mercredi 30 septembre 2020

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Images d’aurore — III

1. La manifestation.

, Alain Coelho

C’est une miniature de forêt, vive un instant dans le ciel, rien n’a disparu, et rien ne se recouvre.

Ce sont toutes les formes plutôt qui ont proliféré, jusqu’à la confusion, font une sorte de toit sur les choses ainsi que les ramures des arbres sur les bords d’une route ombragée qui ont fini par se joindre, dans l’air, juste au-dessus de nous. Et nous devenons ces dernières images. Cependant notre enfance n’a pas cessé de sourdre, et continue d’émettre tant de signes pour nous, tant d’autres repères que ceux que nous avons sous les yeux. Alors le regard, comme au-dessus de la route ombragée dans le ciel, semble avoir perdu son unique fenêtre.

Ainsi tous les plans différents des années et des lieux se sont mêlés pour moi, et font de cette enfance lointaine à Tunis, près de la rivière où je me tiens aujourd’hui, une sorte de feuillage dans des feuilles encore. Et si l’image qui me vient est celle de ramures et de touffes des arbres, tellement absentes jadis en réalité de Tunis, c’est que demeure dans les feuilles et les arbres, comme enfui, comme réfugié là, transféré enfin dans une France advenue, un très étrange bruissement, et qui était celui de la foule pour moi, de l’enfance et de toutes les aventures.

Au loin un grondement large s’étendait tout à coup. Il montait entre l’air et les rues, et je sentais que c’était un déferlement des personnes, un épanchement impossible de la cité elle-même, des corps, des voix et des respirations plutôt que les orages à nouveau dans le lointain de la baie de Tunis. Murmures de géants, cavernes se gonflant jusqu’à l’immensité, une sorte de vie nouvelle des mouvements déjà se faisait tout autour de nous, bourdonnante, précipitée, aimantait tout l’air de la ruelle où nous étions en direction de la grande avenue, comme pour suivre toute l’ampleur et le « tirant » d’une redoutée catastrophe. Ma grand-mère me tenait par la main. Des groupes se pressaient, Européens, Arabes, et tous nous regardaient, nous dépassaient, et brusquement nous avions débouché nous aussi sur le large boyau de la grande avenue.

C’est une marée des êtres, immense et incompréhensible, une arène vivante tout au loin déferlant comme une carapace de personnes en marche. Et ses assemblements encore, immenses, se serraient sur le sol se mouvant. Toute une mue de la ville s’étendait sous nos yeux, croissait, empruntant un peu à une fête ou à un défilé, sans cependant la même teneur des instants et de l’air, mais une semblable masse, lourde, d’avancée mesurée, d’amalgame s’agrégeant, d’énorme chenille lente. Et s’effaçait alors, brusquement depuis l’angle où nous nous tenions, l’espace large et stable de la cité habituelle et des jours, les parois des pierres claires que je connaissais bien, les immeubles de Tunis, les fenêtres, les glaciers et les magasins à présent de tous côtés invisibles, les infinis débords cachés aussi des passages et des rues.

Tout prenait, comme dans quelque fond des histoires ou des peurs, la nature et l’allure nouvelle, immense, de colonnes tombées, martelées sous la cité, d’échos sourds, de soubassements et de catacombes montants. Et ce remuement lourd avançait, progressait vers la Porte de France. Ces piétinements de géants s’étendaient. Aucune voiture, aucun camion, aucun car ne passait, et la foule gorgeait le sol jusqu’au fond des trottoirs, gonflait vers nous comme d’une brèche lourde, comme du creux étrange et soudain de tous les moteurs tus, des voix habituelles éteintes, des clameurs disparues des marchands. Seul un murmure immense s’amplifiait et grondait, montait, et sur lequel des sons aigus, des cris brefs çà et là fusaient dans le ciel et dans l’air, puis un instant près de nous, perçants, s’élançaient.

Tous les êtres ainsi continuaient d’avancer, paroi impalpable d’une sorte de plus large corps, plus invisible encore, vociféraient dans l’assomption lente, triomphante, d’une sorte de crise de colère en leur sein se mouvant, et les voix elles-mêmes cherchaient comme des rangs ou comme des armées dans les sons, poitrines, gorges, de leurs corps avançant. Bouches grandes ouvertes, cris rauques et sourds, tous les êtres serrés l’un contre l’autre formaient et reformaient ce mouvement sans fin, soutenu et grave, ce long cours flottant, ce précipité sur la terre des foudres, d’orages sans orages sur la grande avenue.

