vendredi 28 juin 2019

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L’homme de Lascaux

, Alain Coelho

Le visage est au centre du tableau. Brusquement toute confusion des choses est abolie sur la terre, elle-même saveur, forme sombre, fatras, confusion et nature.

Cela ressemble à un rêve. Ou est-ce une pensée sans langage, un centrage impossible de toutes les images dans toutes les images ? L’homme se tient droit au milieu d’une bataille, dressé sur son cheval brun. Il est cerné de lances et d’épées comme s’il en émergeait. Il trône dans ce très large déroulé brun et doré d’une scène peinte, semble flotter entre des gerbes de formes qui font une bataille, des cuirasses de toutes parts qui luisent.

Musée du Louvre, début des années 70.

Au travers de l’autorité radieuse du Louvre, un peu sépulcrale cependant, dans le sens commun mêlé de culture et de banalité des adultes, je croyais, venant de Nantes, trouver des sèves de tous trésors enfuis, en ces couloirs longs et sombres aux immenses cadres dorés, dans le silence des assemblées lentes se mouvant et moins denses qu’aujourd’hui, sur le plancher crissant, devant l’étrangeté et la forme de torches nues s’abandonnant des femmes peintes de La Mort de Sardanapale ou des scènes de Rubens, de civilisations qui me charmaient avec leurs couleurs lisses et vives mais cependant comme des buées disparaissant, céramiques, amulettes, hiéroglyphes, briques peintes d’Assyrie, archers et lions faisant des voûtes de majestés enfuies et de portes, parures et sarcophages d’Egypte. Et se superposait pour moi le charme blafard en noir et blanc de télévision, d’aveuglement de lumière, de cachettes, de couloirs noirs gothiques, d’aventures à portée et d’apparitions venues d’un feuilleton des années 60, Belphégor, qui m’avait tant frappé. Et lors de ces séjours hors de Nantes vers Paris se mêlaient les scènes du masque de cuir du personnage aux traits obsédants du visage de Juliette Gréco, au regard inquiétant et à la voix de François Chaumette, aux souterrains du Louvre, à l’idée de Paris et son marché aux puces de la Porte de Clignancourt, aux antiquités et brocantes où tout mystère se nouait ainsi qu’en les années d’enfance l’aventure naissait, dans les pages dessinées de Tintin, sur le Vieux Marché et dans le château aux souterrains de voûtes et de briques du Secret de la Licorne.

Eugène Delacroix — La mort de Sardanapale (détail)

Mais le tableau lui-même m’était apparu au détour des salles et des couloirs bien avant que je ne le connaisse par des reproductions ou dans des livres d’art, bien avant que je n’aie alors à le chercher et à le « reconnaître », comme nous faisons souvent dans la quête de l’original tandis que nous avons déjà rencontré ces images d’une autre façon (s’il est vrai que les dimensions et la matière des œuvres changent parfois le regard). Ce fut une apparition sans guide ni orientation que le petit rectangle à côté du tableau, « Paolo Uccello, La Bataille de San Romano ». Puis une date, « 1456 ».

Ce n’était en réalité qu’un des instants, un des épisodes édifiants, la sorte de cadrage héroïque par le peintre Paolo Uccello d’une bataille historique, et précisément de la contre-attaque décisive du Florentin Micheletto da Cotignola. Mais cette réalité précise (à la façon d’un motif, qui devient pour finir un axe d’immensité) n’est nullement ce que nous voyons, et encore moins ce que je voyais alors.

Au fil de voyages, j’eus l’occasion de connaître une autre version, un autre moment de cette bataille historique qu’avait peinte Uccello, une scène à Londres, et c’était cette fois le moment de la charge résolue d’un autre Florentin, Niccolo da Tolentino, et plus tard une troisième encore à Florence, où le Siennois Bernardino della Ciarda était le personnage désarçonné. Mais ce n’est pas exactement à leur sens aujourd’hui, à ces diverses scènes d’une même bataille que je pense, plutôt à leur matière, comme à celle de mon esprit et des heures d’alors.

