samedi 30 avril 2022

Accueil > Séminaires > 2021-2022 Faire des Dieux > Faire des Dieux — VI

Faire des Dieux — VI

, Jean-Louis Poitevin

Réflexions autour d’œuvres d’Heinrich von Kleist, Sur le théâtre de marionnettes et Michael Kohlhaas, ainsi que sur la pensée de Thomas Münzer et de Martin Luther, avec le concours de Ernst Bloch et de son livre Thomas Münzer.

Introduction

Il a fallu et c’est heureux consacrer une séance complète aux Bacchantes et ainsi reporter la réflexion sur Kleist ce qui permet de l’élargir et de la rendre plus pertinente relativement aux objectifs de ce séminaire.

a) Les objectifs se précisent

L’enjeu, ici, est de tenter de voir comment la thèse générale de Julian Jaynes peut nous servir à la fois à mieux comprendre certains phénomènes, certaines œuvres, certaines pensées, comme celle de Kleist aujourd’hui et au-delà de mieux cerner ce qui se joue dans le domaine de la foi et des croyances, en particulier dans le champs élargi du christianisme.

Pour Jaynes, les dieux sont sont des manifestations initiées par le cerveau droit des hommes, vocales ou visuelles (hallucinations) et qui assurent sous la forme d’ordres neurologiques la coordination sans faille (sans écart temporel perceptible) entre l’ordre et l’action. Dans le monde bicaméral, entendre revient à obéir. Dans le monde conscient qui est le nôtre, le sujet doit recourir à cette fonction singulière qu’on nomme volonté et qui est le mécanisme complexe qui permet de faire se rejoindre et finalement coïncider l’appréciation d’une situation et le ou les actes que cette situation appelle en retour.

Et cela nous conduit lentement mais sûrement à reconsidérer l’ensemble des facteurs constitutifs de la foi tels qu’ils existent à la fois dans les religions du Livre et dans les idées générales partagées sur la religion et la foi y compris dans des champs de pensées qui se considèrent comme athées.

En effet, par exemple, même ceux qui ne croient pas dans le Dieu de la Bible se réfèrent sans sourciller au péché originel comme à quelque chose qui, quoique n’existant pas pour eux, synthétise et rend perceptible le fait que l’homme doit faire face à quelque chose qui le dépasse mais aussi le tient au corps et l’âme pourrait-on dire, et qui a nom le mal.

À ce jour, on n’a pas trouvé mieux et c’est en cela que c’est un élément partagé par tous, du moins tous ceux qui vivent dans l’orbe des religions du Livre, que ce péché et cette expulsion du Paradis pour exprimer quelque chose que chaque être humain est susceptible de ressentir, le fait qu’il perçoit en lui à la fois un attrait pour le toujours plus, qui souvent a la forme d’un élan pulsionnel essentiel qui est la forme de la « motion », du mouvement, du connatus, de l’existence vivante en tant qu’elle est vivante justement, et concomitamment un attrait pour une certaine réserve, pour une rétention de cet élan, comme si chacun hébergeait en lui une conscience d’un autre type relative à la nécessité de la préservation de ce qui est.

b) Où est dieu ou le dieu dans tout ça ? C’est ce qu’on va tenter de démêler.

La pensée de Jaynes est utilisée ici de manière heuristique. Elle est un instrument majeur mais évidemment pas le seul pouvant permettre de reconsidérer à la fois les formes dans lesquelles la foi est prisonnière, mais aussi la pensée philosophique qui de ne parvenir guère à penser les affects ou à les intégrer dans le champ élargi de la raison qui est son domaine propre ne parvient pas à faire évoluer sa manière de penser, si tant est que là aussi il n’y en ai qu’une !

Revenons à ce point majeur que le cerveau humain est parvenu à se formater durant de longs siècles voire millénaires pour se doter d’un appareil à la fois puissant et décisif, qui logé plutôt dans le cerveau droit, avait pour fonction mais surtout pour capacité de guider, d’aider, de permettre aux hommes de ne pas se perdre en chemin quelles qu’aient été leurs activités.

On aura sans doute l’occasion un jour de revenir sur le fait que cette bicaméralité n’a pas servi qu’aux hommes sous la forme de dieux, mais que déjà il y plus de cinq mille ans aux rois des grands royaumes mésopotamiens, elle a permis l’asservissement de foules par le recours à des voix « extérieures » étant entendu que les dieux, s’ils semblaient parler du dehors, parlaient directement à l’homme, « en » lui donc.

La question de la localisation de ces voix, problème soulevé par Jaynes, a structuré et structure encore notre conception générale du psychisme dont telle ou telle fonction est souvent décrite relativement à un situation fantasmatique ou imaginaire comme trouvant sa place dans un espace et permettant plus globalement d’organiser l’espace.