Vêtus à l’européenne, certains arboraient sur la tête parfois un bonnet, ou une chéchia claire. Apparaissaient aussi quelques silhouettes lentes de femmes drapées, puis tout devant enfin, guettant les premiers rangs, dans un essaim heureux d’oiseaux et de cris vifs, les groupes des enfants rieurs revenaient, picorants, disparaissaient, couraient pieds-nus et portaient des paniers.

Au-dessus de la foule, longs rectangles de drap tendu entre de hauts bâtons dressés, des banderoles se déployaient comme des affiches incertaines et flottantes, molles dans l’air, ondulaient dans un mouvement organique de peau et de chrysalide, arboraient les dessins courbes de leurs belles lettres arabes. Au centre, dans un léger ressac de cette arène vivante, avançait haute et droite une immense effigie.

C’était un drapeau. Un très large et un chamarré écusson, une épaisse coquille figée, ou une précieuse relique. Et ce drapeau donnait au cortège une sorte de sensation de tête et de recueillement, constituait tout un monde bardé et aussi de cuirasse, d’image enfin pour moi, venue d’entre les mosaïques, telle réassemblée au-dessus de la foule, de Gorgone du Musée du Bardo.

Le drapeau semblait lourd dans son simple maintien, miracle d’équilibre glissant sur la grande avenue, et il sécrétait, avançant, tout autour, l’aire recueillie et sacrée de toutes les majestés. Ses motifs de dessins et de lettres arabes, sur sa large et épaisse surface, s’incurvaient vers la lamelle claire et figurée d’une barque, horizontale, ou d’un croissant de lune. Et il progressait ainsi, lentement, morceau et sécrétion de dessins, d’écritures, d’images, et de la vie enfin de la vaste étendue de la foule. Toute sa sorte de coquille vivante semblait reposer, se lover, dans le dessin de barque de son croissant arabe. Parfois le pas lent, l’avancée chaloupée de l’ensemble, sous la gravité, sous l’impression de grondement rentré des silhouettes et des voix, rendait alors la sorte de ralenti d’une procession de statues, d’une involontaire Méditerranée des pardons religieux et des cérémonies.

A gauche, sur un côté du cortège, une bande d’enfants tournait, revenait tout autour de l’homme silencieux au centre qui portait le drapeau, dont l’écran sombre et large avait masqué un instant tout un flot disparate d’autres drapeaux derrière. Et s’offrait à notre vue le cours désordonné enfin de lances bariolées, de bâtons et d’enseignes. Tout devant, autour du porte-drapeau resplendissant, un des hommes semblait inviter le rang à s’étendre, à se courber sur les côtés, dégageant pour un photographe, dans le flux de la foule, des hommes plus âgés, avançant en chemise blanche et cravate, coiffés d’une chéchia lustrée d’un beau rouge éclatant. Des enfants se glissaient, portant çà et là leurs paquets dédaignés, d’autres hommes grondaient, les bouches grandes ouvertes, cavités, colères, pierres, déferlements, et un monde pour moi tout entier s’inversait.

Car certes je ne connaissais encore de la grande avenue que des passages, des sourires, des regards, le doux éboulement des êtres se croisant, radieux et lents dans un mouvement et un jeu, chacun devenu une citadelle à soi seul, disparaissant enfin dans la douceur de l’air. A présent les bouches toutes ensemble, grandes ouvertes, rêvaient dans un martèlement uni, ivres de leur avancée lourde sur la grande avenue, se perdaient, inaudibles sous leur grondement qui enflait, telles bues par la terre, visages, cavités, cris sourds, entièrement recouvertes et remontaient dans les pierres semblait-il, s’enfonçaient jusqu’au plus haut des immeubles et des échos de l’air. Corps, drapeaux, banderoles, enseignes, tous les rangs assemblés continuaient d’avancer, de flotter sur la grande avenue en chemises aux manches relevées, en pantalons longs et clairs, en pantalons courts et sanglés de ceintures, bonnets, calottes, chéchias blanches ou rouges au-dessus des chemises ouvertes, et tout s’unissait dans un très indistinct et un terrible reproche.

Les adultes s’exerçaient-ils ainsi ? Les sages eux-mêmes en secret, je le pressentais dans mes ignorances et dans mes connaissances, la nuit venue, dans leur propre demeure, tout à leur corps, tout à leur être livré, les sages peut-être dans le sommeil, dans la veille, dans les colères et dans les humeurs, s’initiaient-ils ainsi à des mystères, et dont ils enseignaient le jour la face pacifiée de calme revenu ? A présent les adultes grondaient. Ou, au contraire, le doux passage habituel des êtres se croisant, radieux sur la grande avenue, était-il lui-même un essai, un exercice d’un instant comme ce déferlement aussi ?

