lundi 1er mars 2021

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L’art à l’état d’aire

Pour les travaux de Caroline Tapernoux

, Laëtitia Bischoff

Paul Claudel : « Même pour le simple envol d’un papillon, tout le ciel est nécessaire ». Alors qu’est-ce donc que l’envol d’un papillon, si ce n’est son creux dans le ciel, une brassée d’air et ses répercussions. Prendre l’envol par son revers.

Ne serait-ce pas plus facile de se figurer cette idée renversée des corps s’il s’agissait d’une méduse ? Les pores et les élans d’un papillon ou d’une méduse sont comme les frissons d’une sympoièse. Les micro-à-coups d’une aire sans fin. Les êtres n’ont pas le monde pour moule, celui-ci devient un adversaire de boxe qui les traverse, un partenaire de salsa qui se love en eux. Finalement la méduse est un bel archétype quand il s’agit pour nous d’imaginer le non-corps que nous pourrions être, un melting pot pour nos multiples accrochages, partenaires de danse ou adversaires de boxe. Comme la méduse plisse l’eau en son aire, la mer tout entière et ses vagues répondent aux ondulations de ses tentacules.

L’Umwelt de Jakob von Uexkull a déjà dézingué les lignes de segmentation des corps. La phrase de Paul Claudel, le savait-il seulement, pousse l’Umwelt à son paroxysme. Rien ne sort indemne du vol d’un papillon, ses répercussions sont maximales. La vie serait donc un plan de secousse bien plus que l’avènement puis la chute d’un corps. Heureusement pour penser la méduse en sympoièse avec la mer et ses flux, pour penser cette figure d’être-au-monde revue et corrigée sur la terre ferme, il y a les installations de Caroline Tapernoux. Caroline Tapernoux, comme Claire Morgan ou encore la compagnie Adrien M et Claire B, tapisse d’aires les espaces d’art. La suspension est de mise, la lumière se prend dans les micro-accros de l’air.

Chasséen I, 2017
Polycarbonate, lumière | Travail in situ | Martagon Galerie | Malaucène, France

De grandes feuilles de polycarbonate transparent, des lignes choisies en leur surface, quelques cales et surtout des spots lumineux hors champ. Ce sont les spots qui mènent la danse des flows lumineux que Caroline Tapernoux sculpte. Des stries, une nouvelle texture, l’artiste plisse le ricoché de la lumière diffusée par le spot jusqu’aux plaques de plexiglas au sol. Une aire, comme un ping-pong à photons, un jeu de billard pour micro-aspérités. Un art à l’état d’aire, c’est-à-dire visuel mais non-matériel, s’accaparant une densité et une étendue sans sol, sans mur, sans force ni interaction visible. Une aire c’est un jeu en creux pour l’artiste, comme le papillon travaille en creux le ciel, l’artiste travaille en creux l’air par ses bords, le sol, le plafond et la lumière.

La transparence est bien plus intelligente que docile, bien plus fripée que lisse. Elle est un avènement non-territorialisé. Une aire est un espace assigné à une activité ou à un phénomène en expansion. Une aire a des seuils, elle se distingue par sa topographie. La lumière aire son nid.

Mais l’histoire me rattrape alors, derrière les plis lumineux, se cache un drapé, de ceux que les sculpteurs, les dessinateurs s’exercent à maitriser pour faire croire au galbe d’un corps qui n’en est pas un. C’est le drapé qui fait la cuisse, le pli qui crée le volume, nous le savons depuis si longtemps. Mais cela est de même pour la méduse, drapé vivant qui révèle les vagues, pour le papillon dont les ailes plient le ciel. Quant à la lumière de Caroline Tapernoux, elle drape et donc visibilise les cascades et les avalanches des aires de l’air.

Voir en ligne : Caroline Tapernoux