Si nous acceptons donc de considérer que les dieux correspondent au moins pour partie à cette « source » psychique dont a priori chaque être humain dispose, ou qui existe potentiellement en chacun (elle demande de toute façon à être activée pour exister), l’enjeu, ici, est de voir comment cette source psychique peut nous ouvrir des voies :

1. dans la compréhension de certaines œuvres qui seraient liées de près à ce mécanisme ;
2. dans la manière dont se constituent les croyances et en particulier d’une part la « croyance » en un monde supérieur, monde des idées ou maison de dieu, ici cela importe peu, et une partition du monde en monde intelligible et monde sensiblement ;
3. dans la constitution d’un monde soumis à la croyance en un dieu unique à la fois extérieur à ce monde et agissant en lui (quelle que soit la manière dont on reconnaît ses actions ou manifestations) ;
4. dans le fonctionnement interne à chacun des courants de pensée et de variations de croyances auxquels ces courants ont donné lieu.

Nous verrons revenir à nous la question qui fut posée dès le début travers l’évocation de penseurs athées relatant leur expérience « mystique » déterminante pour leur vie entière et leur création, celle de l’expérience directe d’états hors norme et de la manière dont il est ou pas possible de les partager et surtout de les communiquer aux autres afin qu’ils puissent eux-mêmes faire une expérience semblable sinon identique !

c) Enjeux de cette séance

En nous tournant vers Kleist, un personnage hors norme dans le monde des lettres et surtout dans le monde des lettres allemande du préromantisme et du romantisme, il apparaît possible de repérer ce que l’on pourrait appeler des survivances psychiques bicamérales tant dans la manière de vivre de Kleist même que surtout dans ses œuvres. Il nous fait tenter de prendre la mesure de leur interaction ou de leur différence avec les autres schèmes psychiques à l’œuvre à la même époque, d’autant plus qu’ils sont comme dans le roman Michael Kohlhaas présents nommément comme c’est le cas pour Luther.

Nous verrons ainsi se mettre en place un « espace » de pensée à quatre pôles qui ne passent pas ou pas directement par le partage âme/corps mais par la mise en scène des relations psychiques comme relevant d’un partage entre une extériorité inaccessible et une intériorité à conquérir.

Comme on va le voir, le psychisme en particulier des hommes du début du XVIe siècle, leur « conscience », n’est toujours pas réellement constituée, ou plutôt il ne répond pas à nos schémas actuels. Leur psyché fonctionne sur d’autres modes qui sont d’une part une attente impatiente de transformation du monde et d’autre part l’émergence d’une conscience de la nécessité pour chacun de transformer son âme pour qu’elle puisse accueillir cette extériorité nommée dieu. L’enjeu est la coïncidence entre deux plans qui sont d’une part un monde dit réel fait de souffrances mais où les hommes sont portés par leurs affects puissants et d’autre part un monde largement conçu comme « imaginaire » ou imaginal, et ce d’autant plus que ce qui en est dit semble si lointain si inaccessible si l’on s’en tient à considérer l’état du monde « réel » dans lequel chacun vit.

Ces pôles sont différents selon qu’on évoque les thèses de Münzer et de Luther et celles de Kleist puisque plus de deux siècle et demi les séparent. Mais ils sont directement en relation et leur rapprochement ici est nécessaire puisqu’il est fait par Kleist lui-même qui au moins au départ s’inspire du personnage de Münzer pour son Kohlhaas et met en scène Luther aussi dans son texte évoquant ainsi les relations entre les deux personnages historiques.

En deux mots les pôles sont donc :

- l’expérience directe… mais de quoi ? De dieu ? Elle est portée par un double affect : une attente impatiente que double au moment des guerres des paysans et après la publication et la diffusion des thèse luthériennes, une action directe de mise en œuvre du projet dont l’attente est à la fois porteuse, creuset et force latente attendant elle-même un déclic pour se mettre en branle.

- La séparation radicale entre un dehors inaccessible où loge dieu et une intériorité hantée par le mal et où se reflète le monde si inhospitalier. Le dieu s’est manifesté par des miracles des prophètes un livre puis son fils et un autre livre mais depuis il ne s’est plus manifesté. Ceci pose la question de savoir comment parvenir par le recours à ses seuls moyens à ces seules médiations à rendre possible ce qui est promis par la lettre du texte et par l’esprit du texte. Et surtout comment pour chacun parvenir à faire une place à cette foi dans son intériorité ?

- Le surgissement inopiné d’un « événement », d’une chance, si déterminants qu’ils modifient le cours des choses, et qui en ce sens se rapprochent de l’intervention d’un dieu dans le monde bicaméral et nous théoriseront sous le nom de facteur de discontinuité. Cet événement redouble celui de l’apparition du Christ dernière manifestation radicale et définitive de dieu pour sauver les hommes et vient s’inscrire en minuscule mais de manière effective et efficace dans le jeu du monde comme un signe voire comme un déclencheur de la réalisation effective, dans ce monde à ce moment de l’histoire de la promesse censée abolir et le monde et l’histoire en tout cas l’horreur de ce monde et l’ignominie de l’histoire cette attente devenue intenable.

- le cours « normal » des choses dont la régularité, la continuité donc est comme tenue en laisse par la loi ou les lois, dont l’existence si elle ne force pas chacun à les respecter permet à chacun de savoir ce qu’il en est de cette continuité et ce que coûte le fait de tenter de la briser. C’est aussi si l’on veut « le monde » tel qu’il est, mais il n’a rien à voir avec le nôtre qui est pensé cosmiquement comme nature et intégration dans un cosmos. Le monde-là est celui que hantent des hommes pauvres et soumis à la violence tant des seigneurs que de la nature (famines, etc.) et qui espèrent d’autant plus dans la promesse que leur vie est impossible. La loi des hommes est à la fois un doublet de la loi divine (encore que entre ancien et nouveau testament ce sont deux aspects de dieu qui s’opposent) et ce qu’il faut abolir justement pour que la promesse du Christ devienne réalité.

