lundi 2 novembre 2020

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Flots, falaises, rivages

Ramler pour Ino de Telemann, M. Szentkuthy

, Joël Roussiez

« Faites retentir mon chant, flots, falaises, rivages ! »

I

« Où mais où dois-je aller ? » Ino ne le sait mais si son cri le dieu ne l’entend pas, elle va bientôt se noyer. Les algues marines, les poissons, les crustacés ne la sauveront pas, et les vagues, et la houle, soumises aux vents, aux marées emporteront son corps. Alors ses cheveux flottant longtemps à la surface des eaux seront étranges au Ciel qui pourrait bien se pencher. « Où aller ? » Pas d’endroit où poser son pied où reposer ses bras, nager dans l’immensité mais dans quelle direction ? Où aller donc pour que s’offre une rive ? Ino serait-elle délaissée d’être la sœur de l’aimée ? Grands dieux est-ce possible que cruels aux mœurs anciennes nous nous devions à la vengeance, à punir la lignée des outrages qu’on raconte avoir subis ?…

Mais n’en est-il pas ainsi de tradition quand au frère, au fils, à la sœur on reproche son père aussi bien qu’aux filles et fils des sœurs de la mère et du père, qu’aux fils et filles des frères aussi, on impute la faute ? Ainsi, oui, court le venin qu’il faut exténuer et les morts se succèdent comme des trophées ! Mais n’est-ce pas semblablement qu’en de grandes forêts on traque l’autochtone fragile, qu’on envahit les hauteurs du naïf Tibet, qu’on investit la faible Afrique ? N’est-ce pas à faire la chasse pour l’honneur d’une belle partie qu’à soumettre des gens on gagne une jolie gloire ? …

Établir, oui, des ressemblances entre ceci et cela, entre la légende qui délecte les cœurs et le drame de toujours qui fait gémir, n’est-ce pas abuser ? S’emballer pour la cloche fêlée des résonances et voir les ressemblances n’est-ce pas aussi découvrir la fleur du raisonnement dans le poitrail des émotions et voir ce qui conduit ? Ah, plaisante est l’histoire racontée mais lourde est la couverture des crimes de puissance ! Oh, oui, j’ai l’esprit qui s’égare et les lois m’effraient, j’en reviens sans y être allé mais je ploie sous le fardeau des conquêtes. Où dois-je aller quand la chasse, l’avidité, la suffisance me courbent ? Où dois-je aller quand sans faute pourtant je sers à l’exploit ? Où doit aller Ino puisqu’héritière de la faute, on la veut ! On la veut fruit de la vengeance et sans relâche on la poursuit ? Où aller ?

« Où, mais où dois-je aller ? » Ino ne le sait pas, l’épuisement s’annonce mais les flots la supportent et l’entraînent. À quoi bon résister, une fleur te parle. Écoute, à te laisser aller elle te conduit, elle te montre ses étamines dorées et les minuscules yeux noirs de leurs sommités. Tu les vois et tu nages dans la mer infinie qui ainsi t’invite par ses reflets. Charmante volupté attire, elle te parle, que dit-elle ? « C’est par ici qu’il faut venir. C’est ici qu’il faut suivre ! » À l’abandon, elle t’invite… Et se laissant porter, Ino séduite atteint le chariot des nymphes et leurs sourires la gagnent, elles tend la main aux jeunes filles joyeuses et, hissée en une seule fois : qu’elle est légère ! Hissée donc en une seule fois et, comme il peut arriver que d’une oppression on se libère soudain, elle a de quoi se réjouir tandis que ses larmes ne sont plus celles du chagrin :

« Faites retentir mon chant, flots, falaises, rivages ! »

Ino

 

II

Or quand d’une oppression soudain on se libère, une autre naît des cendres comme du chagrin soudain surgit la joie puis les regrets. Nostalgie est une joie aussi comme est nouveau ce qui renaît. Des faits l’on conclut au destin, d’une légende l’on tire : la déesse des mers calmes, Ino-Leucothée, c’est son nom, d’un voile à la fureur déroba le naufragé rusé.

Faites donc retentir le chant,
Faites resplendir la fleur, maisons, hameaux, villages !
Faites, rivages, fleurir la rive au rescapé des eaux !

Frontispice : Le CLerc Sébastien II, Dit Le Jeune, Leucothée accueillie par les Néréides.