lundi 28 mars 2016

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Jean-Denis Bonan

2/3, le cinéaste

, Hervé Bernard , Jean-Denis Bonan et Jean-Louis Poitevin

Deuxième partie de l’entretien que nous a accordé Jean-Denis Bonan.

Note sur l’allégorie et l’archéologie socio-psychique

L’entretien que nous a accordé Jean-Denis Bonan se poursuit avec l’évocation de son parcours personnel de sa Tunisie natale jusqu’à ce Paris des années cinquante, à son engagement militant et cinématographique et à ses deux premiers films qu’il évoque avec force détails. Interdits pendant 45 ans – et à bien y regarder on se demande réellement pourquoi, mais justement il importe de le faire ? – ces deux films ne cessent de nous renvoyer à des couches profondes ou occultées de notre psyché.

Et c’est sans doute là que s’est joué le passage à l’acte de la censure et l’impossibilité d’un retour arrière pendant tant d’années. Les images de Tristesse des anthropophages ou de La femme bourreau ne choquent pas tant par leur violence directe que par ce qu’elles suggèrent, par ce qu’elles nous offrent comme rapprochements entre des strates de réalité que l’on s’efforce de tenir éloignées et qui, en nous, sont si proches que des effets de contamination sont en effet possibles dès lors qu’on s’autorise des liens, des effets d’écho, des glissements de formes ou de sens.

Gérard Baptista,, la caméra à l’épaule

Ce que le monde de la marchandise nous propose, et on peut dire « finalement » car on a aujourd’hui un siècle de recul, ce sont des associations entre image et texte, mots, objets et signification à valance « un ». Le mot signifie ce que l’image montre, l’image renforce ce que la marchandise présente, la marchandise se déploie en strates apparemment ouvertes, scénarios qui pourtant sont tous issus du même et unique moule car il s’agit de tenir l’attention par la bride et d’engager un acte d’achat.

Tout ce qui tend d’une manière ou d’une autre à nous faire dévier de ces associations, enrichies il est vrai par une inflation nécessairement croissante d’images, c’est-à-dire d’une infinité d’éléments clinquants mais indolores autant qu’inodores, est considéré par l’appareil de mesure psychique indiquant le « danger » et dont la censure est la forme institutionnelle certes mais hyperdéveloppée et hypersensible, et relève du monde de l’allégorie.

Jean-Denis Bonan, à la fois par instinct et grâce à une réflexion toujours en mouvement, a réalisé d’entrée de jeu des films à valance « x », nous ouvrant des portes non seulement sur notre psyché collective et donc individuelle, mais sur cette réalité aux allures de projet de société salvateur et qui se révèle être une matrice tyrannique sans envers.

Photogramme extrait de Tristesse des Anthrophages.

Un seul exemple suffira à dinstinguer la puissance policière de l’allégorie dont la marchandise est le déguisement le mieux partagé au monde. Dans Tristesse des anthropophages, Jean-Denis Bonan est simplement parti du constat à l’époque de l’ouverture des tout premiers fast food qui s’appelaient alors Wimpy, que dans de tels lieux on ne nous offrirait finalement à manger que de la merde. Et il a filmé des gens en train de produire ce caca gastronomique et d’autres en train de le déguster.

Horreur ! Oui Horreur ! Car il n’a qu’appliquer la loi de fond de la marchandise, d’imposer sur le monde un jeu de signification à valance « un », libérant ainsi non seulement une forte puissance d’humour mais une réelle puissance imaginaire « critique ». Pas besoin de plus pour dire ce qu’il en est de ce sens unique de la marchandise. Pas besoin de plus pour que se mette en place dans le film et comme film, la contamination des strates psychiques et réelles en un devenir actif affectif capable de nous faire découvrir les mondes impensés qui nous constituent.

C’est un programme. Il est toujours d’actualité. Une archéologie des strates de significations rapportées à la multiplicité des couches qui les constituent et des imaginaires qui les fécondent.

Rien de plus ! Rien de moins !