Nous verrons qu’entre l’époque de Münzer et de Luther et celle de Kleist quelque chose se décale, à savoir les formes de la foi, de l’attente, mais malgré tout on se trouve dans un schéma proche pour ne pas dire identique à celui que gouverne une exceptionnalité dont le nom chrétien est la grâce et qui fait face à l’autre exceptionnalité qu’est le cours « normal » des choses marqué cependant par le règne de l’arbitraire et de la violence, dont le dieu colérique de l’ancien testament est le modèle.

Chez Kleist, ce schéma est remplacé justement par une forme de « pensée bicamérale » qui serait comme en train de se saisir d’elle-même et resterait comme conscience « chrétienne » estomaquée par ce surgissement a-théologique quoique porté par les même schèmes que sont l’impuissance à revenir en arrière à abolir le mal ( le péché donc) et le repérage néanmoins de signes permettant de penser que quelque chose d’une perfection (d’une grâce) existe bel et bien dans le monde dans ce monde !

Donc nous en sommes là : tenter de repérer ce qui relève d’un autre fonctionnement du psychisme que celui formaté par les références chrétiennes auxquelles finalement tout le monde adhère sans même y croire, et cela y compris lorsqu’il se manifeste à travers et dans certaines de ces références chrétiennes. Voilà en tout cas comment il semble possible de recourir à Jaynes pour tenter de se défaire de tout ou partie du piège intellectuel et mental dans lequel nous sommes encore et toujours prisonniers.

Heinrich von Kleist

Partie I : Remarques générales sur la pensée de Kleist

1) la faute et le péché

Revenons rapidement à la fois dernière. L’œuvre de Kleist est au cœur des questions et des éléments essentiels que la lecture des Bacchantes a soulevés. On pourrait même dire que le théâtre de Kleist est un héritier direct de celui des tragiques grecs et d’Euripide donc parce qu’il se situe existentiellement à un point de tension à peu de chose près équivalent à celui où se situe ce que nous connaissons de la tragédie grecque et plus particulièrement à travers les Bacchantes, celui où se déchire sous nos yeux le voile de pudeur que l’on pose sur les choses comme sur nos pensées.

Ce voile recouvre sans empêcher qu’elles ne se manifestent sous des formes diverses mais toutes portées par une forme ou une autre d’excès, les forces que ne cesse de faire se lever en nous une faute dont nous sommes à la fois porteurs, peut-être responsables, pas nécessairement coupables, mais qui, quoique nous en ayons, a prise sur nous et détermine nos actes, nos vies, nos destins et surtout notre manière de les concevoir. (À moins que, comme le fait apparaître MBK, le mal soit indéracinable et premier et donc que l’invention de la faute ne soit qu’une manière de tenter de masquer l’insupportable de ce fait en l’inscrivant dans un champ de « missives » tendant à détourner le regard de cet insupportable et à faire accroire que cela n’est pas « vrai » !)

Cette faute a à la fois à voir avec le péché originel biblique formellement et par la tradition réformée qui est celle de l’Allemagne. La question est de distinguer entre faute et péché et de déterminer ce qui est au cœur du questionnement de Kleist. Par le nom que Kleist lui donne, cette faute s’en distingue en ceci qu’elle se manifeste non par une culpabilité mais par des différences de potentiel, des tensions entre des pôles positifs et négatifs, où circulent des forces extrêmes dont les effets relèvent plutôt du hasard, ou si l’on veut de l’imprévisible que de l’inévitable « nécessité ». Une faute peut être en quelque sorte « réparée », un péché ne le peut pas.

La faute, chez Kleist c’est ce à partir de quoi quelque chose vient non pas s’opposer au cours des choses, car le plus souvent il s’agit d’un hasard, d’un geste malheureux, bref de quelque chose qui ne relève pas de l’intention et donc pas du sujet lui-même qui se trouve donc en être victime plus qu’acteur, que faire un accroc à la règle, à la loi qu’elle soit morale, juridique ou scientifique.

La faute se signale par ses effets plus qu’elle n’existe en soi et elle n’apparaît qu’au terme du parcours de celui ou de celle qui, pour comprendre ce qui lui arrive, va se jeter à corps perdu dans une recherche de cette vérité. Car ce qui arrive dans les pièces de théâtre de Kleist ou dans ses nouvelles, prend toujours sa source dans quelque chose d’inexplicable, quelque chose qui dépasse aussi bien le ratioïde que le croyable disponible, voire l’expérience vécue par la personne même à qui cela arrive.

