jeudi 2 juillet 2020

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Images d’aurore — II

9. Déroutes du magicien.

, Alain Coelho

C’était déjà comme un départ.

Toutes les impressions indistinctes d’orient, d’Arabie, de Méditerranée de mes premières années se défaisaient dans ce monde bientôt de la base militaire et, avec elles, toute une part de l’enfance et de l’être, comme en parallèle et d’insidieux paliers, se défaisait aussi, cessait de plonger vers les songes et la mer du Levant.

Des semaines et des mois s’étiraient ainsi dans cet entre-deux très étrange de la vie à Al-Aouina. Et ils tissaient, dans l’air vaste de la baie de Tunis, sous les plateaux de Carthage, une sorte d’effilochement naturel des choses et de nos modes de vie, dont j’ignorais que c’était chez les hommes le grain particulier, la sorte de réalité ténue, la durée non inscrite d’une usure, d’une guerre imminente puis éteinte.

Les plus grands des enfants ne se rendaient plus à Tunis, et Madame Ida, la belle institutrice que j’avais connue avec mon grand-père sur la grande avenue de Tunis près de la Porte de France, vint leur faire une sorte de classe où tous les âges se trouvèrent confondus, et je m’y trouve un jour mêlé au nombre des enfants. C’est une classe improvisée, et je le sens à une façon particulière de décor, d’aménagement inachevé. Des bancs, des chaises se trouvent en rangs serrés dans une grande salle avec quelques tables et, dans une vitrine, je reconnais des fossiles que j’ai déjà vus à l’entrée de la maison du colonel. Puis il y a sur les murs de grandes images et des cartes de géographie. Face à nous, Madame Ida se tient à un bureau parfois, y pose des livres et des cahiers, va sur un angle vers un vaste tableau, vert et lisse entre des tubulures de fer, et l’impression de craie, tandis qu’elle trace des lignes, roule, crisse et flotte sur le tableau comme un goût dans la bouche.

Il fait chaud dans la salle, sous le halo de soleil jaune dardant sur les rideaux tirés. Les plus grands ont des ardoises, des éponges humides dans des assiettes, des morceaux de craie, font du « calcul mental ».

Madame Ida a aligné pour eux, sur une table basse d’un côté de la salle, des récipients qu’elle remplit avec l’eau d’un seau de zinc, clair, argenté, et qui demeure tout près sur le sol de la classe. J’ai soif tout à coup. Et ma soif s’étend dans le silence des plus grands qui poursuivent les calculs, se lèvent parfois, examinent les récipients différents remplis d’eau, et je regarde la surface immobile de l’eau, dont le cercle enclos semble remonter en un cercle plus gris, adhérer en anneau, en bourrelet parfait contre les bords du seau. Immuable silence, chaleur, soif, comme s’il s’agissait de mon ventre et de mon propre corps. Des mots cependant m’enchantent, dansent pour moi sur le cours des calculs que je ne peux comprendre. Et, dans le beau timbre de la voix de Madame Ida, décalitre, centilitre font un charme tel celui des secrets, une infinie traversée, un très lointain périple de France, de salles d’écoles et de mer du Levant. Les mains des plus grands se lèvent, les doigts fusent pour demander la parole et répondre.

Madame Ida est assise à son bureau face à nous, tient un livre grand ouvert, nous lit longuement des histoires. Brusquement il me semble qu’elles me sont destinées et je retrouve une sorte de fil intime, comme jamais perdu, renoué enfin dans les impressions d’un très beau labyrinthe. Et avec Madame Ida, si légère tout à coup et gracieuse face à nous, continuant de lire, passe à nouveau cette sensation éprouvée jadis à Tunis, devant la librairie de la Porte de France, de sa belle silhouette de Pénélope entrant, puis flottant enfin sur la grande avenue. Histoires d’Ulysse, de la Crète et d’Ariane, oh je revois l’image belle et inavouable de la déesse aux serpents, histoires d’Aladin aussi, d’orient et de lampe magique dans la science pour la première fois pour moi et la même gravité des mesures, du calcul mental, et des infinis décalitres, surprises d’un monde que je croyais secret, et devant tous un instant célébré.

