencontres avant le départ du directeur vers de nouvelles contrées après des années passées en France. Si, lors de ces échanges l’idée que l’on peut se faire d’un tel musée a pu prendre une certaine consistance, ce n’est malgré tout qu’un mirage qui s’étirait entre les doigts de l’esprit. Il fallait bien le constater, se faire à l’idée, en en produisant une image mentale instable, que ce musée ne ressemblait à rien de connu et que de tenter de le définir par contre ressemblait bien à une tâche impossible.

Et des mois passèrent jusqu’à ce que, revenu en France le directeur accepte de livrer quelques éléments supplémentaires relatifs à son grand-œuvre. Alors les choses devinrent claires, aussi claires d’un brou de noix, mais presque aussi consistantes, ce qui n’était pas rien.

Quelque chose prenait corps à travers les mots et la présentation de quelques objets toujours aussi minuscules, singulièrement improbables et échappant aux critères habituels qui permettent de penser qu’ils ont une certaine forme de valeur autre qu’imaginaire, quelque chose qui ne ressemblait à rien puisqu’il n’était pas possible de former une image synthétique de la chose nommée Musée Caché, mais quelque chose qui semblait justement se tenir entre des mots trop évidents et des images impossibles, entre des manipulations d’objets quasi insaisissables et la remémoration de choses restées non vues.

Mais dès lors qu’on croyait l’avoir approchée, cette chose s’effaçait ou se retirait, le musée retournait dans sa cachette mentale et il ne restait que des os, mentaux eux aussi, continuant de gratter l’esprit dans des zones qui ne cessaient ensuite de le démanger.

Alors il fallut en venir non pas aux mains mais aux mots du fondateur directeur eux-mêmes et c’est quelques-uns de ses mots que nous livrons aujourd’hui, ces mots qui constituent une sorte de première approche de cet objet partiel quoiqu’identifié comme totalité, ayant un nom mais n’étant pas susceptible d’être présenté ou visité, se manifestant dans des institutions et non des moindres, qui l’accueillent et à travers des présentations orales de son directeur, conférence, débats, rencontres, moments durant lesquels il évoque, explique et confirme l’existence et de la chose et du mystère qu’est réellement le Musée Caché.

Le mieux est donc de lui laisser la main, à lui qui en sait plus que quiconque sur cette « chose » qu’il a inventée mais qui échappe littéralement à la représentation, ce qui n’est pas le moindre des nombreux paradoxes qui s’attachent à ce Musée Caché comme nous le verrons dans les prochains épisodes.

Plan du trésor

II Le Musée Caché présenté par son fondateur même

« Tout ce qui est à voir est ce que vous ne voyez pas ». Lee Ufan

Passionné par le monde minéral, j’ai constituée au fil du temps une collection qui prend la forme d’un cabinet de curiosités. La réunion des matériaux les plus singuliers du globe dans une collection a permis, dès le XVIe siècle en Occident, d’accomplir ce rêve, de pouvoir réduire le monde à travers ses raretés, de créer une chambre des merveilles où l’univers se présente comme un théâtre étonnant, à découvrir et à comprendre.

Les minéraux appartiennent à un monde souterrain. C’est pourquoi l’échelle qui correspond à leurs métaphores est celle de l’intime et l’ordre du secret leur convient parfaitement. Ainsi, cette collection habite un musée caché, presque invisible. Du simple caillou au météorite, du plomb à l’or, de l’os au fossile, de l’aimant au diamant se déploie tout un univers matériel qui stimule d’une façon privilégiée le monde imaginaire. Un musée clos qui est pourtant ouvert au dialogue. La disparition est sa vraie forme.

Ce musée se manifeste au travers de diverses activités, qui seules assurent la diffusion de ses archives et la transmission de sa pédagogie. Conférences, ateliers, occultations et éditions sont proposés afin que la recherche développée dans le musée caché soit activement partagée.