C’est par exemple le cas de la grossesse de la Marquise d’O, qui, elle en est certaine, n’a jamais eu de relations sexuelles avec personne et qui néanmoins est enceinte. Personne pour la croire, en tout cas pas son père, pas l’autorité. Et personne pour l’aider directement par un aveu. Il reste à déployer les subtilités d’une histoire dans laquelle aveu et pardon parviendront pour une fois à se frayer un chemin jusqu’au retour à l’ordre à la fois affectif et social. Mais c’est bien rarement le cas, Kleist s’intéressant surtout à la complexité de parvenir au pardon au rétablissement de l’ordre et plutôt au chaos qui génère une telle brisure dans le cours « normal » des choses.

Et c’est en activant tous les possibles, en se jetant à corps perdu pour que soit découverte la cause ou que soit reconnu le droit qui a été bafoué, ou le mensonge qui a occasionné une punition injuste, que les personnages de Kleist vont souvent dépasser les bornes et devenir finalement les coupables « réels » d’une faute qui au départ n’en n’était pas une, ou qui n’était qu’un fait bénin, qui n’aurait en rien dû porter à conséquences. La faute est une sorte d’écart par rapport à la norme, à la règle ou à la loi, ou le surgissement d’un fait imprévisible littéralement « impensable » en tant que tel, c’est-à-dire non intégrable dans le champ discursif ratioïde. (Voir par exemple le texte intitulé « Vérités invraisemblables » dans le volume de textes intitulé Anecdotes et petits récits (PBP, Payot, 1981.)

C’est le cas de Michael Koolhaas, qui va devenir un chef de bande commettant un nombre incroyable de méfaits pour obtenir réparation d’une injustice commise par un baron, injustice qui n’a pu être traitée par la justice de manière « juste », le baron coupable de l’avoir floué ayant des soutiens dans la haute société et auprès des instances rendant le jugement au sujet de la plainte déposée par M.K. Il ira jusqu’au bout de sa démarche et sera satisfait de voir sa première réclamation satisfaite lors d’un jugement équitable, même s’il paye cette reconnaissance par la justice d’une condamnation à mort pour l’ensemble des méfaits vols et crimes commis dans le cadre de son action violente en vue de faire reconnaître son bon droit. Mais nous allons revenir par la suite sur ce texte majeur de Kleist.

Cette faute, la faute, est au cœur du texte intitulé Sur le théâtre de marionnettes qui va nous occuper maintenant même si le terme n’apparaît qu’à la fin de cette nouvelle qui a tout d’un « petit » essai, petit par la taille mais magistral par la démonstration.

Avant de nous plonger dans le texte, nous suivrons d’abord les analyses de Marthe Robert que l’on trouve dans le petit livre Un homme inexprimable essai sur l’œuvre de Heinrich von Kleist. (L’arche, coll. travaux, 1955/1981)

L’œuvre de Heinrich von Kleist est le domaine privilégié du malentendu (p. 29). Ainsi s’ouvre d’ailleurs l’ouvrage qu’elle lui a consacré. C’est que l’organisation du monde est fragile, incertaine, instable et que donc ne cessent de se produire des choses qui ne devraient pas se produire et une fois mise en branle, ces choses ont des conséquences souvent dramatiques sur ceux qu’elles affectent ou qui se trouvent simplement sur leur chemin. Et c’est ce malentendu qui constitue la faute qui occasionne tous les drames, une faute qui n’est pas tant originelle comme dans la Bible, qu’à l’origine de chaque dérapage qui peut se produire dans l’ordre convenu des choses, quel que soit cet ordre, social, juridique, politique, ou celui de la connaissance.

L’ordre des choses est donc la fois stable et fragile, c’est-à-dire que le moindre détail, une cruche cassée par exemple peut avoir des effets incroyables qui vont chambouler la vie des protagonistes. Un juge coupable fera tout pour se protéger en faisant accuser quelqu’un d’autre de son méfait. On est proche d’un scénario connu, celui d’Œdipe roi par exemple, où le spectateur connaissant le coupable d’entrée, devient le réceptacle des mécanismes qui vont s’agréger pour transformer un mensonge en cataclysme social.

Mais en fait, il ne s’agit pas de traquer un mal qui serait extérieur à l’action - dans la nuit du mythe biblique ou dans le ciel des attentes inaccessibles - et qui viendrait percuter tel ou tel personnage. Car « les plus coupables ne sont pas ceux qui agissent le plus mal car le mal ne consiste pas à mal agir mais à agir, c’est-à-dire à entrer dans le déroulement historique du monde, sans connaître la loi qui le fonde secrètement. » (Marthe Robert, op. cit., p. 42).

C’est à même la chair de l’histoire que naissent les histoires, mais c’est aussi par les accrocs des histoires individuelles que l’histoire prend corps et que la question d’une vérité sinon de l’histoire du moins des principes dont elles sont porteuses est mise en jeu, en question.

2. Faute et décision

Avant de revenir à la faute, il importe de passer à l’avant-denier chapitre du livre de Marthe Robert, intitulé « La double entente), dans lequel elle note ceci : « Les personnages qu’il crée ne mettent aucune distance entre le désir et l’accomplissement, entre le soupçon et la vengeance, entre la perception et l’interprétation des faits ; de la même façon Kleist vit presque simultanément le sentiment et l’idée. S’il fallait définir l’effort de discipline qu’il a tenté sur lui-même, on pourrait le rapprocher de cette “transformation de l’affect en caractère” dont parle Schiller. » (op. cit., p. 93).