Madame Ida questionne les enfants sur ce qu’elle vient de lire. Se souvient-elle de moi avec mon grand-père chez le vieux libraire de la Porte de France ? Dans la sorte de transparence vive des récits, comme porté enfin, n’ai-je pas imaginé un instant autre chose que ce fil retrouvé des songes, des images, des héros, des merveilles et d’Ulysse. Elle s’adresse à moi, je réponds, magicien et surpris. Madame Ida regarde la classe avec contentement, et il me semble même, dans cet aveuglement et la sorte de passion alors d’une suite des contes, se poursuivant dans notre corps et notre propre vie, comme un suc attendant, rêve premier des réciprocités, qu’elle a attendu elle aussi, et qu’elle a regardé tout ce que je disais.

Elle me gratifie devant tous de félicitations, de distinctions solennelles, magistrales et uniques pour moi dans le silence de la classe, et qui n’étaient, tandis que je les reçois avec un peu de surprise, que les qualités pâles, je le sais, de l’attention captivée et du bonheur tendu des histoires. Rayonnante, Madame Ida quitte un instant son bureau et se dirige vers moi dans la rangée où je m’étais assis, et je vois l’impossible, l’immensité naturelle et toute la beauté d’un monde des récits se diriger vers moi ainsi que j’avais vu déjà, sur la grande avenue de Tunis, la belle silhouette de Pénélope flotter.

Je demeure immobile et assis, et elle nous surplombe bientôt de cette aura des mères, de ces gestes assurés et pratiques dont la science m’échappe. Puis elle me remet devant tous une petite liasse d’images, fines, découpées, luisantes d’un papier coloré et glacé. C’est une récompense pour les réponses à ses questions posées. Et c’est ainsi qu’en France plus tard, à l’école, je redécouvrirais ce monde des bons points.

Elle me les tend comme un véritable trésor, tandis que sans comprendre je regarde seulement les images. Les autres enfants se pressent contre moi pour les voir, dans la belle levée toujours de se grouper. Oh, c’était si étrange ! Madame Ida n’était plus la dessillée et enfuie Pénélope de la Porte de France. Et elle m’avait donné des photographies d’avions, croyant bien faire, gardant ces images sans doute expressément pour nous, car nous étions en réalité des enfants de militaires de l’Armée de l’air.

Avions de toutes formes et de toutes couleurs, avec les dessins de drapeaux des différents pays sur le bord des images. Il y avait un avion vert, énorme et ventru, et j’entendis un petit garçon contre moi s’y arrêter, rouler dans sa bouche, avec gourmandise et fierté, le mot de « bombardier ». Tout mon être surpris scrutait la petite forme laide sur l’image, trop bombée, un amalgame de bosses et de protubérances. Le sourire de Madame Ida était doux, posé sur moi tandis que je rangeai les images dans mes mains, et je sortis entouré des autres enfants dans ces déroutes du magicien que je commençai cependant de connaître.

Puis il fut décidé, l’idée était-elle de Madame Ida, de la femme du colonel ou peut-être des deux, d’organiser sur la base d’Al-Aouina un grand carnaval des enfants. Madame Ida avait préconisé que les enfants fassent leurs déguisements eux-mêmes, idée somptueuse et qui m’avait charmé, tant je vivais dans ce scintillement heureux et la nuée sans matière de personnages de légendes.

Le carnaval annoncé prit cependant de vastes proportions. Ma mère et ma grand-mère, le traitant un peu comme des gamineries d’adultes, ne s’en occupèrent pas. La femme du colonel parlait d’un carnaval de Nice, montrait des cartes postales, des photographies, des images de costumes. Enfin ce fut jusqu’aux marchands arabes qui venaient nous ravitailler sur la base militaire, et dont les camions arborèrent pour l’occasion, accrochés en haut de leur étal de tôle déployé, des masques neufs et lisses. Cochons, princesses, loups en pellicules rigides que je voyais pour la première fois, ces fines coques moulées aux couleurs vives et immaculées semblaient tombées d’imageries neuves, d’affiches de cinéma, de clowns et du cirque Amar, avec leurs parois toutes lisses, et qui étaient en vente aussi à Tunis, sur la grande avenue des Européens pour les fêtes du Mardi-Gras. Et si ces masques étaient tentants, tels des visages faits pour moi du monde opaque et lisse de cartes postales éclatantes, d’instinct je recherchais plutôt la substance et l’infini flottement de costumes.

