dimanche 31 mai 2020

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Images d’aurore — II

8. Fêtes de France et d’orient.

, Alain Coelho

Evénements, célébrations, visites, anniversaires, grandes « occasions » émaillaient le temps fluide et solide sur la base militaire d’Al-Aouina

Evénements, célébrations, visites, anniversaires, grandes « occasions » émaillaient le temps fluide et solide sur la base militaire d’Al-Aouina en de fines bordures, des arrêts, de très nettes encoches parfois. Incisions irradiantes, travées brusques dans l’air et dans le rythme propre de la maison, comme pour tous les enfants sans doute, ces jours et ces heures flottaient dans la nappe heureuse du temps qui n’avait ni jours ni dates, pas un monde conscient mais une sensation, un sentiment de vie à la fois fixe et changeante. Jours attendus et promis, jours à ne pas oublier, réjouissances à préparer comme des décorations à faire dans la maison pour les autres tout autant qu’à goûter pour soi-même, portes s’ouvrant sur des parois tombées, ces jours particuliers existaient comme un jeu très rigoureux et menu, semblaient émaner du mouvement naturel de vie continue des matins au loin, revenus sous les plateaux de Carthage, mais aussi de la belle surface de grand carton imprimé et des pages illustrées et glacées du calendrier dans la cuisine. Grandes images, dessins, photographies en couleurs d’une France et d’une Europe que je ne connaissais pas encore, ce monde du calendrier créait un monde à soi-seul. Les dates à comprendre et à lire, à entourer, agrémentées de notes et de repères, venaient se poser comme des fleurs brusques et écloses sur les jours, faisaient des signes nets et infinis comme ceux de listes établies, de noms de villes, de préfectures et de départements sous des images de neige et d’hiver, de montagnes d’alpages, du Tyrol, du Mont-Blanc, se posant cependant dans l’air doux de la baie de Tunis par la fenêtre ouverte.

Noël, Pâques, la Toussaint, le Jour de l’an, le 14 Juillet et même Mardi-Gras, auxquels s’ajoutaient les évocations de la Saint-Michel-Archange ou parfois pour ma grand-mère d’une Sainte Rita ou d’une Sainte Lucie qui tombait en décembre, affleuraient dans une irradiation d’Europe et de fêtes, de traditions de France que nous célébrions. Toutes les familles les observaient sur la base militaire, créant une sorte d’heure commune. Et si celle-ci n’émanait ni exactement de la cité toute proche et quittée d’une Tunis du protectorat, ni tout à fait d’une France plus lointaine encore qui était celle des drapeaux et d’un rapatriement à venir, elle s’établissait dans les rires, les échanges de saluts enjoués, les plats parfois partagés et les friandises, des invitations à jouer et des goûters des enfants, défilés, fanfares, déferlements sur les rues de la base entre les maisons, les hangars et les pistes d’envol. Cases écrites entourées, encoches, jours soulignés faisaient comme des créations et des bonheurs nouveaux dans ce monde particulier d’Al-Aouina, du calendrier, des images et des pages illustrées.

L’un et l’autre des instants célébrés dans l’année semblaient d’une extrême importance, se mêlaient dans la matière fluide, parallèle, immuée, des aurores et des jours retrouvés. Et ces promontoires d’attente, de fêtes de France et d’Europe, me laissent encore aujourd’hui une sensation de société s’agrégeant qui brusquement prend corps sur la base militaire, à la fois un peu extérieure à mon être et cependant s’y posant comme des grains de réel. Car il s’y superpose, de suite et dans la même impression d’égrènement et de parures, jamais exactement un monde de la nature mais d’un flux des personnes se faisant, l’image pour moi de chapelets.

Superstitieux, si religieux jouets, gracieux et petits parfois sous les doigts de ma grand-mère, dans son recueillement que je n’aurais osé interrompre, les grains du chapelet se mouvaient et glissaient dans ses mains comme au seuil de nos vies s’assemblant à l’entrée d’une maison, avec la minutie, avec la gravité, avec la sorte de science aussi et des marques de jours sur le calendrier.