Ce point est essentiel car il nous reconduit au monde des grecs, à celui de l’Iliade, à celui des hommes bicaméraux, enfin presque. En tout cas, ce qu’on peut appeler caractère relève de cette dimension psychique bicamérale ou du moins y fait écho. Un petit clin d’œil supplémentaire nous permettra de mieux appréhender ce que nous cherchons, à savoir non pas tant des traces que des manifestations dans les psychés qui ont traversé le temps depuis le néolithique et qui pour certaines nous sont contemporaines.

Faire des dieux, c’est en partie cela, découvrir ces éléments qui agissent encore en nous aujourd’hui et qui de facto nous rapprochent des dieux ou nous indiquent que les dieux ou le dieu qui pouvait se manifester alors le peut encore aujourd’hui même si c’est sous d’autres formes.

Il n’aura pas échappé aux lecteurs de La chartreuse de Parme que la figure centrale de l’ouvrage était la Sanseverina, et « il y avait deux choses dans le caractère de la duchesse, elle voulait toujours ce qu’elle avait voulu une fois ; elle ne remettait jamais en délibération ce qui avait été une fois décidé. » (op. cit., Ch. XXI, p. 428, Ed. Gallimard, coll. Folio).

Il pouvait y avoir, bien sûr, latence entre une idée ou un désir et leur mise en œuvre, mais cet écart était comme aboli au moment du passage à l’acte, volonté, délibération, choix et acte coagulant de telle manière qu’il n’était plus possible de les délier et de les séparer de la personne qui avait pris la décision puisqu’ils engagent toute son existence. Les conséquences, ou si l’on préfère les effets induits par la décision seront acceptés et accomplis sans sourciller.

La Sanseverina ne laisse en elle aucune place à une séparation, à une distance, à un écart, entre ce qu’elle est et ce qu’elle fait, en tout cas lorsqu’elle a « décidé » quelque chose. L’unité de la personne tient de cette coordination indéfectible entre raison et affects. Ces derniers, conférant à la vie ses motivations, ses motifs, ne s’opposent à la raison que dans le cadre d’une pensée qui les tient pour séparées. Dans le cas de la Sansévérina, comme d’ailleurs pour les personnages centraux des textes de Kleist, la raison est conçue comme à la fois dépendante et soumise à des règles et des lois qui sont celles du monde et la faculté qui ne dispose d’aucun critère décisif dans l’opération psychique où se mêlent volonté, choix et accomplissement de la décision.

Un tel trait de caractère ne semble plus guère nous émouvoir, nous qui avons comme remplacé les liens entre désir, réflexion, résolution et acte par une grille certes à choix multiples, mais toujours finalement « binaires » sur laquelle nous inscrivons des croix, chaque croix valant pour un « choix ». Ce que nous choisissons, c’est telle ou telle marchandise, dont la possession, augmentée par des images fastueuses, nous laisse insatisfaits. Ce qui s’est rétréci au point de n’occuper plus qu’une place infime dans notre psychisme, n’est autre que notre caractère, pour parler avec Stendhal, La Rochefoucauld, Chamfort et bien d’autres.

Faut-il ici définir ce caractère ? C’est ce qui fait que nous ne nous renonçons pas et qui de ce fait fonde la singularité de notre relation aux autres, au monde. À ceux qui sont assurés d’être quelqu’un, il ne leur serait jamais venu à l’esprit, que pour exister, il auraient dû songer à devenir quelque chose. Robert Musil a pu ainsi écrire : « Ce qui est sûr c’est que l’avenir de l’esprit dépendra de ceux qui ne peuvent se renoncer. »

Ce qu’il importe de relever dans les deux traits de caractère de La Sanseverina, c’est un mode majeur du fonctionnement du psychisme, bien qu’il ait fini par passer pour extravagance ou folie : l’absence de repentir. On retrouve de tels éléments chez Don Juan par exemple, ou chez Ulrich.

La littérature nous en a fait connaître un certain nombre, et leur puissance d’effraction continuée vient de ce que cette durée extrêmement faible, insignifiante au regard du fonctionnement considéré comme habituel de notre psyché, entre le je veux et l’acte donc, soit associé à une absence totale de repentir, c’est-à-dire de doute ou d’hésitation après-coup, si l’on parle du point de vue de la conscience morale, ou de sentiment de culpabilité si l’on parle du point de vue de la conscience religieuse.

Un tel vocabulaire n’est plus de mise en cette époque qui ne jure que par l’effectivité du passage à l’acte si celui-ci relève du champ général de la consommation, acte qui ne laisse que des traces ne parvenant guère à s’inscrire durablement dans le psychisme. Pourtant, ces actes ne cessent de déposer une vase dissolvant les mécanismes hérités et constitutifs de ce psychisme.

La preuve en est que ces actes censés découler de choix et de décisions doivent être réitérés indéfiniment « à l’identique » pour que le sujet puisse s’assurer de la légitimité et de l’effectivité de son existence. En effet, à mesure même qu’il réitère ces gestes, il pressent sans parvenir à le formuler que ce qui le constituait s’effondre et que seul la réitération du geste « identique » lui permet de continuer à croire qu’il existe.