Je faisais mes préparatifs dans la chambre de ma mère, manière de sanctuaire au premier étage de notre maison sur la base militaire. J’étais heureux de pouvoir y entrer seul, ainsi que ma mère me l’avait laissé faire pour ce carnaval des enfants. J’écoutais le bruit de la maison depuis le silence de la chambre, comme un silence déjà des génies endormis, ouvrais les portes de l’armoire, les entendais grincer. Celle du centre portait un grand miroir et était lourde, se refermant très lentement sous son propre poids. Il me fallait la maintenir du coude tandis que je regardais les larges étagères gorgées de vêtements et de tissus pliés, et ce fut là que je cherchai mon déguisement. Il fallait qu’il fût à lui seul un décor, mais en réalité il lui fallait l’étrangeté fascinante pour moi de me tenir comme masqué enfin sous la sorte d’écran des intérieurs cachés, des apparitions, des nuées, des magies et des moucharabiehs. Et il semblait que l’intérieur silencieux de l’armoire répondait à ces tâtonnements d’un beau voile cherché. Echo sourd, substance infinie, trésors de tissus, déguisements, couleurs, une odeur de parfum emplissait doucement l’air des vêtements rangés, se mêlait aux senteurs de bois des portes qui grinçaient.

Je scrute longuement les tissus repliés. Les draps repassés font des rouleaux fins et colorés, je les touche et les lisse dans un frottement doux de silence, une impression de propre et de poudre ouatée, comme le contenu sous mes doigts d’une idée. Je me prépare. Et ainsi déguisé je vais rejoindre les autres enfants, porter sur moi cette essence des tissus et des contes, celle sans aucun doute rêvée d’orient, jamais trouvée encore dans les vêtements entrevus de velours bouffant qu’on m’avait cependant offerts à Noël. Mes doigts caressent, cherchent encore dans les piles de tissus de l’armoire. J’ai fini par choisir un voile très fin et léger, aux motifs d’arabesques brodées dans une surépaisseur, comme la trace gardée de présences tues, d’apparitions enfuies. Je connais déjà ces tissus et ces voiles, je les ai vus souvent, minutieusement rangés, revêtus de secrets enchâssés et d’un sentiment des vies de ma mère et de ma grand-mère, de leurs années et d’un temps hors de ma portée. Chatoyant, léger, vaporeux, taillé dans la matière flottante d’une impression, d’un doux rire, le voile que j’ai tendu sur mon visage est transparent dans la lumière du jour, à hauteur de mes yeux. Je regarde à travers, je touche le tissu, je respire son parfum mêlé des senteurs de l’armoire. Je l’ai ajusté sur mon visage, le maintiens fermement noué derrière ma tête pour qu’il ne tombe pas. Face au miroir sur la porte de l’armoire, j’en vérifie l’aisance, puis le champ de ma vue à travers le tissu. Je prends une écharpe de coton chamarré, la noue à mon cou pour faire disparaître la limite du voile entre mon cou et le bas du visage. Je me regarde dans le miroir, bouge la tête, la relève sans me quitter des yeux, entrant doucement dans la chaleur de l’écharpe comme en celle d’une paroi et d’un tout autre corps.

Finement brodés, les motifs du voile font des taches, des flocons pâles et légers au travers de mes yeux, et le monde danse, se meut dans ce frôlement doux. Oh, je souris certainement de l’idée que je vais porter cet univers si finement paré, dehors, l’arborer devant tous. Je marche dans la chambre, referme soigneusement l’armoire, me glisse dans la maison, m’assurant de la tenue du voile ajusté et noué par l’écharpe. Je prends l’escalier lentement pour descendre. J’ai chaud, mais l’écharpe nouée semble prolonger et faire un pan entier de mon déguisement. Mon cœur bat de l’idée, du voile tendu comme un morceau de magie, dont j’ignore cependant qu’elle demeure invisible. Je parviens en bas de la maison. Je suis déjà sorti.

Je sens mes pas sur le sol qui me parviennent estompés par l’épaisseur du voile sur mon visage. Je respire. Cette humidité chaude contre ma bouche et mon nez tandis que je marche, c’est mon souffle contre ma peau, mêlé de la douceur de l’air, des parfums de l’armoire, des formes silencieuses et précieuses des tissus et des voiles rangés. Puis j’entends les voix. Je reconnais au loin un groupe des autres enfants. Les couleurs se détachent dans l’air. Les mouvements flottent, se figent devant mes yeux. J’approche, dans une solennité nouvelle vers la horde sacrée. Dans ma poitrine mon cœur frappe, et ce seul battement semble porter mes pas. J’approche encore, je rayonne sans doute de ce grand battement, de l’idée devant tous, invisible fantôme. J’avance encore. Les autres enfants, silencieux brusquement, me font face. Je suis au cœur du cercle vif, au centre de la horde lente et calme, et tous se sont figés tandis que j’avance encore. Et tous me regardent. C’est comme si je venais brandir un sceptre enfui. J’ignore seulement qu’il n’a nulle matière.

