jeudi 29 juillet 2021

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FrenchMasks.SGDG

, Guillaume Dimanche

Deux-mille-un. Il y a vingt ans, un onze septembre, nous quittions le XXe siècle. Deux-mille-vingt-et-un. Aujourd’hui, sans doute, nous sommes bel et bien entrés dans le XXIe.

Ortie

Nous pensions que l’homme était plus fort que le sauvage, que le naturel. Toutes nos connaissances scientifiques et morales nous avaient détachées les pieds du sol. Brutalement, alors que nos industries et nos modes de vie commençaient déjà à organiser des dérèglements environnementaux, nous avons été rappelé à notre condition de mortels. Certain ont encore des rêves et des phantasmes surnaturels de domination universelle. Pourtant nos intelligences, individuelles et collectives, n’ont jamais été aussi grandes. Nos savoirs sont universels. Dans chacune des dimensions connues, par tous les sens, dans le conscient et même dans l’inconscient, dans la philosophie, nos savoirs sont immenses. Nous savons que l’infini est inaccessible. Nous délaissons, nous dégradons irrémédiablement et nous avons même la conscience de tuer le proche, le fini, l’alentour. Nous continuons de penser et d’agir contre nous-même dans notre entièreté, de l’éphémère aux glaciers éternels. Ils ne le sont plus

Inutiles et essentiels.

Depuis une année et demie, une partie de la population s’est vue décernée le symbolique titre d’inutile. Symbolique mais efficace. En opposition aux personnes essentielles. Les essentielles font vivre et ont un droit premier à la survie d’eux-même et de leur famille, les inutiles peuvent disparaître et mourir, elles sont des accidents. Les artistes sont de ceux-ci. Pourtant l’Histoire de l’Art est bien plus ancienne que celle de l’agriculture, mère de l’économie et l’algorithme. Bien sûr celle-ci a permis d’enrichir et de développer nos résistances et nos nourritures, physiques et intellectuelles. Mais on note et on associe bien les premières traces connues de l’homme intelligent (homo sapiens), il y a cent siècles en Asie (à quelques pas de Nazareth aujourd’hui), et en même temps que la naissance des premières traces artistiques quelque part en Europe actuelle (Roumanie), il y a environ trente-cinq siècles.

Dans notre longue histoire il ne fait nul doute alors, que l’art a bien plus longuement infusé, et certainement intensément, participé de la manière la plus utile à la construction de l’humanité. Que reste t’il de cette histoire comme trace des civilisations ? Quelle est cette nourriture pour laquelle nous parcourons le monde volontairement à chaque instant libéré du travail ? Rien, sinon l’objet artistique et culturel. Rien, sinon la peinture et l’architecture. Rien, sinon la musique et le théâtre. Rien, sinon la sculpture et la littérature. Oui, l’économie a participé à la construction des grandes œuvres, mais qu’est elle sans l’esprit et la volonté, sans l’invention de quelques femmes et de quelques hommes ? Aujourd’hui, grâce à nos ordinateurs, l’argent et l’économie fonctionnent tout seul. Ils sont autonomes. L’intelligence de cette économie est maintenant artificielle, les savoirs et compétences humaines sans objet. Il ne peut en être et n’en sera jamais de même de l’invention artistique puisqu’elle est accident. Un accident programmé n’en est plus un, il devient un outil et une aide à la naissance, à la création. Il n’en sera jamais de même des rêves et des phantasmes de chacun, ou sinon, quel intérêt, quelle joie, quel plaisir de vivre en humain ?

Dans les souhaits et les promesses de certains, trop nombreux, le monde ne doit plus être que sécurité. L’accident doit avoir disparu. L’inutile ne plus être, l’art un fossile. L’artiste, mort.

Cornichons

Des masques en Cornichons

Les germes des masques sont arrivés dans cette pénurie d’invention, dans cet enferment intérieur, dans cette mise à résidence, enfermé dans le silence du monde humain. Bien plus que n’importe quelle revendication politique, il ont été des signes de bonnes santé, la création d’un personnage, chevelu, hirsute, effrayé, halluciné, portant sur lui ce que les mots et les gestes imposaient à tous. Des barrières, des protections, des frontières, des rites chamaniques. Une herbe à brûler pour se protéger. Une pince pour arracher une mauvaise tumeur. Une racine pour retrouver les siennes. Un filtre à air pour expirer un air plus pur. Toutes ces tentatives de survie, enregistrées durant une année, constituent deux cent autoportraits, symptômes endémiques, de cette inutilité dont nous avons été désigné. Artiste, nous ne sommes jamais devenus adultes, sans doute, heureusement, mais non plus que rarement acceptés, et maintenant infantilisés, improductif : « Cherche un vrai travail ! » Plutôt mourir.