On peut arguer qu’il n’y a pas, là non plus, de boucle de rétroaction de type repentir ou culpabilité. Mais c’est qu’il n’y a pas de dimension psychique de type conscience sinon réduite aux acquêts, à ce va-et-vient incessant d’un courant alternatif entre deux pôles, positif et négatif, ne donnant lieu à aucun acte psychique porté par ce qui relève de la motivation, mais seulement à des actes de choix par défaut consistant à cocher des cases sur les feuilles chaque jour renouvelées du loto de la vie.

3. L’écart au cœur du psychisme

S’il n’est plus tout à fait d’époque de parler de conscience, il n’en est pas moins vital de tenter de comprendre ce qu’il advient de notre psychisme. Nos cerveaux étant des entités d’une plasticité avérée, ils ne cessent de se ou d’être transformés, en particulier dans un régime qui tend à ne lui laisser pour mode d’existence que d’être une variable d’ajustement dans un plan général de soumission à des attentes produites par une économie devenue folle et gouvernée par des machines elles-mêmes soumises à des algorithmes surveillant et dirigeant nos actes vers des buts prédéfinis mais que nous n’avons pas choisis. Ce n’est pas tant que nous n’aurions plus de caractère, c’est que nous n’avons plus d’occasion d’en faire montre et que, le temps passant, cette compétence s’efface.

Noter psyché semble fonctionner de manière « binaire » prise qu’elle est entre des pôles à la fois complémentaires et contradictoires. Ce fonctionnement met à mal cette « binarité » pour ne pas dire cette dualité qui, depuis quelques siècles, ou si l’on veut au moins aussi depuis l’invention de la philosophie, n’est pas directement celle que poursuivent de leur vindicte les religions monothéistes, quoiqu’elle y soit liée étroitement, mais celle qui est active en-deçà ou à l’intérieur des constructions mentales, rationnelles ou théologiques. Le mécanisme qui y préside ne cesse en effet de perdurer, parfois de manière active, parfois en restant, telle une cellule dormante dans l’organigramme de la société cérébrale que nous sommes, comme en sommeil. Lorsqu’elle se réveille ou qu’« on » la réveille, le monde a changé, mais elle ? Il semble qu’ici ou là, elle continue d’être active et qu’elle persiste à s’adresser à nous à travers des personnalités singulières qui ont longtemps été rangées dans la cas artistes.

Chez Kleist, le lien entre désir ou intention et acte est porté par des situations multiples, dans la mesure où il est presque toujours le ressort de l’œuvre, théâtre ou nouvelle, ainsi il en est donc toujours l’enjeu, ou plus exactement à chaque fois se produit justement un décalage (chez Stendhal on est dans le romantisme triomphant, chez Kleist on est dans un à-côté du romantisme allemand au moment où il s’invente et émerge et qui est plus mélancolique et plus inquiet), entre ce qui est accompli et ce qui était implicitement visé.

Quelque chose vient se loger « DANS » l’intervalle aussi minime soit-il, même si dans les faits cela se produit après. L’après est toujours la conséquence d’un quelque chose qui s’est logé entre la décision et l’acte, mais qui n’apparaît, en effet, qu’après coup, car dans cet « instant » dans ce micro-espace psychique, le déroulé de l’histoire ne peut pas encore être déployé. Et quand il se déploie, alors, ce qui était comme contenu en germe et qui n’était pas nécessairement lié à la faute se découvre lui être lié.

C’est cet écart qu’il nous faut interpréter comme une manifestation vivace vivante du bicaméralisme, car il est bien à la fois le creuset des histoires, de l’histoire et de l’impossibilité où sont les hommes de jamais parvenir à recouvrer l’état antérieur à la faute.

En fait l’écart EST la faute dans la mesure où embarqué par le cours des choses et par le langage, par le fait que l’esprit se sait « duplice », chacun se livre lors même qu’il agit, à ce risque majeur qu’est l’écart qui n’est que le nom poli du gouffre, de l’abîme, du chaos. Et chacun s’y livre avec volupté, car ce n’est que dans cette activation du « Mal » qu’il sait ou sent, ou devenir pouvoir et devoir trouver des affects puissants.

Et c’est bien là aussi que Platon l’a repéré dans son Hippias mineur lorsqu’il analyse les vers de l’Iliade prononcés par Achille et relatifs à Agamemnon. Et, comme on va le voir avec la nouvelle de Kleist, c’est bien dans cette coïncidence qui pourrait permettre d’échapper au gouffre entre décision et acte que se joue la question de la relation entre deux plans de consistance distincts que tout oppose.

4. Remarques sur le théâtre de marionnettes : vis motrix et grâce

Il faut rappeler brièvement l’histoire. Le narrateur rencontre un danseur célèbre et le prend sur le fait de s’intéresser à une petit théâtre de marionnettes montrant des figurines en train de danser elles aussi. La conversation porte sur la relation entre les forces déterminant le mouvement et le mouvement tel qu’il se manifeste tel qu’il apparaît et cela à travers une comparaison entre ce que peuvent les hommes danseurs et danseuses et ce que peuvent les marionnettes aux mains du marionnettiste.

