lundi 30 mai 2022

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Faire des dieux - VI (la vidéo)

, Hervé Bernard et Jean-Louis Poitevin

Enregistrement vidéo de la 6e séance du séminaire de Jean-louis Poitevin Faire des dieux, consacrée à Heinrich von Kleist.

Enjeux de cette séance

En nous tournant vers Kleist, un personnage hors norme dans le monde des lettres et surtout dans le monde des lettres allemandes du préromantisme et du romantisme, il apparaît possible de repérer ce que l’on pourrait appeler des survivances psychiques bicamérales tant dans la manière de vivre de Kleist même que plus particulièrement dans ses œuvres. Il nous fait tenter de prendre la mesure de leur interaction ou de leur différence avec les autres schèmes psychiques à l’œuvre à la même époque, d’autant plus qu’ils sont comme dans le roman Michael Kohlhaas présents nommément comme Luther.

Nous verrons ainsi se mettre en place un « espace » de pensée à quatre pôles qui ne passent pas ou pas directement par le partage âme/corps mais par la mise en scène des relations psychiques comme relevant d’un partage entre une extériorité inaccessible et une intériorité à conquérir.

Comme on va le voir, le psychisme en particulier des hommes du début du XVIe siècle, leur « conscience », n’est toujours pas réellement constituée, ou plutôt ne répond pas à nos schémas actuels. Leur psyché fonctionne sur d’autres modes :
- d’une part une attente impatiente de transformation du monde,
- d’autre part l’émergence d’une conscience de la nécessité pour chacun de transformer son âme pour qu’elle puisse accueillir cette extériorité nommée dieu.

L’enjeu est la coïncidence entre deux plans :
- d’une part un monde dit réel fait de souffrances mais où les hommes sont portés par leurs affects puissants ;
- d’autre part un monde largement conçu comme « imaginaire » ou imaginal. D’autant plus que ce qui en est dit semble si lointain si inaccessible si l’on s’en tient à considérer l’état du monde « réel » dans lequel chacun vit.

Ces pôles sont différents selon qu’on évoque les thèses de Münzer et de Luther et celles de Kleist puisque plus de deux siècle et demi les séparent. Mais ils sont directement en relation et leur rapprochement ici est nécessaire puisqu’il est fait par Kleist lui-même qui, au moins au départ, s’inspire du personnage de Münzer pour son Kohlhaas et met en scène Luther aussi dans son texte évoquant ainsi les relations entre les deux personnages historiques.

En deux mots les pôles sont donc :

- l’expérience directe… mais de quoi ? De dieu ? Elle est portée par un double affect : une attente impatiente que double au moment des guerres des paysans et après la publication et la diffusion des thèse luthériennes, une action directe de mise en œuvre du projet dont l’attente est à la fois porteuse, creuset et force latente attendant elle-même un déclic pour se mettre en branle.

- La séparation radicale entre un dehors inaccessible où loge dieu et une intériorité hantée par le mal et où se reflète le monde si inhospitalier. Le dieu s’est manifesté par des miracles des prophètes un livre puis son fils et un autre livre mais depuis il ne s’est plus manifesté. Ceci pose la question de savoir comment parvenir par le recours à ses seuls moyens à ces seules médiations à rendre possible ce qui est promis par la lettre du texte et par l’esprit du texte. Et surtout, comment pour chacun, parvenir à faire une place à cette foi dans son intériorité ?

- Le surgissement inopiné d’un « événement », d’une chance, si déterminants qu’ils modifient le cours des choses, et qui en ce sens se rapprochent de l’intervention d’un dieu dans le monde bicaméral et que nous théoriseront sous le nom de facteur de discontinuité. Cet événement redouble celui de l’apparition du Christ dernière manifestation radicale et définitive de dieu pour sauver les hommes et vient s’inscrire en minuscule mais, de manière effective et efficace dans le jeu du monde comme un signe voire comme un déclencheur de la réalisation effective, dans ce monde à ce moment de l’histoire de la promesse censée abolir et le monde et l’histoire en tout cas l’horreur de ce monde et l’ignominie de l’histoire cette attente devenue intenable.

- le cours « normal » des choses dont la régularité, la continuité donc est comme tenue en laisse par la loi ou les lois, dont l’existence si elle ne force pas chacun à les respecter permet à chacun de savoir ce qu’il en est de cette continuité et ce que coûte le fait de tenter de la briser. C’est aussi si l’on veut « le monde » tel qu’il est, mais il n’a rien à voir avec le nôtre qui est pensé cosmiquement comme nature et intégration dans un cosmos. Ce monde-là est celui que hantent des hommes pauvres et soumis à la violence tant des seigneurs que de la nature (famines, etc.) et, qui espèrent d’autant plus dans la promesse que leur vie est impossible. La loi des hommes est à la fois un doublet de la loi divine (encore que entre ancien et nouveau testament ce sont deux aspects de dieu qui s’opposent) et ce qu’il faut abolir justement pour que la promesse du Christ devienne réalité.

Nous verrons qu’entre l’époque de Münzer et de Luther et celle de Kleist quelque chose se décale, à savoir les formes de la foi, de l’attente, mais malgré tout on se trouve dans un schéma proche pour ne pas dire identique à celui que gouverne une exceptionnalité dont le nom chrétien est la grâce et qui fait face à l’autre exceptionnalité qu’est le cours « normal » des choses marqué cependant par le règne de l’arbitraire et de la violence, dont le dieu colérique de l’ancien testament est le modèle.

Chez Kleist, ce schéma est remplacé justement par une forme de « pensée bicamérale » qui serait comme en train de se saisir d’elle-même et resterait comme conscience « chrétienne » estomaquée par ce surgissement a-théologique quoique porté par les même schèmes que sont l’impuissance à revenir en arrière à abolir le mal ( le péché donc) et le repérage néanmoins de signes permettant de penser que quelque chose d’une perfection (d’une grâce) existe bel et bien dans le monde dans ce monde !

Donc nous en sommes là : tenter de repérer ce qui relève d’un autre fonctionnement du psychisme que celui formaté par les références chrétiennes auxquelles finalement tout le monde adhère sans même y croire, et cela y compris lorsqu’il se manifeste à travers et dans certaines de ces références chrétiennes. Voilà en tout cas comment il semble possible de recourir à Jaynes pour tenter de se défaire de tout ou partie du piège intellectuel et mental dans lequel nous sommes encore et toujours prisonniers.