vendredi 1er mai 2020

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Images d’aurore — II

7. D’un âge d’or et des corps.

, Alain Coelho

De multiples façons, les vies d’Arabie et celles d’Italie n’étaient jamais tout à fait closes dans notre retrait sur la base militaire d’Al-Aouina.

Et les impressions du Fort des Turcs de La Goulette, des ruelles de la Manouba, de la Petite Sicile de Tunis perduraient dans cette réclusion nouvelle où nous vivions, dans cette largeur sans cité ni fourmillement sous les plateaux de Carthage. Ces impressions demeuraient parfois sur ma peau, dans mon souffle, et je recherchais même jusqu’au fond du jardin, mais d’un autre jardin que celui d’à présent, après les tables et les chaises de bois qui demeuraient dehors, sous les branches basses et sombres d’un arbre, l’humidité stagnante d’un robinet gouttant. Etrangeté guettée, c’était un bonheur de tout mon corps et la stupeur d’un suc interdit et immense. Je recherchais l’odeur moisie de la terre retournée par mon pied, et celle du petit jouet blanc, jauni par le temps, hochet d’enfant en caoutchouc et par endroits coupé, son odeur forte, âcre et suave demeurée à Tunis, et ses parfums inavouables comme d’Arabie et de sécrétions aimées.

Et dans le même temps, mû par la sorte d’instinct de survie de l’insecte qui fait notre vie la plus profonde, installé sur cette base militaire, coupé bientôt de la vie de Tunis qui avait été pour moi un promontoire sur la mer, un flux natif et ininterrompu des êtres, je me livrais à l’immensité d’une insondable nature, comme des confins du monde et de la Cimérie. Des êtres se dressaient brusquement devant moi, se confondant bientôt aux moteurs des voitures, aux camions militaires, à la terre sèche, aux pierres, aux quelques arbres du bois où nous jouions près de la maison, et à cette sensation enfin de sève et d’air vif de la baie de Carthage et d’Al-Aouina. Et dans cette nature, comme la rendant plus sensible, plus achevée, plus nette au détour des routes, au détour des maisons et du bois, flottaient les mouvements des familles, des petites filles, des enfants et des mères qui se saluaient, souriaient immobiles et fixes dans la douceur du jour.

Si tout avait cependant comme un mouvement d’hésitation, un instant suspendu entre les êtres, une sorte d’arrêt gradué parfois, c’était une retenue particulière que je n’aurais su nommer, mais que je percevais après la vie tumultueuse de Tunis et l’univers de famille italienne de ma mère, et qui m’apparaissait comme la particularité et l’essence de la langue française. J’entrais ainsi dans cette nature nouvelle, dans cet unique et ce très vaste monde de la base militaire.

Quelquefois dehors je marchais, je sentais dans ma bouche le goût fort d’un morceau de foccacia, ou de pizza que je tenais à la main (tant l’Italie, quittant notre vie, était tout entière passée dans la nourriture et les goûts), joie, sceptre de vie, prenant garde dans le toucher encore frais de la pâte croustillante sur mes doigts que les olives noires, les filets d’anchois à la saveur forte et salée, que les lambeaux moelleux et acidulés des tomates ne glissent ni ne tombent. Et je continuais de manger dans cette manière de triomphe et d’instinct à travers les allées du jardin, puis dehors sur les trottoirs de la rue goudronnée, dans le soleil, et sous les chants des oiseaux de la base militaire. Les hirondelles passaient, cinglaient brusquement en un arc vif, sifflaient comme des cris du ciel et de l’immensité. Je me nourrissais du jour, livrais mes narines et ma peau dans l’air chaud. Les mimosas jaillissaient des bords des maisons neuves, quadrilatères, volumes de la base militaire, resplendissaient dans le souffle de ma poitrine. Dans ma gorge, jusqu’à se mêler à cette sensation de douce pellicule de senteur et d’air frais contre mes yeux, leur âcre parfum se posait sur le goût des anchois, des olives noires, de la pâte croustillante, sur l’odeur de terre sèche, et il me semblait saluer leurs gerbes éclatantes de jaune frais et humide, venir souverain, invincible et continuant de manger, en marchant, jusque dans l’éclatante tige vivifiante de leur matière comme de jour s’ouvrant. Les oiseaux s’agitaient tout autour. Les branches étaient gorgées d’odeurs. Le soleil montait au-dessus du bois, traversait les grains fins et vivifiants de l’air, m’appelait plus avant entre les arbres, sur les rues goudronnées et les allées des maisons, jusque dans l’horizon large des hangars, des bâtiments et des pistes d’envol.

