vendredi 3 janvier 2020

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Fontaines étincelantes

(Nezâmi)

, Joël Roussiez

« Fontaine étincelante, y vit-il, et profonde en puits. Et du puits s’éployait en majesté une lueur »…

Rien pourtant dans la lueur qui éblouit. Au-delà d’elle, il n’est qu’elle, il le croit mais jamais il ne le voit, ce qu’il croit, le puits obscur. Ainsi s’arrête l’apparente ouverture qui, non comme reflet dans l’eau paisible renvoie l’image de ce qui s’approche, mais comme excès de puissance absorbe forces et naissances puis confond formes, et vapeurs même, dans l’invisible brasier. N’y vit rien, puis ensuite le magma éblouissant qui lentement pourtant faiblissait dans la nuit, dans la nuit des temps innombrables qui se présentent sans paraître, le passager sentit, la splendeur passagère du puits.

Qui dormira dans la caverne aura soin de son chien. À l’entrée de ce rien, il gardera l’accès à l’excès qui menace l’aveugle ébloui, il opposera sa voix dont se souviendra le maître et le gardera d’aller heurter ce qui le hante en touchant la lueur qui brûlera ses mains comme l’antre d’une forge, il donnera la direction du geste qui guérit, le pas hors du puits qui séduit, celui qui éloigne de lumière noire et profondeurs pour gagner le soleil à la splendeur mesurée où vaquent sereins les amis, les bêtes et les fleurs… Il ira vers l’autre fontaine étincelante parue à l’instant finissant, la rivière sans devenir aucun mais joyau précieux, plutôt ravissement qui s’éteint, ne dure et se poursuit : je t’ai connu mille fois en parcourant la forêt et les landes, sur un charriot j’ai observé le soleil se lever, la lune paraître, les brouillards s’étendre, les vents parcourir les cimes, les brises courir dans l’herbe haute, j’ai connu le contact de l’écorce et du bois, la saveur de l’herbe qu’on mâche et celle de l’eau qui rassasie ; j’ai connu le chaud et le froid de la pierre, dans mes courses je me suis étonné de tant d’air, d’êtres et de lumières et le poids de la terre, je l’ai chargé sur mon dos pour construire ma maison. Oui, tout cela est venu vers moi et je suis allé à lui menant ma vie comme un oiseau… Oui, j’ai connu ainsi les animaux, le rouge-gorge chante quand j’arrive, le cerf m’observe, le chevreuil détale, le sanglier, le lièvre s’immobilisent et le chien vient vers moi comme un veau sentir mes mains sales… Le chien, qui pourtant sent, ne cherche pas l’éblouissement de l’odeur, l’odeur lui indique le lièvre qui l’invite. Le chien vient avec moi, ce à quoi je l’invite, je ne sais… Je le chanterai en une chanson simple, dit-il : j’allais jusqu’à la grotte de l’ermite et m’asseyais devant discutant avec lui de chiens et de chasse et lorsqu’il voulut que j’entre dans le puits, je déclinais l’invitation fortuite…

Frontispice : Arnold Böcklin — Returning home — 1887.