Et tout se joue là dans cette relation entre deux plans entre deux pôles du monde entre lesquels se joue à la fois l’existence de chacun et les possibilités d’action de chacun, la force exercée par le marionnettiste sur la mécanique de la poupée et la force exercée par l’esprit du danseur sur le corps du même danseur.

On retrouve la distinction entre décision et acte que l’on vient de quitter. Il y a inévitablement quelque chose qui s’insinue entre les deux et qui transforme cette « manifestation du dieu ou des dieux en nous » en un élément porteur de danger, de chaos, de malheur… ou en tout cas interdisant le fonctionnement direct sans médiation entre les deux pôles de la tension désir/décision et acte. Et cela détermine en quelque sorte la « totalité » de nos actes et de nos pensées, car il semble n’y avoir aucune autre « intention » que celle qui vise à rétablir l’ordre, non pas au sens policier du terme mais au sens d’équilibre des forces devant fonctionner ensemble pour que le cours des choses ne sombre pas dans le chaos, entendons, pour qu’il ne soit par la proie du mal.

L’intentionnalité est comme déterminée sinon directement par ce savant chimiste comme le nomme Baudelaire, du moins par cet écart à l’équilibre, cet accroc sur la surface lisse du rêve de la vie.

Ce qui s’insinue dans cet intervalle aussi infime soit-il ? :

- des fils entre les doigts du marionnettiste et le corps mécanique de la poupée, et donc des intentions ;
- des affects entre l’intention qui va initier le mouvement et sa réalisation par le corps du danseur ou de la danseuse en fonction d’un idéal de beauté déterminé par la pensée.

Mais il y a aussi une sorte d’élément à la fois matériel lié au corps et immatériel insaisissable en tant que tel, un élément immanent et qui pourtant renvoie à ce qui en nous est ou serait « divin », ou du moins supra-humain, et qui détermine à la fois la consistance du mouvement, la justesse de son effectuation et la relation entre le marionnettiste et la poupée ou entre l’esprit qui décide et le corps qui accomplit.

Il est nommé par Kleist l’âme ou vis motrix. C’est donc une force qui est censée permettre l’accomplissement de l’acte au plus près de l’intention et cette force doit s’appliquer en un lieu à la fois très concret et toujours insituable : le centre de gravité du corps au moment de l’effectuation d’un geste. Il y a une condition à l’efficacité de l’accomplissement.

Mais paradoxalement, cette condition est en tant que telle la chose qui est quasiment impossible à contrôler. La condition, c’est l’absence d’écart ou de filtre ou d’élément perturbateur entre décision-désir-intention et acte-action ou geste-mouvement. Et c’est bien là que le bât blesse, car il y a toujours un écart, écart dans lequel quoi que ce soit qui vienne s’y loger, cela va faire dévier le geste ou le bloquer ou interdire qu’il parvienne à l’expression de la grâce qui est le nom, ici non pas de cette bénédiction divine que les hommes peuvent recevoir par surcroît, mais bien la grâce esthétique qui est néanmoins la manifestation d’une perfection liée au affects et qui a nom beauté.

La force ne peut s’accomplir que sans interruption, que s’il n’y a pas obstacle entre les deux plans les deux éléments, âme et corps, fils et marionnette, marionnettiste et poupée. Elle est l’immatériel qui détermine les phénomènes dans leur manifestation et dans leur possible justesse.

Ici on est au cœur de ce qui dans la philosophie vient percuter les questions relatives aussi bien au beau qu’au bien et au juste, même si ici on en reste apparemment à l’enjeu esthétique. Ces questions sont toujours dépendantes de la relation entre un plan supra matériel, idéel et un plan phénoménal, celui de l’accomplissement des intentions. Et les autres anecdotes présentes dans le récit vont venir déplacer les lignes.

5. Remarques sur la conscience et la survivance du dieu bicaméral

La nature n’admet en quelque sorte aucun intermédiaire entre instinct et corps ou bien il est réglé par l’habitude, et les lois de la nature sont donc en quelque sorte sans intentionnalité et sans ego. Elles existent certes en vue de la vie, de son maintient, mais pas en vue de permettre à celui-ci ou celle-là en particulier de survivre.

Pour l’homme, il est impossible que quelque chose ait lieu sans impliquer une dose fût-elle minime de conscience, c’est-à-dire de perception de l’écart et donc de place conçue comme un espace et une durée ouverts à des remplissages par des éléments qui de toute façon vont venir interférer entre le désir et l’action. Soit ils proviennent du dehors des choses de la vie si l’on veut, du cours de l’Histoire, soit ils proviennent de celui ou ceux qui doivent accomplir les choses, les hommes et donc de leur « intériorité ». Et cette intériorité n’existe pas sans la conscience qui est en fait le nom de ce qui vient occuper l’écart, de ce qui se produit en terme de connaissance « dans » cet écart qui est à la fois « spatial » et « temporel » mais pas au sens matériel du terme espace ni au sens mécanique que nous donnons au mot temps.

La conscience est le nom de l’écart en tant qu’il est perçu et de la faculté qui prétend le connaître et le maîtriser, et se lance dans cette aventure en NIANT le fait qu’elle fait face à une angoisse indépassable devant cet écart qui en fait ouvre sur un gouffre. Que cet écart soit le lieu de la manifestation de la puissance de la conscience, en fait son territoire doit nous interpeler sur sa capacité à penser et l’espace et le temps, elle qui n’a en fait les yeux rivés que sur le gouffre et le risque d’y sombrer.