Couloirs, garages, jardins, terrasses, cuisines, dédales de pièces dont certaines étaient interdites aux enfants, lorsque j’allais jouer chez nos voisins, le « Corse » dont parlait mon père, ou chez la femme du colonel avec d’autres enfants. Et dans tous ces jeux alors, dans les chambres où nous nous tenions hors d’haleine, soit la femme du colonel soit celle du Corse nous dirigeait à nouveau au jardin ou dans une grande pièce pour le goûter. Et passait parfois ce même halètement, cette même source native que celle de nos corps dans la terre et les arbres.

La nature n’était pas seule dehors, ou plutôt les êtres en sueur, éclatant de rire, claquant une porte et courant, en étaient les très vifs remuements, et pour lesquels je songe aujourd’hui, dans la même impression qui me revient avec mon grand-père à Tunis, à une mer quittée et ses bancs frétillants, filaments mobiles de poissons aperçus, presqu’affleurant en surface, et qui avaient composé un instant sous les quais du port cette joie que nous suivîmes des yeux et aujourd’hui disparue, ces pans fluides comme venus et faits de la texture la plus sensible des eaux.

Les plus grands, les mêmes qui fabriquaient des arcs et maniaient des couteaux, qui taillaient des épées et des flèches, édictaient pour nous un déambulatoire ingénieux et renouvelé de parcours. Les voix des petites filles, les paroles, les cris, les gestes et la promesse d’infinis jeux à venir entraient sans aucune réserve dans mon esprit comme ils entraient dans l’air doux, sur la terre sèche et dans la chaleur, dans la matière de nos heures et de notre incessant mouvement revenant.

Parfois je pensais seulement à retrouver ce mouvement dès l’éveil et à l’échelle d’une vie entière à laquelle je n’accordais pas d’autre sens ni bonheur, comme nombre d’enfants sans doute et sous toutes les latitudes. Mais la latitude particulière et précise qui fut la mienne était cette manière de vaisseau immense et fermé, de Français et de militaires, comme entre deux traversées, et l’îlot unique d’une base militaire.

Ainsi dès l’aurore je reprenais le fil de ses mouvements et de ses jeux, des paroles, des expressions des visages, des cris, des rires et des plaisirs interrompus la veille. Et tandis que l’enveloppe de mon être n’était pas détachée encore des substances de l’éveil, de nos sens, de l’air, d’images flottant sur mon corps s’éveillant et les songes, déjà s’épaississait dans le jour pour moi le flux fixe des enfants à retrouver, ainsi que s’épaississait jadis sous le quai de Tunis le banc des poissons un instant, et il se poursuivait dehors sur la base d’Al-Aouina comme dans une éternelle circonférence.

C’est ce noyau de candeur native qui revient aujourd’hui, cette sorte de premier mouvement, et auquel chacun de nous a dû renoncer toujours dans l’édification de notre être. Mais il flotte un instant sur une solitude réelle, tout autant que sur une place-forte imprenable, que nous sommes devenus inévitablement avec l’âge.

Je m’abîmais dans les éclats des voix, les rires, les courses joyeuses et brusques dans les couloirs, dans les escaliers, avec les portes qui claquaient, se refermaient sur les pièces où je m’étais caché tandis que se taisaient les bruits, les appels, les cris, le passage des mères, les recommandations, l’appel aux goûters et aux repas parfois, et que les souffles se retenaient. Il y avait des cousins, des voisins, des fratries innombrables pour moi de garçons et de filles. Puis brusquement c’était un brouhaha dehors dans le jardin, au milieu de courses effrénées et reprises.