Des bords de la foule, nous regardant, des colères avivées montaient, des cris, l’impression d’injures et d’imprécations commençait à fuser, tandis que tout devant et comme les coupant, pieds-nus, avec des couffins toujours de retour du marché, quelques jeunes gens tout à coup s’arrêtaient, s’agitaient. L’un levait une main comme pour s’expliquer. Et brusquement près de lui, entre une femme drapée et le groupe plus âgé s’avançant sous ses chéchias rouges lustrées, je reconnus l’homme qui venait à la librairie de la Porte de France.

Très étrange, si sûr de lui, rayonnant, c’était l’homme qui parlait alors en français, en arabe parfois avec le vieux libraire, avec mon grand-père, avec Madame Ida encore. Son regard s’éclaira, comme avisant quelqu’un sur le côté dans la foule, et je vis que c’était Madame Ida, belle, légère, apparue tout à coup pour moi dans le déferlement, et qui lui faisait signe.

Cependant ma grand-mère m’avait tiré par la main.

Et dans ce geste alors, dans la paume de sa main pressant plus fortement la mienne, je sentis à nouveau les peurs des mères, toute l’existence rappelée des dangers oubliés. Nous nous étions écartés de la foule, gagnant par un côté les abords de la Porte de France.

Là, un très grand et massif militaire français, en tenue beige et brodequins de cuir, béret sur le côté, nous attendait devant une voiture noire aux larges protubérances rondes et lisses. Il devait nous ramener à la base d’Al-Aouina, mais nous avions d’abord à faire un détour vers la Place d’Espagne, retrouver mon grand-père pour l’emmener en voiture avec nous. Ce ne fut que plus tard que je compris que tout ceci avait été une « manifestation ». Et elles redoubleraient bientôt jusqu’à l’expulsion complète des Français.

Mon grand-père et ma grand-mère le comprirent-ils eux-mêmes, vivant comme dans des séjours, des escales d’Italie et de Malte, et qu’ils étaient associés, dans ce monde d’Arabie qu’ils aimaient, déjà au nombre des Français, à la base d’Al-Aouina et à l’Armée de l’air ?

C’est aux abords de la place d’Espagne. Et cette image demeure fixe. Elle fut racontée si souvent, qu’elle semble venue aussi d’une sorte de récit, comme si elle était fausse. Mon grand-père se tient immobile. Il s’anime à notre approche, avisant sans doute ma grand-mère, assise dans la voiture devant moi à côté du chauffeur. Je comprendrai plus tard que prend forme ici l’histoire d’un « Professeur Poulpe », bien pauvre histoire si elle n’était demeurée un axe mystérieux de l’enfance pour moi à Tunis, si longtemps incompréhensible mais si proche, à échelle la plus intime semblait-il, de la manifestation sur la grande avenue de Tunis, puis enfin de notre départ pour la France.

C’est une plaisanterie parmi d’autres, et qui eût disparu si elle n’était demeurée fixée dans le langage, dans les vocables pour moi d’un enfantin et très mystérieux « Professeur Poulpe ».

Nous approchons de mon grand-père et la voiture s’arrête contre lui. Je le revois en veste comme il était toujours, en cravate, avec un chapeau soigneusement porté même dans la chaleur, et il tient à bout de bras une sorte de paquet, comme une matière vivante dans un papier journal. Dépassent seulement vers le bas des tentacules tombants, de fins filaments globuleux et laiteux. C’est un poulpe qu’il a acheté au marché, ou que le poissonnier arabe lui a remis pour nous. Puis le militaire qui nous sert de chauffeur est descendu de la voiture. Il y a des échanges de voix avec mon grand-père. Je comprends que le chauffeur, cet immense et bardé géant, goguenard, sur le bord du trottoir dehors et surplombant mon grand-père, refuse de charger le paquet du poulpe dans le coffre de la voiture. Alors mon grand-père doit abandonner son précieux et impraticable chargement, son trésor d’Arabie et du marché, pâle, laiteux, pour monter dans le véhicule avec nous.