Ces années de jeunesse, juste après ce qu’on dirait l’enfance, et que Goethe sans doute nommait « d’apprentissage », furent en réalité pour moi très peuplées. Exaltations, paroles, livres, propos fusant comme des étendards ou comme des affiches. (S’il y avait certes, dans le creux des mots retombés, de nos solitudes heureusement non dites sous toutes les transparences dites, le regard de côté que coulait l’œil des femmes, non de nos femmes amies, de nos proches, nos semblables, mais des femmes entre toutes, miracles de tous nos sens et des statues trônant, s’il y avait aussi mainte immensité, maint flottement, mainte brèche, maint vertige sans conseil ni personne).

Je goûtai entre tous le nectar d’assemblée, de hasard, ou régulière, dense, retrouvée, et le si précieux lyrisme au fond des êtres et des pensées, et qui flottait souverain sur toutes théories, sur cette vie de rucher continu que je croyais si proche.

Cependant ces années gardent à jamais pour moi, en retour, leur élan natif, un peu veuf, de doctrines. Et pour ce qui fut de l’art et des images, sur cette citadelle isolée à présent, surprise, involontaire, qu’est devenu mon âge, elles continuent d’apparaître, avec la distance du temps mais plus encore avec celle des personnes qui ont disparu, comme tirant les images du côté obligé des paroles, du langage, de cette substance particulière de nos pensées des « idées à plusieurs » (pour peu que les idées que nous aurions « seuls », au contraire, aient une plus grande importance, si elles demeurent en elles-mêmes fort peu susceptibles d’être examinées).

Cependant, comme sans voisinage aucun ni conscience, ombilic, galaxies silencieuses ou tissus dans ma chair, continuait de vivre le visage peint de Paolo Uccello au cœur d’une bataille, la torsade de corps des femmes de Rubens, leur chair scintillante d’écume, de sens et d’eau, ou l’immobilité enfin d’un rêve d’émail et de demeures anciennes. Impossibles et quiètes, ces scènes et ces demeures appartenaient non à des lieux représentés, à des pays, ni aux décors de Delft, mais à un monde d’intérieurs et de havre fixe, qui était en réalité celui de la peinture elle-même, et qui s’étirait de l’autre côté des belles fenêtres aux carreaux Renaissance, dans la douce quiétude de l’enfance avec des vies déferlantes dehors, des mondes à explorer et à portée, tels ceux poétiques et magiques du globe terrestre peint, parcheminé, sous le nom maçonnique de Vermeer qui apparaîtrait bientôt au détour de pages d’A la recherche du temps perdu.

Paolo Uccello — La bataille de San Romano — Musée du Louvre — Paris

Le visage de l’homme d’Uccello, de la Bataille de San Romano, ainsi se figeait dans une expression douce posée sur le tumulte de la scène, au cœur de la bataille, et ses traits s’estompaient dans l’estompe des ocres, s’abîmaient dans la substance du tableau en une secrète et éternelle immobilité. L’altération des couleurs avec les siècles avait renforcé cette impression, et la créait peut-être, tant les rehauts argentés des armures et les dilutions d’ors délavés dans le temps, comme un halo léger déposé en buée dans les gestes posés, se fixaient enfin en une sorte de retard et d’haleine sur le mouvement de la scène, dans une méditation des formes.

Les couleurs de la peinture avaient l’air de membranes vivantes, de parchemins et d’ors pâlis. L’homme au milieu de la scène semblait n’en guetter rien d’autre que les prolongements en lui, la saisie entrevue et précieuse de leurs lisières infimes. Son bras était levé, suspendu au-dessus de lui-même en un geste arrêté, et il tenait son épée dressée comme un sceptre, presque invisible derrière lui, dans un antique signe fondu et un geste héraldique de décor, de pur pavillon, mystérieux ou emblème, se perdant dans les nues argentées de sa très large coiffe, auréole de noir et d’argent flottant au-dessus de son visage fixe.

Le cheval se cabrait. L’homme en retenait les rênes. Et son visage toujours, comme au cœur des bruits, des sabots, des armures de la bataille, au milieu des mouvements épars des guerriers et des corps étendus, des épées et des lances brandies, semblait chercher dans l’espace les pans entrevus d’un arrêt supérieur et sans fin.