Alors à travers les taches pâles, les ajours et les broderies transparentes du voile posé sur mes yeux, je ne distingue sur les autres enfants que les masques lisses, colorés et brillants de l’étal déployé du marchand arabe venu sur la base en camion. Un cochon rose me sourit, dans des lèvres énormes figées. Une petite fille que j’ai reconnue à son port et à ses vêtements habituels, monstrueuse sous sa grosse bouche rouge du masque, neuve et brillante, agite vers moi ses doigts, me désigne. Un pirate à barbe noire me regarde fixement. Tous semblent détenir enfin face à moi et connaître la forme et les piliers du monde, auxquels pas un instant je n’avais pu songer tant le bonheur, tant la frénésie et tant l’idée du voile sur mon visage avaient suffi à me porter. Et sur un masque un instant je me perds en la contemplation, en le pourtour des trous allongés parfaitement découpés, très fins et très réguliers, comme jamais je n’aurais pu le faire moi-même avec des ciseaux, pour les narines et pour les yeux.

Il y eut l’année nouvelle sur la base militaire. De tous côtés s’échangeaient des formules consacrées, des souhaits adressés aux passants et aux proches. Si le sens d’une année nouvelle m’échappait, comme il le fait encore aujourd’hui, cette impression de beau seuil d’un monde de société radieuse avait pour moi le charme et la raison de ces souhaits lancés, de ces expressions heureuses qui fusaient comme un jeu, des joies et autant d’inventions.

J’avais imaginé alors une phrase nouvelle, inventée à partir des mots italiens de buona fungia que je mêlais au français d’une bonne année de tous côtés jaillissant sur la base d’Al-Aouina.

Bannière de tout un être neuf, je m’appropriai cette expression de buona fungia, et n’avais nulle impression nette que l’italien fût une langue. Si celui de ma mère et de mes grands-parents était un italien de Campanie, avec des teintes parfois de maltais et de sicilien, cette langue demeurait pour moi comme interne à notre famille, était celle des gestes, du souffle, des atours propres de ma grand-mère qui flottaient dans notre maison, une façon de parler qui courait sur nos lèvres et dans mon cerveau comme elle courait plus vive encore et plus fréquente entre ma grand-mère, mon grand-père et ma mère. Enfin cet italien entre nous se posait, s’intercalait dans le cours naturel du français, s’édifiait sur les parois toutes proches de l’arabe, du monde des Siciliens et des Israëlites, contre l’espagnol aussi, le russe ou le grec entendus sur la grande avenue. Et si de mêmes mots s’échangeaient parfois avec d’autres personnes, des connaissances, des proches, il me semblait que c’était dans la sorte d’épanchement naturel un bref instant de l’univers de la famille, qui incluait une Tante Peppina, des cousins et des oncles lointains. Enfin quand des marchands ou des êtres de rencontre semblaient la saisir et entrer dans cette langue particulière, c’était comme un sourire, une affection consentie à nos habitudes, une complicité dévolue tout entière au monde de ma grand-mère que nous préservions tous.

Ainsi l’expression de buona fungia, qui allait ouvrir bientôt pour moi sur des gouffres d’enfant, était située dans ce voisinage des langues, dont j’ignorais les réalités rugueuses et les brusques contours. Et elle s’y tenait proche de tant d’autres expressions encore, malicieuses, affectueuses, telle celle de « sorce verde » toujours qui m’était destinée.

Avec ma grand-mère nous traversions les boutiques et les recoins du souk, près des métaux en fusion dans l’infinie résonance des marteaux. Sur un côté, après les enclos des volailles piaillant, les plumes des poulets voletaient des petites échoppes et, dans les odeurs des graisses chauffées, après les cages d’oiseaux et les chariots d’oranges, nous parvenions à nouveau dans le quartier européen de la Porte de France. C’était l’heure des friandises et des confiseries de la place d’Espagne. Ma grand-mère souriait, me regardait, attendait mon contentement après avoir demandé le petit bloc d’halva aux pistaches, sur un papier lisse, et que je savourais chaque fois en marchant. Alors fusaient dans son bonheur, dans son sourire attendu et aimé, dans les inflexions de sa voix et les lueurs de son regard, les mots en italien de « sorce verde » qui se posaient sur moi.