Le plus net cependant ne fut pas cela. C’était la sorte de rire du chauffeur, et que je ressentis comme de la cruauté voulue, tant j’avais certes encore la belle sensiblerie des songes, des affronts et des fidélités, des récits enfantins de justice d’un Peppino Canone, le bandit sicilien qu’inventait mon grand-père pour moi. Et ce fut un instant comme si nous abandonnions aussi mon grand-père, son être lumineux délaissé pour celui sans soleil de son immobilité bientôt dans la voiture avec nous, comme si tout son être animé était resté dehors, avec son piteux et impossible chargement. Tout contre moi, pendant tout le trajet jusqu’à la base d’Al-Aouina, sur la banquette arrière, mon grand-père se tenait immobile, réfrénant une sorte de respiration qu’il tentait d’apaiser, de fureur contenue que je ne lui connaissais pas, et c’était une assise lasse dans l’air, dans l’habitacle de la voiture continuant d’avancer, prenant longuement bientôt la route de Carthage, comme un étouffement ravalé.

En réalité, si nos sensations les plus sûres ont un sens, ce que nous laissions en quittant ce jour-là la place d’Espagne était toute une part de Tunis, cette image de mon grand-père nous attendant, cette très poignante impression pour moi d’un départ, et tout autant d’abandon. C’était comme si un trop-plein de la foule et de la manifestation sur la grande avenue s’était mué en l’image de mon grand-père laissé, que c’en était la suite, dans une sorte de « raccord » impossible entre les vies bruissantes de la manifestation et la solitude d’un instant, aussi amplement qu’elles, en pleine lumière, un bref instant détourée.

Je comprends certes à présent que l’image de mon grand-père apparut au chauffeur militaire sans aucun doute dans son tableau premier, mais aussi d’une aubaine, sorte de ridicule à ne pas oublier, à raconter à la cantonade dans un éternel après-coup. Et c’est ce qui eut lieu avec des sourires ou des rires sur la base militaire, recouvrit ce jour « dangereux », grave, d’une manifestation, du ridicule seul de mon grand-père attendant.

Quant à l’idée d’un « professeur », à Tunis autour de 1960, tant la scène et ce surnom de « Professeur Poulpe » ont pu faire corps ainsi à l’image de mon grand-père attendant ? C’était celle de quelque être impossible, à n’en pas douter, une sorte de professeur hors du monde, par réverbération peut-être à quelque professeur Tournesol des albums de Tintin largement répandus. Ou mon grand-père regardait-il le poulpe dans son papier journal comme pour une expérience ? Et dans cette France de Tunis, le nom de « professeur » rencontrait parfois la sorte de distance de celui d’un savant, d’un « docteur ».

Cependant l’apparence à elle-seule, pour moi familière, de mon grand-père en veste, en chapeau et cravate, toujours un peu cérémonieux et courtois, tenant à bout de bras son trophée aux fins tentacules retombants du journal, pour le chauffeur militaire, au débouché de la Place d’Espagne, fut bien celle d’une caricature.

Alors pour moi, ignorant le sens et la réalité des manifestations à Tunis tout autant que le côté dérisoire pour le chauffeur de l’image de mon grand-père, « professeur » en cravate, en costume, en chapeau, et son paquet d’un poulpe tenu à bout de bras, je perçus cependant, dans le langage muet des instants ravalés, leur réalité la plus profonde, et qui était notre inadaptation.

Et si dans une poussée d’affection mêlée d’un peu de gêne aussi, tant les questions coloniales, la Tunisie et son indépendance eurent d’autres et de si grandes résonances, je retrouve aujourd’hui ces impressions d’alors, s’il me semble les réendosser pour comprendre, les prolonger peut-être, dans une sorte de ligne poursuivie et inavouable de nos squelettes, sentir ce que furent les propres gestes et le maintien de mon grand-père tandis que tous ces êtres sont morts à présent et que ces pays quittés sont si loin, brusquement il m’apparaît naturel, si limpide mais dans un autre monde minéral que celui de l’histoire « générale » des pays et des populations, si lumineux que nous n’ayons pu demeurer plus longtemps là-bas, à Tunis, à Carthage. Ni sur la base d’Al-Aouina, où nous n’avions nulle place que l’aimantation de hasard d’une affectation militaire de mon père. Ni dans une France des colonies, et où mes grands-parents étaient de très réels étrangers, arrimés à une Méditerranée universelle qui se fermait déjà, et où ma mère, mon grand-père et ma grand-mère semblaient ne pas habiter non plus. Ni dans un monde pratique enfin, des coffres et des voitures, et où le transport triomphant et pourtant avorté d’un poulpe, trophée heureux, adipeux et humide de la Place d’Espagne, continue d’apparaître, indépendamment du temps, de l’histoire, des pays et des sociétés, comme le bonheur ressenti de l’écoulement des jours, en devient la très belle et profonde irréalité sur les réalités, qui un instant continue de trôner pour moi parmi les images de l’aurore, dans le soleil et l’air doux.