Cependant si j’essaie de retrouver et fixer tous ces jours consacrés, ces stries un peu immatérielles de l’année venant à la fois dans notre vie réelle et d’une autre, rectangulaire, telle miniature, de la maquette chiffrée du calendrier dans la cuisine, je vois bien aujourd’hui, en regard des mondes d’Arabie dans lesquelles je vivais encore, que ces fêtes, ces grandes occasions sur la base d’Al-Aouina furent en réalité, hors la fête de Pâques peut-être, chaque fois des déroutes d’orient.

Une Arabie des Turcs, des Berbères, des Italiens, des Français, des Grecs ou des Maltais, cet orient de Tunis était certes un orient rêvé, comme l’on a pu parler de province de l’âme pour désigner la substance et le lieu de toutes les impressions des songes et de mondes en nous. Et cet orient ouvrait sur des mystères dérobés, ainsi que pour des portes, des couloirs aux ferronneries cloutées dans les dédales de Médina, avec des silhouettes passant, entrant et sortant dans les senteurs du feu de bois.

Certes ces silhouettes aussi, jusqu’aux odeurs qui semblaient les border, étaient situées dans le temps, et elles ont dû disparaître sans doute à Tunis comme ailleurs dans un monde passé ainsi que des couleurs enfuies, un univers de curiosités et de photographies. Mais cet orient de silhouettes drapées et d’odeurs, des bijoux d’argent dans le pli des vêtements des femmes arabes se glissant dans les ruelles ou surgissant des places au soleil, donnait sur la belle et précieuse réalité des récits s’insérant dans nos vies.

J’y suivais une éternelle et comme parcourue ruelle de l’esprit, ainsi qu’elle s’étend encore dans le tréfonds de mon être, aujourd’hui en dépit de l’histoire des pays et du changement des mondes. Elle donnait enfin sur les peurs, les charmes, sur les dédales de la Médina dans laquelle mon grand-père me conduisait, parlant en arabe, en italien, en français et en arabe encore dans une sorte de sauf-conduit guetté des mouvements et des langues, depuis la rue des Libraires et ses vieillards immobiles, assis, nous scrutant, jusqu’aux abords de la mosquée de la Zitouna, ou bien encore après la Casbah, dans le vieux quartier de la Manouba s’effritant, gorgé de chaleur, de douceurs, de rires et des silhouettes se croisant, jusque dans le détour du petit sanctuaire de Leila Manoubia.

Le train du TGM, dont j’avais tant goûté le bonheur des wagons traversés de lumière, gorgés de monde, leur avancée tournant sur la lagune rose vers la mer du Levant, nous était à présent interdit. La sorte de fil stable d’une France de Tunis résidait alors dans le « ravitaillement », car nous nous rendions plus rarement vers la grande avenue, la Porte de France, le marché de la place d’Espagne, et seulement en voiture. Ainsi jusque plus tard, dans ce pli de tout l’être et que nous croyons des habitudes, mais qui est parfois une sorte d’analyse involontaire des choses et un mouvement résolu, comme de retrouver un fil ancien advenu, ma mère continuera de parler de ravitaillement en France pour « aller faire les courses », acheter quelque chose dans un magasin.

À Al-Aouina, l’approvisionnement des familles était assuré bientôt par des marchands arabes qui venaient en camion. Arrêtés, fixes enfin comme des boutiques, les pans de tôle du camion se déployaient sur les rues, devant un hangar ou sur un trottoir, et se changeaient en étal d’épicerie, de boucherie, de fruits, de légumes, de cahiers, de pinces à linge et de lessives. Triomphaient là aussi des nouveautés d’une Europe moderne, ainsi que ces paquets cartonnés aux fines poudres blanches, odorantes, du Bonux venu de France, et dont les petits jouets aux couleurs vives moulés en matière plastique gardaient longtemps encore l’odeur de propre de nos linges lavés. Mais les camions des vendeurs arabes, plus encore qu’en des marchandises, ravitaillaient en réalité la base militaire en son impression de toutes parts d’un mode de vie courant, continu, jamais interrompu.