Et ils me désignaient, à la fois dans une sève et une récompense, tandis que je continuais de tenir, dans le fin papier rigide, opaque et gras comme embué d’une haleine fraîche et sirupeuse, le petit morceau d’halva que je portais à ma bouche. Oh, l’existence tout entière d’Arabie, de Méditerranée et des jours heureux se déroulait dans ce geste, dans ce bonheur et la présence de ma grand-mère contre moi ! Sur ma langue la pâte de sésame, forte, faisait une grumilleuse ambroisie, un délice retrouvé, avait le goût de l’épuisement et de la douceur, des dédales des ruelles, des vieillards immobiles et assis contre les murs des maisons de la rue des Libraires, avec ses portes et ses ferronneries, forges de l’univers, avec ses chambres muettes, invisibles, refermées dans l’ombre silencieuse de ses moucharabiehs, avec ses lointaines senteurs encore du cuivre chaud et les bribes qui flottaient des histoires des hommes. Alors ce tendre « sorce verde », cet affectueux murmure de ma grand-mère, que reprendra plus tard ma mère pour moi, édifiait le charme souverain d’un instant. Et je sentais enfin que ces mots me représentaient de façon idéale et magique dans un monde où il me fallait demeurer, et qui était celui de l’affection tout entière que ma grand-mère me portait.

Je n’en détaillais ni le sens, ni n’entendais la syllabe finale, tant ma grand-mère ne prononçait pas la dernière voyelle de ce mot de « sorcio », qui désignait en réalité une souris ou un rat comme je le découvrirais plus tard. Mais j’en absorbais l’impression et la sorte de jaillissement à la fois affectueux et taquin, tout de suite paré des beaux sons de « verde » que je comprenais d’instinct comme la couleur française du vert. Il n’y eut nul doute alors que j’incarnais moi-même la promesse, la gourmandise de cette « sorce verde » dans le beau regard fixe que ma grand-mère m’adressait, dans ce bonheur entre tous qu’elle éprouvait de me voir manger, me nourrir, de me savoir grandir. C’était de nectar, de miel, de ce qu’elle trouvait de plus savoureux sur la terre, et dans cette piété attentive et glorieuse irradiait la sorte de joie de tous ses sens dilatés et de nos propres vies.

Gorgé et vif, gourmand, nourri au travers de ces mots italiens savourés et du sourire de ma grand-mère me comblant, je revêtais l’immensité d’être vivant et de manger en marchant, dressé, déployé tout contre elle sur la terre, dans les ruelles et sur les avenues de Tunis. J’ingérais cette vie et ce contentement. Je me sentais endosser heureux ces mots de « sorce verde », je devenais tout entier, triomphant et repu, leur sève d’enfant et d’homme bientôt que ma grand-mère prêtait à cette aimée et vive sorce verde, à cette enfantine, à cette grignoteuse et avide sans doute, à cette si malicieuse « souris verte » des chansons, des fantaisies et des contes.

C’est dans ces miroitements des noms que revient tout autant celui de fungia. Il semblait désigner et décrire un visage, et je l’avais surpris au détour de chuchotements entre ma grand-mère et ma mère. Je mêlais ces vocables indécis à des phrases françaises. C’étaient comme des créations, de belles divisions sonores des idées et des mots, d’inépuisables beautés dormant dans le langage, des adjurations parfois, des anathèmes, de prestigieux ou terribles saluts, renouant sans savoir, ainsi que tous les enfants, avec un fil primitif des idées et des sons.

Pans exténués de magicien millénaire et d’enfant, éructations, folies, jeux, ahurissements, résistances de la gorge et des cordes vocales, cependant je m’y exerçais aussi dans ce puissant mélange déjà donné, déployé de toutes parts, étendu près de moi dans ces années, dans ces mondes et ces langues de Tunis, d’Arabie, d’Italie, de Méditerranée et d’Al-Aouina. Et tel un sésame prononcé dans les contes persans et arabes, pour un monde s’ouvrant si étranger à ces si simples petites graines dont je connaissais la saveur de pâte sucrée et qui ouvraient tout à coup une grotte des trésors, mes inventions triomphantes et secrètes ouvraient aussi sur l’univers, dans les ruelles et le dédale sans fin de la Médina, sur l’horizon de la mer du Levant depuis la base militaire d’Al-Aouina, sur la baie de Carthage que je toisais enfin, apostrophais dans cette langue composite de l’ignorance et des mages, lancée de tous côtés à la face du monde. Et je gardais pour moi ces enchevêtrements des mots et des sons, les chérissais ainsi que les formules de merveilles. Cela claquait parfois, brusque fouet, répété, celui de la naissance d’une chose ou d’un sens, un bref étendard neuf. Et leur ampleur nouvelle, telle une réalité nouvelle, se déployait un instant dans le vent et l’air doux de Carthage.