Sur le sol, aussi bien dans le jardin avec des bâtons sur l’herbe sèche que dans un couloir de la maison avec une bande de tissu tendue, des marques et des limites étaient figurées. De très longs et ingénieux dédales faisaient mon bonheur comme ceux de sciences et de constructions minutieuses réservées jusque-là aux adultes, aussi élaborées et aussi surprenantes pour moi qu’issues d’une géométrie des livres scolaires, d’images dessinées, de maquettes, de plans et de cartes, des volumes des hangars, des emboîtements de la base militaire, et du langage enfin. Les jeux élargissaient les heures, et portaient en eux-mêmes l’étendue moelleuse et légère des soirs d’été qui ne finissaient pas. Et il s’y ajoutait parfois, nous retrouvant avec d’autres familles brusquement à un détour de cohue sur la base militaire, des projections jusque très tard dans la nuit de cinéma en plein air.

Les images d’Eden ne sont-elles pas ainsi des images de ruche et d’activités incessantes ? Parfois coulaient des fleuves de lait, parfois des fleuves de nectar, et du miel blond tombait en gouttes des chênes verts, cependant que ni fleuve ni rivière n’existaient à Tunis, ni à Carthage, ni à Al-Aouina, ni à Byrsa, ni à La Marsa ailleurs qu’en ces levers, qu’en ces impressions d’aurores et d’Eden mêlés. Et seule irradiait pour nous la mer toute proche, d’un tout autre horizon large et sans cette impression de direction ni de flux des fleuves, des rivières d’Europe ni à portée d’un toucher de ruisseau, mais avec ses flots cependant qui portent encore jusqu’à moi, dans l’intimité de mon être alors ténu sur la base militaire, tous les scintillements de son Levant d’âge d’or.

Parfois dansait dans mon esprit l’image d’une petite fille. Demeure son nom de Monique, et que j’associais dans un étrange détour de sensations et de sonorités à ce jouet de caoutchouc lacéré sur la terre dans le fond du jardin de la maison laissée à Tunis. En outre ses parents et ses proches l’appelaient parfois de ce nom affectueux et français de « biquette », que je ne connaissais pas. Était-ce un calque, malhabile, la cascade désarticulée de son nom de Monique ? Le mot me faisait l’effet brusque d’une troublante intimité. Il évoquait le toucher rêche et troublant du caoutchouc du jouet, et un irrésistible appel. La forme déchirée du jouet avait-elle figuré une girafe, une chèvre ? Dans la sorte d’écran rétrospectif cependant des choses, de nos rivages de l’être où échouent tant de faux souvenirs, d’images, mais aussi des paroles et des sons, le jouet de caoutchouc déchiré dans la terre à Tunis n’avait-il pas dû être désigné déjà devant moi, de ce même nom de biquette qui me demeurait si étrange ?

Et tandis que la petite fille droite et calme se tenait près de moi, elle distillait ce trouble enfin et tout proche d’une sorte de monde sacré. Venu des basiliques, des sanctuaires, des superstitions de ma grand-mère et de ma mère, des imageries et des impositions sur mon front des doigts de tante Peppina, c’était celui des croyances, d’une Sainte-Monique, de statues blanches et droites, de cette beauté de marbre lisse et blanc comme de corps irrésistibles et figés du Musée Lavigerie ou des sanctuaires de Byrsa. Tandis que sa peau, sa présence, sa proximité, tout l’être dilaté enfin et le profil de la petite fille se dressaient près de moi dans le cercle des enfants, son nom de Monique irradiait ainsi. Sertissages, d’orient, des murailles anciennes se levaient dans mon esprit comme nos promenades disparues à présent avec ma mère et ma grand-mère sur la colline de Byrsa lorsque nous nous rendions à l’église de Saint-Cyprien, et que nous appelions enfin la basilique près de Sainte Monique.

En retour il existait une Sainte-Monique, dont j’ignorais tout hors les bonheurs et les curiosités révérées de ma grand-mère et ma mère, et qui passait avec le simple maintien droit et calme de la petite fille près de moi, dans la beauté des mondes, des magies et de l’art, d’images pieuses, d’antiquité et d’orient, de statues, de basiliques et de superstitions, constituant enfin, avec la sensation du caoutchouc odorant du jouet d’enfant disparu et de ce nom de biquette lancé parfois au retour de nos jeux, la merveilleuse, la simple et la si naturelle présence de la petite fille près de moi.