C’est ainsi que je devins peintre. Car il y avait, sortant du lycée, passant sous les belles rondeurs ciselées de bonbonnière des pierres sombres alors des arrières de la Cathédrale, la rue large et claire qui descendait vers la Préfecture, avec en haut une galerie d’art appelée Bourlaouen. Cela n’allait durer certes que quelques mois, ou de courtes années.

Et c’était, sans savoir, dans cette hypnose, dans cette très belle impression de membrane, de visage figé au cœur de La Bataille de San Romano. Et n’ai-je pas commencé à faire de la peinture de la même et intuitive façon que, des années plus tôt, à l’heure des volumes enfantins et heureux de la Bibliothèque verte, je m’étais mis aussi à écrire, le plus naturellement, comme pour prolonger après les avoir refermées les pages tant aimées, et alors closes à jamais, du David Cooperfield de Dickens ?

Dans l’antre de la galerie Bourlaouen, en cette ville de Nantes de 1970 et 1971, voisinaient des affiches, des vêtements tissés exposés, des bois sculptés en totems, en conques lisses aux veines teintées d’olivier et de corbeilles à pain, des objets de cuir, des tissus de soie indienne peinte, des aquarelles, des toiles, des lithographies, et la présence parfois d’un « peintre ». La porte ouverte donnant sur la rue invitait à entrer tout autant que les heures d’errance après le Lycée et l’impression générale de peinture étrangement se faisant, si je voyais cependant que la galerie exposait des vues marines et des décorations de bord de mer n’entretenant aucun lien avec ce qu’étaient de grandes œuvres pour moi. Mais elles les rejoignaient dans l’impression mêlée d’atelier, de vitrine, de librairie, de magasin de tableaux, de pinceaux, de chevalets avec, quand le peintre était là, les taches crues et vives des palettes enfin sur le bois maculé de gouache et les couleurs à l’huile.

La métonymie et la métaphore ne sont pas en réalité des catégories d’analyse, mais une observation de notre cerveau et de nos sens, pour lesquels on parle parfois à tort de fétichisme. Les toiles blanches avaient un grain mat et fin comme du plâtre lissé. Les enduits odorants et les châssis de bois, les chiffons et les palettes m’ouvraient à une activité si étrange qu’elle se fortifia à l’état de hasard, d’abri et de terre nouvelle. L’huile de lin, les pâtes aux odeurs d’essence de térébenthine, les diluants et les brosses aux poils serrés et fins me confortèrent dans cette impression neuve d’un caractère physique de la peinture, que je n’avais pas soupçonné dans les œuvres des grands peintres, si je l’avais approché, enjambé, évité, éprouvé comme une brève et ponctuelle contrainte, scolaire, lors des cours de dessin dans nos fins saturées et sans joie des semaines de lycée. Et cet aspect élémentaire de la peinture, tout au contraire devenu pour les grand peintres que j’aimais sans aucun doute une chose mentale, reposa mes errances et mes exaltations, opposa sa résistance d’inertie et de matière aux formes inaccessibles et rêvées, sa jouissance millénaire aux idées et à leur histoire, mon squelette d’homo faber aux heures, et finit par m’absorber tout entier.

Paolo Uccello — La bataille de San Romano — National Gallery — Londres

Cette enveloppe nouvelle des choses, cet univers si concret n’altéra en rien, et ce fut au contraire comme s’il les protégeait, l’idéalité sans matière des œuvres, sur les pages des livres d’art, dans les couloirs et sur les murs des musées où je me rendais.

Pour Paris, je continuai d’aller au Louvre, puis au Jeu de Paume et à l’Orangerie dévolus alors à Van Gogh et aux Impressionnistes, mais plus familièrement à Nantes et à quelques mètres du lycée, j’arpentais (il n’y avait personne alors) le Musée des Beaux-Arts. Je retrouvais là Le Joueur de Vielle de De La Tour, Madame de Senonnes et son troublant velours grenat comme s’il fût la matière fixe et parée de son souffle et de sa poitrine, un Saint-Sébastien offert dans son or de primitif italien, le petit tableau d’Horace Vernet enfin qui faisait jaillir la Ballade de Lénore, après être passé dans la grande salle qui abritait Les deux amies de Courbet, et dont le charme était aussi d’identifier le large tableau de l’illustration de la petite couverture des Fleurs du mal dans Le Livre de Poche.