Ce mot de fungia ainsi m’avait plu, proféré parmi d’autres dans une exclamation, et je l’avais jalousement conservé. Ses scintillements se posaient pourpres pour moi, brusques sur les visages, dans les intonations de ma grand-mère, lorsque je l’avais entendue prononcer et répéter ce fungia, long et paré d’un geste comme pour dessiner dans l’air le visage d’une personne rencontrée, une face arrêtée et saisie dans la cohue d’un jour de fête, dans une foule ou une cérémonie. Alors le jour de l’an sur la base militaire, ce mot de fungia m’apparut-il comme une profération rêvée.

Et j’accueillis triomphant les visiteurs, les proches, les voisins, sous la formule radieuse que j’avais inventée avec ce mot de fungia enfin posé, comme à sa place parfaite, dans une phrase française. Je le décernai à tous, leur souhaitant une très solennelle bonne année et buona fungia.

Je souriais sans doute, et la formule flottait dans l’air, dans l’ignorance somptueuse que j’avais de ce buona fungia et qui eût été en français un simple et malhabile bon museau.

Je m’adressais aux passants par-dessus les mimosas et les haies du jardin, dans les rues de la base militaire, aux visiteurs enfin et à la famille que je devais saluer et parfois embrasser. Tous riaient, radieux comme moi, et si dans le nombre de ces apostrophés heureux certains suivirent en italien peut-être un impossible souhait de bonne année et bon museau, ils n’y prêtèrent aucune attention. Et je crus même un temps que ma trouvaille existait. Elle prenait son vol et son autorité tangible, au même titre que tant d’autres souhaits d’une bonne année nouvelle, dont je mesure aujourd’hui que ceux-là étaient alors pour moi, à leur tour, de si simples et si réussies inventions.

Puis vint une femme sanglée de gris et de noir, revêche et ridée, que connaissait ma grand-mère. C’était une Tante Isabella, dont la laideur un peu osseuse et le visage anguleux, proéminent, prêtaient à des amusements parfois pour son involontaire diminutif de Bella. Je me souviens seulement du halo et du monde de ses superstitions, et qu’avec Tante Peppina elle lisait comme elle, dans une scène s’ouvrant tout à coup de souci concentré et de gravité, nos destins dans les cartes, dans les dessins épais du café demeuré dans le fond d’une tasse ou d’un bol.

Ainsi cette Tante Bella avec Tante Peppina rejoignent-elles des images toutes faites de devineresses, et cette Tante Bella d’un instant remplit certes encore aujourd’hui pour moi, sur ces buées des choses en nous où les souvenirs et les symboles s’ajustent, une place primitive des récits de sorcière et des malédictions.

Il y eut cet instant alors où je lui décernai, comme à tous, ma formule si heureuse et ailée de Bonne année et buona fungia.

Puis tout se fracassa. Je sus en un éclair qu’elle comprenait l’incompréhensible que je ne comprenais plus, et elle se redressa, se ferma, cinglée et haineuse tout à coup, comme sous une injure ou une obscénité. La formule tomba, disloquée, brisant toutes les créations et toutes les magies.

Ce fut plutôt comme un départ. Il n’y a en réalité pour toutes ces impressions gardées ni triomphe ni retour. Et tout ceci me semble aujourd’hui être demeuré fixe, longtemps, sur la base militaire d’Al-Aouina. Ou plus exactement, à supposer que l’on puisse retracer cette fiction qu’on appelle notre être, ces très habituels passages de l’enfance chez les hommes ont donné, nous savons, maintes transpositions dans tous les univers, tous les détails et les fluctuations de ce moi qu’on nomme parfois un corps et parfois une vie.

Cependant il se passa ceci de particulier pour moi, dans le beau flottement bientôt des pays quittés, qu’un monde nouveau s’agrégeait à tous ces instants, à toutes ces déroutes du magicien, et que cette sorte de nouvel univers, de monde éclairé d’une brusque largeur, se présentait tout autant comme une France à venir que la forme nouvelle, apparue, à venir elle aussi, de la vie des adultes.