Les boutiques des camions s’ouvraient, puis repartaient jusqu’à la fois prochaine, leurs passages inscrits entre les jours des fêtes sur le calendrier aussi, et leur décoration d’étal, l’entassement des marchandises offrait pour moi toutes les imageries, les objets, les publicités, les photographies de France, les mondes des pages en couleurs d’un dictionnaire Larousse, avec parfois une carte postale de Marseille, de Paris, de La Rochelle, de Lyon ou encore de Padoue et Venise.
Brillantes, en couleurs, aux bords finement dentelés, enfin se recourbant un peu sur elles-mêmes dans le soleil et la chaleur, ces vues avaient-elles été reçues par le marchand, qui les affichait dans une sorte de pacte et de blanc-seing sur la base militaire, ou bien les vendait-il et pouvait-on les envoyer de Tunisie par la poste nous-mêmes ? Mais c’est là, à Al-Aouina, que j’entendis pour la première fois parler de la Tour Eiffel et des gondoles à Venise.

Alors avec ces vues différentes et de tous les pays d’Europe, jusqu’à de la neige s’insinuait sur la base militaire à partir des images lisses de Noëls d’Angleterre ou d’Allemagne, de sapins, de vœux en relief sous les doigts d’une traînée brillante qu’on me lut Bonne Année sur des lettres en boucles, dans une telle netteté pour moi que des formes de neige et des flocons auraient pu flotter tout autant sur la baie de Tunis et les plateaux de Carthage, rejoignant des dates et des célébrations, les pages en couleurs du calendrier dans l’air vaste et marin des senteurs de jasmin et des mimosas.

Pour la fête de Pâques, conduits dans cette sorte de camion de boutique par un marchand arabe qui les ramènerait le soir, mes grands-parents avaient passé les barrages et les contrôles, emportant depuis Tunis avec eux leur précieux et immatériel chargement de mondes d’Italie. Et entre toutes les fêtes alors, celle de Pâques me demeure comme un peu orientale, incompréhensible, et elle m’apparaissait déjà comme la moins « française » des fêtes de notre retranchement sur la base militaire.

C’étaient des rameaux d’olivier, des œufs en chocolat, un amoncellement de crêpes que ma grand-mère appelait Colomba. Dehors, dans le jour, jamais sans doute je n’ai éprouvé si fortement un tel sentiment de renouveau et de printemps montant, une telle impression de naissance de l’air que cette fête culminante de Pâques. C’était un goût de membrane dilatée et gobée, saisie d’un seul tenant, comme la matière lisse d’un œuf et le beau gonflement d’une coquille opaque. Les oiseaux de toutes parts dégorgeaient des gerbes de mimosas et, dans le lointain, de l’autre côté des hangars et des pistes d’envol, la baie de Tunis et Carthage avait les parfums se mêlant des fleurs d’orangers, des citronniers, du jasmin dans l’air doux.

Dans la maison, depuis la veille, ma mère s’était consacrée à la tâche sacrée de la préparation du casatiello, car les jours et les fêtes s’agrégeaient dans les saveurs et les dégustations. Troublant et unique gâteau de sucre, de pâte, et d’œufs entiers comme des œufs durs, de viande parfois, et qu’en Tunisie les Italiens eux-mêmes appelaient Campanar, gâteau de Campanie, le casatiello demeure pour moi la plus impartageable, la plus lointaine et la plus disparue des saveurs de l’enfance et des fêtes. Il rayonne de ses œufs entiers, lisses et débordants sous les beaux croisillons de la pâte dorée, enserrés et clos dans ces bandes épaisses et croustillantes, et dont le premier morceau chaque fois m’était destiné comme une friandise et un très incernable « baptême ».

Troubles, délices, et dans cette étrangeté alors face à laquelle d’instinct je n’aurais posé nulle question, je savais cependant que ma grand-mère regardait et trouvait un abrupt « corps du Christ ». Car dans ces mondes très différents d’une chrétienté de France, venus de Sicile, de Grèce et d’un orient lointain, d’Egypte, de Phénicie, de Mésopotamie, la chair du gâteau du casatiello semblait tombée de quelque mystère d’Atys que je ne connaissais pas, mais dont la densité grave et belle se déployait dans l’air, ou d’Osiris, ou d’une Jérusalem de via dolorosa, précieuse, heureuse enfin dans l’ingestion et la saveur de mystères, de croyances, de récits, et où la pâte et les œufs cuits entiers et solides donnaient réellement ce corps immatériel et vaste au gâteau.