Musées, livres, fascicules en couleurs, images, « posters » dont le nom même a disparu, les chasseurs dans la neige de Bruegel, les fresques et les feuilles d’arabesques de Botticelli, les visages d’Ucello, de Lippi, les silhouettes et les ciels d’à-plats bleus de Giotto de la Chapelle des Scrovegni à Padoue, le charme mêlé, philtre azuré déposé et magique des surfaces excavées d’œufs impossibles, de vaisseaux, d’arbres, des reliefs et des scènes merveilleuses de Bosch, apparues d’abord dans un petit ouvrage de vulgarisation en couleurs puis enfin sur les grandes pages carrées et mates des beaux « objets » de peinture qu’étaient les livres de chez Scrépel, La Tempête de Giorgione enfin, dont je ne connaîtrais que plus tard l’original à Venise avec ses personnages et son ciel d’orage dotés pour moi d’une même charge des substances et de l’air, continuaient de détenir et de garder ma respiration, ma buée sur la vitre un soir de mardi-gras.

Michel-Ange parfois, alors reproduit à l’envi sur des boîtes de cadeaux et de chocolats, sur des fascicules chaque semaine en vente dans les bureaux de tabac, déployait les corps dans un grand ouvrage aux couleurs passées de la Chapelle Sixtine, les entrelaçait dans les mélanges changeants de mes amas de couleurs de palettes, que je n’aurais su arrêter ni garder ni prévoir, et auxquels seul le hasard présidait. Et quelquefois enfin, posées immobiles au plus loin de ma vue ou dans la mémoire, les silhouettes ténues comme autant de chuchotements de peinture des petits personnages de Guardi, avec le trait de leurs étoffes chamarrées et changeantes, s’effilochaient dans la durée sans fin, dans le prisme et le soleil pâle de mes paupières fermées, étendaient leurs membranes de papillons passant au-dessus de mon corps effondré près de la mer, sur la plage, avec des personnes tout autour que j’entendais encore, dans les gestes et les heures, avec cette impression de temps ardemment perdu et de soleil vif, d’avenir suffisant et réalisé de tous nos mouvements et de nos destinations.

Paolo Uccello — La bataille de San Romano — Musée des Offices — Florence

Ce n’est qu’après que l’on comprend que notre nature retrouve seule ses mêmes chemins et ses mêmes penchants, et comme la poésie bientôt (sa levée rêvée de pensée et de musique en elle) vint assez vite à bout pour moi de la candeur, du nombre et de l’inutilité des romans, dans le domaine des images et de cette tentation plus encore d’en émettre, je renonçai sans doute aussi aux récits et aux scènes. Etait-ce par paresse, ou simple inaptitude tant il était difficile pour moi de plier des visions à la matière de la peinture et des toiles ? Je me livrai à des collages, rejoignis ainsi les « modernes » et le Surréalisme, auxquels c’était le langage pourtant et le monde du discours qui m’avaient, bien auparavant, déjà rattaché et mené.

J’eus là un engouement pour le Lettrisme, à partir en réalité d’un séjour à Paris, chez un lettriste d’alors, et qui dirigeait la publication de L’Officiel des galeries. L’appartement regorgeait de collages, et lors des jours que j’y passai j’en fis un attentif et impérieux profit, tant ceci me changeait, dans un vent enfin trouvé de pôle magnétique, de capitale et d’une impression palpable d’avant-garde enfin, de mon pauvre peintre et ses vues marines de la galerie Bourlaouen.

La complaisance pour tout ce qui touche à l’art, on le sait, est parfois bien coupable et des plus éloignées de l’art, comme celle universelle de culture, si l’une et l’autre traduisent cependant l’antique dévotion d’un monde situé au-dessus d’un monde de fonctions nettes. Je fis bientôt plusieurs expositions, quand j’eus accumulé une certaine quantité de peintures et de collages. Il n’était pas exactement question d’œuvres alors, et ce mot imprononcé confortait pour moi je ne sais quel flottement des images et des choses, mais de « pièces », comme pour les morceaux d’un vêtement informe. Et j’en garde en effet l’étrange et vain goût de coutures, d’inachèvement, de déchéance presque et d’Arlequin silencieux que j’étais.