Alors, des papiers sont sortis de machines avec ces faces en noir et blanc. Joliment, naïvement, ils ont pris l’eau et des teintes fleuries à l’aquarelle. D’autres sont apparues sur des tirages photographiques lambda, grattés et tachés d’encre de Chine. Ils ont été scotchés, tels des annonces pour chien perdu, sur des panneaux de contreplaqué. Enfin, j’ai imprimé quelques-uns de ces autoportraits défigurés sur du papier affiche, des dos bleus. Scotchés, puis collés sur de grands emballages carton de bicyclette, repris à l’encre de Chine, ils sont devenus des grandes pièces, des faces de géants.

Et tandis que les expositions de novembre étaient à nouveau fermées pour un temps indéterminé, tandis que la vie en commun était à nouveau confisquée, confinée, tandis que seuls les travailleurs utiles étaient autorisés à produire de la valeur économique, tandis que la vie primordiale, primaire, était condamnée à ne survivre que numérisée, je suis sorti coller ces œuvres sur les murs de la ville. Il fallait écrire l’histoire, comme on écrivait la vie sur les parois des cavernes, dans les lieux publics. Chacun des murs choisis porte une histoire, par le nom de sa rue, par une plaque commémorative, par la proximité avec un autre instant historique. Ils sont des liens avec la vie, dans un jardin dédié à une écrivaine féministe, sur la place de la Réunion, sur la vitrine d’une ancienne pharmacie, sous une plaque d’un résistant tombé, sur un bâtiment de secours de la Protection Civile, aux abords d’un lieu de culte, d’une faculté… Les apparitions ne laissent certainement pas de place au hasard.

Voilà que ces masques verts, ouverts, collés, portés, arrachés, ont trouvé un de leurs supports les plus prestigieux, les murs urbains. Car enfin, oui, ils sont fragiles. L’art est fragile, nous sommes fragiles, tout le vivant est fragile. Certains portraits n’ont tenu que quelques minutes ou quelques heures, arrachés ou déchirés par un riverain ou un commerçant gêné, questionné par le regard et les cheveux hirsutes du personnage accroché, choqué de l’image envoyée sur son passage, devant sa vitrine. D’autres n’ont pas été acceptées par les murs sur lesquels ils étaient apparus, ils ont glissés, seuls, sur un trottoir ; j’en ai récupéré. D’autres ont eu une vie plus longue, seulement nettoyés par des services municipaux et pour certains ce n’est que l’usure du temps et les intempéries qui les ont peu à peu détruits ou qui les altèrent et les vieillissent encore.

Tâter de la réalité

Réalisés dans un processus de création avec une mise en scène organisée et répétée, les FrenchMasks ont été activés et enregistrés durant douze mois. Comme tous les masques, ils extrapolent une réalité, dans une plaisanterie, afin de proposer une protection magique contre une maladie ou contre une folie, contre une pensée ou contre un être effrayant. Ils racontent aussi une histoire matérielle. Celle des objets collectés et apposés, ficelés, sur la bouche et le nez du porteur. Ces objets sont le plus souvent des outils et des aliments nécessaires et utiles, indispensables, au quotidien humain, parfois aussi des déchets immortels, tels des emballages plastiques. Il y a aussi des objets de confort ou de soins médicaux. Tous ont été choisis et utilisés comme des ustensiles symboliques de notre réalité contemporaine. Ils décrivent souvent un questionnement quant à une frugalité de vie que je m’impose et, même si parfois j’y fais entorse, démontrent un sobriété low-tech vers laquelle je tend. Une aspiration tant dans le quotidien de la vie de l’atelier, que dans les interrogations sur les moyens de production, les outils et les œuvres.

Cette série scrute bien sûr le virus invisible, puisque tout à commencé à partir de cette situation imposée par sa propagation rapide et globale, mais elle tâte aussi de cette réalité absurde et des contraintes générales qui gouvernent nos relations sociales. Enfermés, invisibles aux autres, sinon par nos écrans et par les selfies vidéo que nous partageons en travelling optique. Qui sommes nous vraiment ? Quelle est cette figure, de qui en est-elle le portrait ? Elle se moque clairement, avec ironie, parodie et bouffonnerie. C’est le personnage même du théâtre. Il interpelle, il choque. On ne peut s’en prendre au mépris que l’auteur pourrait inspirer sur telle ou telle caste de la population, puisqu’il est lui-même le sujet de cette intrigue. Alors, tous ces collages de cornichons et de feuilles de bananier sur ces murs, rue de la Liberté, ou entre le pont de l’Alma et le Centre Culturel Russe de Paris, sont-ils des miroirs de quelques contemporains alentours, ou des portraits transpirants d’une société malade ?

Juillet 2021.

Exposition en cours
Rencontres de la photographie, Hôtel de Grille, Arles

Expositions à venir
Désordre, galerie Le Studio, Paris, 13-25 septembre, 2021
BHN9, Bazar de l’hôpital Saint-Jean-de-Dieu, Lyon, 16-30 septembre 2021
Photo-Doc, Halle des Blancs Manteaux, Paris, novembre 2021.

Pissenlit les fleurs