Il est ainsi des cristallisations qui ne refondent pas quelque être antérieur ni réel, mais dilatées dans le temps et les choses, et où se forme tout à coup le croisement de tant de flottements dans le tréfonds de notre personne et la caverne première de nos sens. Et c’était sans doute ce même profil magnifié de la petite fille, dans nos jeux sur la base militaire à Al-Aouina, se maintenant près de moi, et qui m’apparaîtrait encore, bien plus tard en Europe, avec stupeur et sous un angle précis, face à la statue blanche dressée, à la fois nue et drapée de ses fins filaments de marbre, de la pudeur dans l’église San Severo de Naples.

Dans la maison, je me souviens de couloirs glissants, où l’on se lançait sur des tissus de coton ou de laine, et de cette sensation de sol ciré que j’éprouverais bientôt en France sur les planchers lustrés tandis que les maisons de la base militaire offraient plutôt les carrelages lisses et patinés des années 1930 ou 1950. Et je vois la petite fille, Monique, le rouge aux joues qui s’élance. Je peux retrouver même dans ce mouvement, au-delà des années et des pays quittés, la sorte de fixité de son être, de son visage, de ses traits, la vie tout à coup près de moi de sa présence et de son corps tendu. Un large bandeau vert et clair, élastique, maintient dans mon souvenir ses cheveux longs et découvre son front. Et tandis qu’elle réajuste ce bandeau dans les rougeurs d’avoir trop couru, c’est une sorte d’arrangement extérieur des mères, et qui apparaît sur son être plutôt qu’il ne la change, hâtivement, comme un déguisement tombant et remis, de petite fille des revues, d’images de « réclames » sur la grande avenue des Européens avant la Médina. Et brusquement elle entre dans l’image du chocolat Cémoi, ou celle du chocolat Menier, que je convoitais tant, avec cette silhouette de petite fille consacrée tout entière à la célébration gourmande d’une vitrine regorgeante de pâtisseries et de confiseries, et tout en demeurant si nette, si droite, si dessinée. Et il me semble, la regardant remettre ce bandeau enserrant ses cheveux sur son front, que j’arpente un secret des maisons et des mères.

Nous étions parmi les plus jeunes sans doute des enfants. On nous appariait souvent, et ainsi je me revois avec elle. Nous nous sommes glissés ensemble dans un réduit, et avons refermé la porte sur nous. Je ne voyais pas distinctement son visage dans l’ombre. Je percevais son souffle. Elle parlait doucement, se serrait contre moi, chuchotait à mon oreille :
« Ils ne vont pas nous trouver !...
- Non, non, répondis-je sans autre raison que maintenir le fil précieux de nos souffles dans l’ombre.
- Chut !... plus bas, ils vont nous entendre ! »
Je songeais un instant à des sons irrépressibles, comme ceux effrénés des noms de Biquette ou celui de Monique, que j’avais si peur de hurler, de brandir tout à coup, primitif, heureux, dans une sorte de fulgurance d’oracles, de cris rentrés, de stupeur et de folie des corps !
« Oui, ils vont nous entendre.
- Chut !... ». Elle s’immobilisa, tout son être tendu, aux aguets contre moi, figée et le regard fixe sur le bas de la porte où passait un fin rai de lumière. Et nous gardions ainsi le foyer vif de nos souffles retenus.

Puis, dans la pénombre alors à laquelle je m’étais habitué, avec la lumière qui venait sous la porte et grâce aussi à la faible lucarne tout en haut du réduit au-dessus de cartons rangés, je discernai un instant l’éclat vif et heureux de ses yeux clairs et verts, oh, le trouble contre moi de ce profil immobile et sa présence réelle. Son regard était rivé sur la poignée de la porte fermée. Je sentais ses cheveux, son corps recroquevillé et vivant près de moi dans ses vêtements trop chauds. Je perçus l’odeur de son être échauffé d’avoir trop couru avant de se cacher. Et la dernière image que j’avais gardée d’elle, dehors, tandis que nous allions nous glisser dans le réduit, se superposa à son être à présent dans la pénombre contre moi, et c’était celle du rouge chaud qui montait à ses joues. Alors dans le silence, à travers les vêtements de son corps, dans l’ombre, je respirais les sucs de cette rougeur et de cette vie aimée, avec l’impression brusque aussi d’une indécence et d’une fusion mêlées. Je respirais l’obscénité pure, brûlante, celle aussi du langage et des noms terribles rêvés, de Monique, de Biquette, et de Basilique que je n’aurais osé prononcer, ou c’eût été entrer dans un monde hagard, halluciné, dans un chant fou hors de portée.