Ce fut en de très lointains et balzaciens arrière-postes d’un Empire sans importance, plus loin encore (car plus étroit sans doute en imaginaire et en étendue poétique) qu’un rivage de fiction des Falaises de marbre, des Tartares ou des Syrtes, à Mayenne, à Laval, à Nantes enfin dans une petite galerie de la rue Kervégan.

Nul ne vint que des journalistes de radio, pour une émission qui fut bien diffusée sur les ondes, c’est-à-dire sans images. Mais j’avais pris d’instinct il est vrai un autre nom pour cette exposition, comme sur ces affiches anciennes que je retrouve aujourd’hui, pour signer ce très étrange théâtre vide et silencieux d’images, dans l’orgueil inversé d’un « créateur introuvable » et qui ne fût pas moi.

En réalité, ce n’est qu’après, quelques années plus tard (j’avais fait une demande puis j’avais attendu longtemps pour recevoir une autorisation à un jour et une heure fixés pour moi), lors d’une visite à Lascaux, que j’entrevis de quoi l’art avait à me parler. La silhouette entre, elle entre dans la terre. Je la vois, elle s’enfonce.

Lascaux

C’est l’hiver et mon souffle forme un halo de brume qui rentre et se perd dans la brume des arbres. Je regarde les troncs, gris, blancs, je regarde les troncs des bouleaux face à moi et je marche à la suite de l’homme devant moi qui nous guide, en silence, jusqu’en haut de la colline (nous sommes quatre, deux amis sont venus avec moi).

A un détour du chemin, au loin entre les bois, dans le silence de la vallée, apparaît le cours sinueux de la rivière. Je cherche des yeux les glaciers de jadis, les glaciers qui ont dû entourer les plateaux et les collines que je vois maintenant. Quinze, vingt mille ans. Il ne reste que le visage de cette femme, gravé dans son ivoire, si proche si doux dans les vitrines du musée de préhistoire, tout près, au village des Eyzies. Et je songe aux hommes et aux hordes de cerfs. Comme s’ils me guettaient, m’attendaient à travers des milliers d’années et les strates du sol.

Je viens.

Je viens recevoir ce que vous avez gardé pour moi, je viens chercher la partie manquante de mon corps et de mon cerveau.

Il me semble que j’emmène une présence avec moi, d’autres êtres tandis que je gravis le sommet de la colline, des êtres vivants que je porte ici pour qu’ils sachent et qu’ils voient. Ce qu’ils sont ? Je ne sais encore, leur forme demeure en moi, c’est vers elle que j’avance.

Le guide nous dit qu’à l’époque l’accès de la grotte était différent et se faisait par une faille du niveau inférieur. Un bref instant, dessous, dans cette faille de la terre, sous mes pieds, j’ai la sensation de ces hommes qui passent, et je regarde le guide, c’était un des découvreurs de la grotte, lorsqu’il était enfant, il y a tant d’années à présent, et j’entends sa voix, vivante, si vivante, « à l’époque », j’entends son bel équilibre qui rêve sur mon vertige. Puis nous nous engouffrons dans la terre.

Lascaux

Après les lourdes portes blindées qui nous ont coupés à jamais des collines, de l’air, tout autant que des bois dehors, alentour, il y a l’obscurité et un dédale de couloirs. Ce que je sens sous mes pieds, ce sol à nouveau, c’est le sol de la grotte.

Je suis le guide à travers des couloirs obscurs et des sas, dont un de désinfection des chaussures, et nous sommes bien dans un temple des hommes. Puis le guide nous intime dans le noir de nous arrêter. Je demeure sans bouger, je sens qu’il est tout près de moi, debout. Dans mes yeux des pans d’obscurité hésitent, se heurtent entre eux, dansent dans l’ombre et je commence à voir.

D’abord c’est un tracé dans ma tête, une formule, le cadre et le champ d’une idée, ce sont déjà les parois dans l’obscurité, ce sont les limites de la grotte dans le noir.