Les croisillons de la pâte croustillante avaient les flottements troublants d’une précieuse absence, de formes auxquelles ma grand-mère et ma mère croyaient, qu’elles semblaient voir, et qui représentaient les montants de la croix. Et j’en mangeais enfin, sur le gâteau, la délicieuse première bande détachée, sous le regard, attentif et heureux, de ma grand-mère posé sur moi.

Quant au jour de Noël, si je cherche aujourd’hui, il commençait d’avoir déjà sa teinte unique de fête de France, des cadeaux et de sapins d’Europe. Là le jour de Natale, le Noël des Italiens, s’était comme de lui-même estompé chez nous sur la base militaire, s’il me laisse la traînée seule dans l’esprit encore de la sorte de maquette merveilleuse et immense de la naissance du Gesu bambino des crèches, que je n’allais plus voir avec ma grand-mère, à la Médina, dans la vieille église Santa-Croce.

Il y avait une crèche aussi dans ces Noëls nouveaux d’Al-Aouina et de notre retranchement, mais elle était petite, faisait une sorte de jouet de plus, de décoration, s’insérait dans un univers des préparatifs. Et elle avait perdu le plan des songes, cette sensation de monde sacré apparaissant, de beauté des croyances et des formes se mêlant, de réel et de superstitions dans le souffle aimé de ma grand-mère près de moi. Mais elle continuait de préserver parfois, çà et là dans un personnage, dans une lumière, quelque impression fugitive d’Arabie, d’un détail d’échoppe bariolée ou d’enseigne de la cité de Tunis.

Mon père avait sorti les boîtes de carton, avec les sujets soigneusement enveloppés, et peu avant Noël la crèche avait ainsi la forme de minuties retrouvées, un univers d’agencement, de construction dentelée, lumineuse, infinie qui se surajoutait à une table étincelante des grands jours, des assiettes aux bordures dorées, des vases clairs enfin, effilés, comme aux précieux bouquets aussi des serviettes damassées, sur un amoncellement des verres l’un contre l’autre, en petites formes naissantes de panaches et de gerbes.

Les boîtes de carton contenaient les boules de Noël, une longue guirlande aux multiples ampoules de couleurs, et tous les personnages de la crèche extraits de leur écrin de paille. Un fort papier marron, moucheté de taches de vert sombre, formait la niche d’une petite grotte que mon père posait sur un guéridon de bois ciré. Et il fixait derrière, comme un vaste décor qui fût celui d’un immuable Noël, de grandes images sur un carton rigide, scènes lisses et en couleurs de sapins enneigés d’Autriche, des Alpes, maintenues contre le bas du mur derrière la crèche par quelques poids invisibles et perdus entre les petits personnages alignés. Il semblait alors que la masse verte et que les silhouettes de papier glacé des sapins, parfois un vallon enneigé, faisaient un monde vaste qui veillait sur la grotte, ajoutaient à la belle étrangeté de Noël sur le bois sombre du petit guéridon, tandis qu’au loin dans le soir le vent et les flots battaient dehors sur la baie de Carthage.

Certains des petits personnages de plâtre peint semblaient recouverts d’une sorte de feutre, imitant le pelage ou des vêtements parfois. Au centre, devant la grotte, un petit cercle doré et vide de carton scintillait, ainsi que le support doré et brillant des gâteaux exposés aux vitrines des glaciers sur la grande avenue de Tunis. Soleil, cercle doré de friandise absente, on m’expliquait qu’il était réservé au personnage de Jésus que l’on y placerait seulement au matin de Noël.