Parfois la communauté de nos jeux et celle de nos vies avaient des parois fines, invisibles, poreuses, identiques et elles se perdaient dans l’air. J’avançais, je portais une écharpe bleue, vaporeuse, de laine. Je n’avais pas vu exactement les visages, seules les silhouettes, et les trois jeunes filles étaient beaucoup plus grandes que moi. Elles parlaient bas. J’entendais cependant le mouvement chantant de leurs voix, et il me semblait passer dedans.

J’accordais à cette écharpe bleue nouée sur moi une valeur nouvelle depuis sa provenance qu’on m’avait expliquée, de laine des moutons, de ce beige si clair, sale souvent de poussières, que je reconnaissais dans le grouillement des troupeaux et les bêlements sur les routes autour d’Al-Aouina. Quelque chose de précieux alors, un beau bleu vaporeux, compensait la poussière et les épaisseurs beiges, et c’était l’irradiation de tissu convoité, de la laine envoyée en Europe et teintée depuis les moutons des chemins et la baie de Carthage.

Je passais dans cette écharpe bleue, avec l’impression de suivre un point fixe devant, cachant dans la suprématie mécanique et continue de marcher, le mystère et l’absence de raison, de point où se rendre, d’axe réel où se tenir sur la terre sous le regard des trois jeunes filles. L’une d’entre elles était une cousine, réfugiée de la cité de Bizerte tout au nord du golfe de Tunis sur la mer, et d’où nous venaient les échos récents d’événements militaires.

Elles chuchotaient tandis que je passais, et leur chuchotement semblait me désigner, me porter dans l’air, m’obliger à poursuivre et marcher plus avant. Dans un halo à la fois de petites filles, de femmes pour moi et de mères, elles touchaient un instant dans mon être comme de fins reflets, jamais enfuis, de verre irisé, d’eau des jeux lointains et de flacons heureux.

Mais ce monde si précieux de l’assemblée des femmes ne résidait pas exactement dans les corps, ni dans les voix des jeunes filles près de moi, ni dans leurs cheveux, ni leurs rires, ni dans leurs gestes de femmes. C’était leur manière de se tenir, leur si pleine et leur si naturelle gloire. Il semblait ainsi qu’il y avait plusieurs façons d’être vivant, d’être visible de tous, de parler, regarder, et qu’être une femme était la plus légitime, la plus naturelle, la plus limpide et la plus incompréhensible aussi de ces manières pour moi.

Elles chuchotaient tandis que je passais, que je me savais cependant regardé, car j’avais compris un instant que c’était de moi qu’elles parlaient. Ce fut le plus long des passages. Il y avait eu l’escalier déjà, et qui donnait sur le grand vestibule en bas de la maison, et je savais qu’en passant, qu’en poursuivant et descendant l’escalier tandis qu’elles se tenaient en bas, il me faudrait parfaire cette trajectoire vers un point imaginaire auquel je me rendais. Mais je ne pouvais renoncer, c’eût été une catastrophe de cesser, comme la chute de tous les édifices et des chuchotements, des assemblées, des maisons, des couloirs, et des chairs de nos êtres.

Comme aimanté par les jeunes filles, j’évitais cependant en marchant de croiser leurs regards. Je poursuivis ainsi. Je continuai d’emprunter cette ligne, ce chemin sans chemin dans le chuchotement vivant des êtres, des femmes et des mères. J’avançais sur ce tracé infini dont je comprends certes à présent qu’il était fait des battements de notre sang, des images se pressant ivres dans notre cerveau, et qui se domestiquent, doucement, puis finissent par se poser. Et je poursuivais mû dans leur logique et dans leur accord, dans les regards, dans les cités des hommes.