Une seconde vive. Le guide a allumé la lumière. Les couleurs ont jailli de toutes parts. L’univers ! rapide, l’univers s’agglomère et se forme tout autour de ma tête, et je vois, et c’est la première fois ! La voûte ! toute la voûte de la grotte, au-dessus, de toutes parts, la voûte danse !

Des formes s’agrègent, émergent, des taches de couleur, des ocres, des rouges, des bruns, des jaunes se déploient en des formes vivantes dans l’épaisseur neigeuse de la calcite blanche. La vie laissée sous la terre danse ! et elle tournoie dans les poudres de couleurs posées sur le plafond et dans les murs de la grotte. Et les poudres animent des bisons ! des chevaux, des cerfs ! au-dessus de moi depuis des millénaires. C’est une ronde vivante, un rêve fou, hagard, halluciné, que ces images vives, ces animaux animés et vivants, gravés pour personne et pour rien dans cette danse de la terre ! immenses dans le ciel de la grotte, leurs formes, leurs images flottent dans ma tête, se meuvent sur les parois de la grotte, et je comprends, je sais, je suis descendu à l’intérieur d’un crâne.

Je regarde. Il n’y a qu’une danse dans la tête, il n’y a qu’une danse des formes. Et il était possible de fixer cette danse, l’arrêter, lui donner un sens, finir par la voir. Et finir par y croire. C’était le grand secret des hommes, l’art était cette danse des formes dans le sommet d’un crâne.

Lascaux

Je respire. Essences. Sanctuaires.

Il y a dans ma chair cette stupeur, ma stupeur, dans mes tempes la sensation seule, physique, de l’instant. Toutes les formes sont apparues pour la première fois, l’impression que le ciel, que le toit s’était élargi dans mon propre cerveau et ne se refermerait pas.

Puis nous avons poursuivi, nous avons segmenté, approfondi cette visite en de diverses salles, en des diverticules à peine visibles et des couloirs de la grotte, la dévitalisant ainsi un peu de son effet premier. Nef, abside, passages, vocables, relevés et instruments de connaissances. Après la grande salle des taureaux, une très étrange « licorne », les cerfs, les dessins, les taches, les signes tracés et indéchiffrés toujours, les chevaux, multiples, silhouettes parfois se recouvrant enfin comme des poudres laissées. Les bisons, le trait noir de charbon de leurs dos s’affrontant. Nous ne pourrons accéder cette fois au puits de l’homme mort, pour voir le seul homme figuré à Lascaux, la teneur y est trop élevée ce jour-là en carbone. Et les appareils de mesure et les sondes, les sas de toutes parts dont j’ai conscience pour finir ont transformé un peu pour moi en partant la grotte en un être étrange de vie sourde et d’involontaire clinique veillant.

Je ne sais comment nous sommes ressortis. J’éprouvais un sentiment inexplicable de bonheur et de pitié mêlés. De lassitude et de liberté, de vacuité et de solitude vaste que rien semblait ne pouvoir endiguer ni combler. Il semblait que tout geste, toute pensée, tout acte hors savoir, hors prendre ma place dans les activités des hommes, ne fût que s’éloigner de quelque centre atteint. Comme si je n’avais plus à chercher.

Et je gardai dehors encore cette sensation d’un être près de moi que j’avais emmené, contre lequel toujours je m’étais édifié, qui avait trouvé dans ma chair sa présence éternelle, sa force, son infirmité, et cette certitude que sentir, regarder, comprendre et percevoir pour moi seul, ne me suffisait pas, comme si percevoir et montrer était une seule et même enveloppe de tout l’être, un même et éternel geste levé. Forme, couleur, sensation, mouvement, vision lointaine, qu’était-il ?... Une image tout-à-coup est venue, elle tombe encore dans mon cerveau à présent tandis que je retrouve cette sortie hors de la grotte de Lascaux. Elle a rempli la douleur, la place laissée dans ma chair par ce vide, cet autel, son inquiétude familière en moi, je la revois, je n’ai jamais cessé de la voir. L’homme est immobile au cœur de la bataille de San Romano. C’est son visage de membrane, et c’est le jeune garçon face à lui, dans les couloirs du Louvre, quêtant ces membranes et la forme du monde.