Tout autour de ce cercle d’attente et de vide, ainsi que sur des rayons invisibles, symétriques, vers le fond en arrière se tenaient le bœuf d’un côté au beige velouté, et l’âne de l’autre, au pelage gris mat. Et l’impression que j’avais, de ces habitants immobiles dans le fond de la grotte, était une haleine animale, déposée sous le papier, donnant corps au silence, à un sentiment de souffle retenu et humide qui constituait pour moi le fond obscur des grottes, des souterrains, des dédales enfin et des passages sous la cathédrale Saint-Vincent-de-Paul jusqu’à la Médina.

La crèche était éteinte, puis s’allumait, car mon père l’éclairait de la guirlande électrique, et il me reste l’ingéniosité un peu grave de cette installation dans l’évocation de dangers de toucher au « courant électrique », ainsi que dans ce nom moderne, tout carapacé d’une autorité naissante, de « transformateur ».

Mon père avait pratiqué même une petite échancrure dans le papier du plus profond de la grotte, et lorsque tout s’allumait le soir, que tous les personnages et les bords surchargés du petit guéridon avec ses trophées de verres irisés, de coquillages, de roses des sables et de boules de Noël, se trouvaient illuminés des petites ampoules de couleurs de la longue guirlande, toute la crèche se trouvait éclairée, et depuis le fond de sa grotte de papier se faisait une lumière bleu pâle. Buée de nuit, ciel miniature de sujets de Noël, tandis que « dehors », devant la grotte sur le petit guéridon, les couleurs de la guirlande allumée demeuraient douces et fixes. Du rouge très pâle, du jaune, du vert, de l’orange parsemaient ainsi l’ensemble de la crèche, figeaient les petits personnages d’une sorte d’arrêt parfait, d’une vie silencieuse et douce, fragile et belle, surprise un instant dans ses couleurs diffuses.

Les sujets de Noël se déployaient devant l’entrée de la grotte, drapés, agenouillés parfois, les mains croisées sur la poitrine, avec Marie, la mère de Jésus d’un côté, et de l’autre la petite statuette de plâtre peint de Joseph, le très étrange nourricier, et dont le titre de « charpentier » semblait édifier à lui seul un mystère et un monde. Tous deux se tenaient, fixes, autour du centre dense et vide du personnage absent, du nouveau-né, foyer de Noël comblé déjà et connu de tous, flottant dans sa sorte de nuée des récits comme dans l’infinie justesse et l’infinie architecture du papier-grotte de la crèche agencée par mon père, dans la répartition savante enfin de tous les personnages attendant.

Sur un côté, presque sur le bord du guéridon, se tenaient trois personnages dans une ligne unique, bariolés de couleurs. Les rois mages apportaient des offrandes, des trésors, et le premier était agenouillé, présentant un petit coffret qui figurait une sorte d’écrin, et qui eût contenu pour moi jusqu’au mystère enfermé et enclos de la sonorité, longue, comme savourée et mangée, de leur beau nom de mages.

Car peu avant Noël, lors d’un goûter avec d’autres enfants, la femme du colonel avait expliqué que le nom des « rois mages » venait de la Perse, et qui était pour moi celle des génies et des Mille et une nuits. Si j’ignorais tout d’une chronologie des choses, leurs charmes désordonnés au contraire se juxtaposaient en un charme plus dense, et qui faisait des Rois Mages des proches d’Aladin ou d’un Sindbad marin, tel Ulysse dérivant sur les mers. Et si j’avais compris (mais le pouvais-je seulement), que ce même nom de mages était celui de magiciens, il m’eût plongé encore en des naufrages vastes.

– C’est le nom de Mazda chez les Perses ! comme celui des piles, avait-elle répété en riant, c’est le nom de la lumière !

Et dans ce trouble, certes d’un monde pratique et qui fût celui des enseignes et des publicités en ces années des colonies à Tunis, la matière moderne des piles tout à coup prenait son assise et son origine dans un autre univers que celui de ces « lampes de poche », neuves, hautes et plates, laquées de couleurs vives, que les marchands arabes vendaient aux étals des camions comme dans les boutiques quittées de Tunis. Alors les piles, les lumières, la guirlande allumée de la crèche, les rois mages d’orient, les petits personnages parés de couleurs et d’offrandes devant la petite grotte de papier, dotaient pour moi la crèche de trouées particulières de lumières nouvelles, de fabuleux voyages et d’un orient de Perse, mais avec l’ingéniosité si concrète à portée, le beau volume de métal coloré, des lampes de poche accrochées à l’étal du camion et qui prenaient leur part d’orient, se surajoutaient à de très mystérieuses et très insoupçonnées offrandes.