Pour approcher les spécimens minéraux j’opère par simplification ou épurement. Il ne s’agit pas de rajouter ou d’imposer des formes et des idées mais, au contraire, d’accompagner les matériaux dans leurs propres tendances afin d’intervenir le moins possible et révéler ainsi ce qui est déjà là, dans la matière même. Les objets qui en résultent sont chargés de concepts à la croisée de différentes disciplines mais restent pour autant fidèles au caractère de chaque matériau.

Je propose une nouvelle appellation pour cela : la matériosophie. Ne reconnaissant pas de séparation entre matière et philosophie, la matériosophie n’est pas limitée par certaines catégories de la pensée. Elle est une indiscipline et résiste à être définie et classée. Elle questionne la division hiérarchique entre sujet et objet, entre culture et nature, entre vivant et inerte où elle ne perçoit tout au plus qu’une continuité. Elle invite à transformer les matériaux sans les forcer, plutôt en accord avec leurs besoins. Dessinant certaines correspondances entre les mondes minéral, végétal, animal et imaginaire, je cherche à laisser apparaître des forces et fonctions qui traversent tous ces règnes.

Les éléments chimiques construisent des assemblages symétriques d’atomes. Le fer, le cuivre, l’argent et l’or se cristallisent sous la forme cubique, comme la plupart des éléments existants. Les cristaux, que révèlent ces configurations invisibles à l’œil nu, nous amènent à l’étude géométrique des polyèdres réguliers, ces corps parfaitement symétriques qui relient les minéraux ou l’esprit humain dans le même besoin d’ordre.

La construction d’un cristal est intimement liée à la construction d’un coquillage, d’un squelette, d’un objet, d’une maison ou d’un savoir. Différentes formes d’art et de sciences sont condensées dans la collection et les archives qui composent le musée caché. Les modes d’exploration et transmission de ce « théâtre du monde », de cette réduction du monde à ses singularités, appartiennent à l’art comme un moyen de connaissance qui n’est pas soumis aux frontières habituelles qui cloisonnent le savoir.

Où finit le naturel et commence l’artificiel ? À quel moment la culture se sépare de la nature ? La différence entre la production humaine et les autres productions de la nature apparaît seulement quand la croyance s’installe que l’humain est distinct de la nature et hiérarchiquement supérieur. Voici la source de toute pollution : l’erreur anthropocentrique.

Si les roches sont créées par des forces aveugles et si les organismes unicellulaires les synthétisent en modelant des architectures sophistiquées, ou encore si le tissu mou s’organise pour engendrer de la pierre dure et fabriquer à son tour des coquillages, des œufs et des os, alors pourquoi la sculpture, et finalement toute construction, ne serait-elle pas qu’un simple prolongement de la même vitalité anonyme ?

Dans cette recherche de longue haleine, j’ai essayé d’interférer le moins possible et de limiter mon action afin de laisser surgir la poésie et les métaphores qui sont déjà présentes au sein de chaque matériau, au cœur de ses propriétés, de ses forces, de ses usages, de ses légendes, de ses bâtisseurs invisibles. Mais la tâche est bien trop immense : ce musée restera toujours inachevé.

Le musée caché offre des activités de transfert de curiosité à travers ses services secrets : de condensation (conférences et collections), de sublimation (séminaires, recherches et résidence), de dissolution (dons, certificats et occultations), et de cristallisation (échantillons, spécimens, répliques et éditions). L’accès aux spécimens de la nature et à leur élaboration – autant matérielle qu’intellectuelle – constitue la matière première pour construire une connaissance du monde.

Aujourd’hui la connaissance est devenue tellement accessible que les musées se sont banalisés. Convertis en lieux de passage touristique obligés, ils cachent finalement ce qu’ils montrent. En gardant caché ce petit musée, je fais appel à cette curiosité qui manque quand tout est déjà donné, curiosité nécessaire à toute découverte.

Un musée caché demande à être découvert. Ce jeu est bien connu des enfants. Mais connu aussi des minéraux, qui nous renvoient à toutes sortes d’histoires de trésors, de recettes alchimiques, de secrets, de pierres et de lumières...

AK