De façon nette tout à coup, je ne pouvais aller vers les jeunes filles, je ne pouvais céder à cette aimantation si vive puisqu’elles me regardaient qui marchais et qui poursuivais. Et je devais parfaire ce regard qui me contenait, qui attendait que je poursuive. Alors, en continuant de suivre cette ligne qui n’existait pas sur le sol tandis qu’elle prend toute son épaisseur à présent d’une errance à jamais commencée, où les pays quittés et les mouvements que nous avons, que l’on dit de pudeur, de secret ou de timidité demeurent accrochés, je semblais à mon tour parachever quelque intention secrète au sein des lieux, de l’espace, de la maison, et de nos vies sur la base militaire. J’avais cette écharpe bleue qui me revient aujourd’hui à l’état de pitié et d’emblème. Ai-je pensé jadis, tandis que je passais, à la beauté de cette écharpe bleue nouée sur moi comme à une pâle et vaporeuse excuse pour me mouvoir et pour passer près d’elles ? Dans leurs silhouettes assemblées de jeunes filles, dans leurs gestes si clairs, si découpés, si amples et assurés tandis que je passais et m’éloignais enfin, dans la beauté de cette écharpe bleue sur moi, il me semble que je leur accordais tout ce que j’ignorais, leur suprématie, leur façon de savoir, leur façon de rester. Et si une langue traverse les êtres, semble fixer leur silhouette, leur visage et jusqu’à leurs pensées parfois, ce fut pour moi sans aucun doute la langue française qui traversait les corps des trois jeunes filles me regardant à Al-Aouina, comme elle traversait toute notre vie nouvelle de la base militaire.

Était-ce déjà une France inconnue pour moi, qu’elles connaissaient sans doute, et qui se tenait dans un monde lointain, proche cependant et à portée d’un trajet en bateau que nous allions entreprendre, d’un « rapatriement » en réalité, et dont il commençait d’être question ?

Car la sorte de monde neuf de la base militaire était une matrice entière, sécrétant à partir d’Al-Aouina et de notre cantonnement la sensation, présente et redoublée, palpable de tous côtés bientôt dans la vie des parents, des enfants et des familles au fil des événements de Bizerte ou de ceux d’Algérie, d’une France où nous devions « rentrer ».

Années exaltées aussi d’un avenir proche, moderne, d’un prestige de France et qui claquait au vent ainsi qu’un linge blanc fraîchement étendu, tout y semblait gorgé de lumière et d’air vif. Et en effet comme après la fatigue, l’antiquité et l’usure des vies et des lieux de marchands du Levant, de colons, de navigateurs et de militaires jadis venus de Gênes, de Venise, de Pise ou de Livourne, après tant de tissus d’orient sous la peau de nos doigts, après la très ancienne Italie de Tunis et ses consulats depuis des siècles, ses familles portuaires venues de Malte, de Sicile et de Naples comme celle de ma mère, c’était une France plus récente de protectorat, de galeries modernes, de magasins vitrés, de grandes avenues et enfin du français, qui avaient pris la forme entre toutes d’une norme naissante.

Là, le français reléguait, dans cette façon intuitive et palpable des modes, toutes les autres langues, comme tous les autres pays, à une sorte de variante et de cousinage de régions d’Arabie.

Ainsi la base d’Al-Aouina fut pour moi ce premier univers de nouveautés où tout se déroulait en français, et que rien ne venait interrompre car il n’était plus situé déjà dans un monde de Méditerranée de Tunis. S’il n’était en réalité qu’un pauvre écart que nous ignorions tel, celui de l’Armée et d’une improbable cité française que constituait cette base retranchée près des avions et des pistes d’envol tandis qu’une guerre tout près au nord gonflait sur les rivages de Bizerte, je connus cet écart dans l’horizon gorgé des immensités de l’enfance, et avec l’impression de triomphes et d’air vif d’un monde claquant pour nous dans le lointain, de livres découverts à Tunis, de cartes de géographie, de la silhouette du vieux libraire de la Porte de France, et d’une Madame Ida enfin, Pénélope radieuse, l’institutrice dont la silhouette continue de flotter dans mon souvenir sur la grande avenue, et qui sans aucun doute pour moi nous attendrait en France, à Marseille ou ailleurs, comme à la proue d’un nouveau continent.

Illustrations : Louis Moilliet.