Les petits personnages alignés des rois mages flamboyaient ainsi dans mon imagination, à moitié princes, parés de morceaux de velours et des losanges de tapis d’Arabie, à moitié silhouettes furtives entrevues et se fondant dans la Médina disparue. Esprits malins, bons et mauvais génies, personnages des récits et des illustrations, dessins, figures exorbitées de jeux de cartes et des boîtes en couleurs du Nain Jaune, parfois formes débridées et folies des matières de la nuit, des orages, des terreurs et des songes, les petits personnages se tenaient alignés devant la crèche, fixes et lancéolés des mystères de leurs pays lointains, de contrées sans fin traversées, d’ors, de parures et des nuits étoilées. Et il n’était dans leur sillage que de belles formes d’orient, ainsi que dans leur file, et comme les surplombant de sa hauteur, un chameau se dressant, légèrement velu, chargé de coffres précieux et de parures, avait un pelage duveteux collé sur le plâtre comme celui du bœuf et de l’âne, mais qui pour moi devenait plus feutré, comme d’une autre nature, par le dépôt de poudres du désert, de chemins parcourus pour des cadeaux portés, depuis une Perse lointaine et par tous les voyages accomplis.

Les déroutes d’orient vinrent cependant des cadeaux.

Et je songe à présent, qu’outre l’occasion d’un Noël qui pour la première fois ne fût plus exactement un jouet, il y avait pour ma mère la prévision du froid en France, et l’idée d’un rapatriement proche. Ainsi on m’offrirait cette année-là des vêtements de « velours bouffant ».

J’ignorais ce qu’était le velours d’un vêtement, et je n’en gardais que l’impression scintillante d’un tapis de jadis, à Tunis, au-dessus de mon lit. Le mot de bouffant, dont je ne comprenais pas exactement le sens, accolé à celui de velours, donnait à l’ensemble une sorte d’une bouffée d’air se mouvant d’un unique tenant. Et je ne doutai pas alors que le velours bouffant serait le plus somptueux des cadeaux, une sorte de somptueux déguisement, la parure et le vêtement du prince en turban sur le tapis arabe dans la nuit étoilée. Tournoyant, irréel et cependant promis, le velours bouffant était une récompense des songes, tissé de la matière des étoiles des Mages, des récits, des légendes, des chevauchées d’Arabie dans la nuit au milieu des losanges du tapis arabe à Tunis au-dessus de mon lit. L’expression en secrétait elle-même dans mon esprit les beaux reflets moirés, des miroitements comme sur le devant de la petite grotte de papier avec la file des rois mages semblant m’attendre, m’inclinant à emprunter ces parures et ces gestes d’orient.

Le charme de ces mots enchanteurs s’étendit sur des semaines peut-être, car dès début décembre, j’avais accompagné mes parents pour l’une de nos rares sorties à Tunis, et étions allés chez Monsieur Spiteri, le tailleur de la Porte de France. Les pièces de l’appartement, sans boutique ni échoppe et en haut d’un long escalier, demeurent un peu sombres dans mon souvenir, traversées cependant comme par des couloirs obliques de lumière, de découpes de tissus fins, doux ou rugueux, effrangés, avec des fils épars tombés au sol comme des bords de buvard.

Je respirais les parfums des rouleaux d’étoffe et de draps lissés, odorants de neuf, moelleux, ou soyeux ou légers, et les épais cylindres des tissus roulés s’entassaient sur les boiseries claires, près du rayon de soleil d’une fenêtre sur la grande avenue. Monsieur Spiteri, avec un mètre de tissu serpentant bientôt dans ses mains, elles-mêmes devenant de vives et très fluides abeilles flottantes, dans les odeurs du neuf et de l’apprêt, prenait en réalité mes mesures. Il nous raccompagna à sa porte dans ce flottement soyeux des sourires, des amabilités silencieuses et des tissus, et nous redescendîmes. Tout mon être d’enfant quêtait encore, sans les trouver, descendant l’escalier, l’envoûtement, l’apparition du velours des vêtements.

Le matin de Noël arriva. Dans ma chambre, sur le rebord de mes draps, je tenais des sujets de chocolat que ma mère venait de m’apporter au lit, emmaillotés du papier argenté d’un pâtissier de Tunis, avec un père Noël en sucre paré de feutre rouge. Mes doigts faisaient crisser doucement les papiers brillants, glacées et précieuses feuilles de miroirs froissés qui détenaient la matière du chocolat et la sensation tout entière de Noël. Puis je descendis et, dans le bonheur du petit déjeuner, des odeurs du café, de la douce quiétude du jour lumineux dehors contre les vitres, ce fut l’instant du cadeau. Je dépliai le paquet, défis les rubans puis les papiers de couleur des boîtes de carton qui contenaient, je le savais, les vêtements de velours bouffant.

Je regardai avec surprise un pantalon beige. Des côtes droites, de haut en bas, faisaient des surépaisseurs régulières et fines dans le tissu, dépassaient, douces et soyeuses sous mes doigts, odorantes de neuf. C’était si étrange et si simple. Je regardai les vêtements, faits des tissus taillés dans un rouleau, dans un des lourds cylindres dont j’avais respiré les senteurs chez Monsieur Spiteri, mais comme tombés, déchus en de si infimes morceaux de vêtements à ma taille.

L’odeur de neuf et de tissu se déploya des trois boîtes. Un plaisir de vêtements sous mes doigts glissait comme de l’air fluide et parfumé sur les surfaces épaisses et beiges de ce qui était ainsi du velours, sentait bon contre moi dans le matin de Noël. Cette nouvelle odeur s’enserrait dans celle de la maison et des fêtes. Je me revois debout. J’essaie le pantalon, la veste. Le « velours bouffant » cependant s’étire, s’éploie dans le souvenir seul et pâle des couleurs du tapis arabe au-dessus de mon lit tandis que, près de moi, tous me sourient et m’embrassent. Il y a des oncles, des tantes, mes grands-parents. Les voix s’entremêlent, ont le beau tumulte rassurant qui borde toutes les vies. Un impossible et disparu velours bouffant, comme dans les mesures chez le tailleur, continue de flotter sans matière, passe un instant dans les rires, sur les visages heureux, rayonnants, retrouvés dans le bonheur d’un midi éclatant, absorbant l’ombre enfin de toutes les mauvaises grâces. Ce n’est pas de la tristesse, dans ce sens après coup que l’on donne à des sensations plus précises d’enfance. C’est à présent que tout cela revient, et que je peux le voir. Il n’y avait pas alors de retard dans l’esprit ni les choses, seule la tension et seul le flux de la vie qui venait et changeait.

Les femmes de la famille sont heureuses, rient, et les regards brillent comme de se retrouver et chaque fois de rire et de pleurer ensemble. Tout l’air est gorgé du seul et très profond Noël de ces joies. On rit, on s’embrasse, on me prend la main et je fais à nouveau plusieurs tours sur moi-même pour me montrer habillé. C’est une lente surprise, elle n’a pas lieu exactement dans la nature ni dans l’air, mais dans une sorte d’éternelle assemblée heureuse, comme si l’occasion d’une splendeur rêvée était toujours passée, qu’elle a disparu, ne s’est jamais présentée.

Les magies d’orient sont demeurées dehors, de l’autre côté des fenêtres dans la belle lumière des plateaux au-dessous de Carthage, dans les récits et les songes, dans l’image du tapis de velours au-dessus de mon lit, et où un prince arabe éternellement dessiné est vêtu du velours comme de la substance tournoyante de la scène elle-même. La femme qu’il enlève est parée aussi de scintillants miroitements de velours, d’Arabie, d’un orient bordé de nuit étoilée et comme du galop des chevaux. Au loin un trait jaune pâle figure une cité quittée, et la lune, dans la courbe du croissant d’un drapeau ou celle d’un cimeterre levé, semble veiller sur cette ville endormie.