Les deux histoires qui viennent s’ajouter à cette conversation sur la danse et les marionnettes sont sur ce point tout à fait édifiantes. Elles mettent plus directement encore en scène ce qui est en jeu et ce que nous essayons de mettre en place à partir des réflexion sur le cerveau bicaméral.

L’une montre comment un homme devient en quelque sorte l’égal ou le double d’un dieu mais comment cela à la fois ne peut avoir lieu qu’une fois et peut devenir la source d’une impossibilité même de vivre. L’autre montre la relation entre inventivité humaine et puissance de la nature, nature qui est ici représentée par un ours capable de parer n’importe quel assaut porté contre lui fût-ce par le meilleur et le plus inventif des escrimeurs, c’est-à-dire par ce que l’esprit humain a pu produire de plus puissant en termes de capacité de feinte et de tromperie en vue de parvenir à son but.

L’homme qui prend la pose d’une statue grecque est comme un dieu durant un instant, mais ce geste, cette posture, il les a accomplis en quelque sorte hors conscience. Pas inconsciemment au sens freudien, mais hors du contrôle qu’exerce la conscience sur nos actes.

L’ours, est, de son côté, en quelque sorte plus divin que l’homme car ce qu’il accomplit n’est accompli que dans l’instant et sans qu’aucune forme d’intention ne vienne interférer avec la nécessité vitale qui est en jeu, à savoir ici se protéger d’une attaque. Il n’y a pas de possibilité de faire passer même la feuille de cigarette d’un doute dans l’esprit de l’ours qui pourrait permettre à quelque idée saugrenue de le troubler de l’intérieur et donc de l’empêcher de réussir à se défendre. L’ours ne connaît pas le doute, ni le gouffre auquel la conscience, toute conscience, chaque conscience doit à chaque instant faire face qu’elle y pense ou non.

Et pour l’homme, ce qui se produit c’est que la faille, le gouffre, l’écart, a été à la fois tellement occulté et nié, et en même temps tellement rempli de toutes les fictions les plus inventives pour pouvoir être en quelque sorte « oublié » qu’il s’est encore plus rempli de choses insignifiantes ou non, cela importe finalement peu, et s’est, pour les accueillir, en quelque sorte agrandi jusqu’à prendre les dimensions de l’univers. Même ceux qui pourraient prétendre parvenir à passer par dessus ce tas de mémoires encombrantes pour revenir à l’état originel d’avant la faute ne le pourraient pas car justement il y a toujours en lieu et place du gouffre innomé parce qu’innommable, intention, langage, conscience, bref des forces agissantes qui viennent à la fois désigner l’écart et l’agrandir pour pouvoir s’y loger.

6.) Avant la faute

Kleist est l’un des auteurs qui s’est approché au plus près de ce que Jaynes a pointé dans la relation cerveau gauche-cerveau droit, et dans la relation homme-dieu. Mais aucune connaissance ne peut effacer ses origine techniques, comme le démontre Bernard Stiegler et donc ne peut abolir l’écart ni permettre la restauration de l’unité originelle. Nous savons d’autre part que cette unité originaire est un fantasme de type rétroactif, car il n’y a du côté de l’origine ou de l’originaire non pas une unité, un dieu, le un, mais de la dualité, une dualité comme mécanisme faisant fonctionner la pensée autrement que ne fonctionnent les pensées affidée à l’Un. Il faudra évidemment dans d’autres séances revenir sur la question de l’unité, du un, du dieu unique.

Ici nous sommes au plus près de ce qui nous motive ici à savoir déterminer ce qui continue d’exister, de ce fonctionnement bicaméral et qui est source d’invention singulière en particulier artistique comme l’est l’œuvre de Kleist. Cette puissance qui se manifeste en nous, en certains d’entre nous en tout cas, est un des points majeurs permettant de mettre en scène ce qui se joue dans la pensée, et dans la philosophie à travers le nom d’événement.

Il faut préciser ici que nous nous situons dans le domaine de la pensée allemande fortement marquée par le protestantisme luthérien et que la question du péché est centrale dans cette théologie anti papiste. Quelque chose se joue comme on va le voir d’ici peu autour de cette « origine » fantasmatique, de cette origine imaginale, qui est pour nous à comprendre comme une synthèse particulièrement efficace de questions essentielles qu’elle fait exister et recouvre à la fois. Car cette invention paulinienne d’un péché originel est à la fois une sorte de négation de l’histoire telle qu’elle est vécue et pensée par les juifs et l’ouverture d’un nouvel « espace-temps » dans lequel le péché comme origine marque finalement moins un commencement que le signal d’une fin possible, d’une fin de la souffrance dans laquelle vivent les hommes, aussi bien à l’époque du Christ qu’à celle de Luther et de Thomas Münzer par exemple.

Dans les deux cas cependant quelque chose est mis en scène et occulté en même temps qui est une sorte de mauvaise nouvelle qu’il s’agit à la fois d’exprimer et de cacher : le mal est là au moins en même temps que ce qu’on appelle le bien et si l’on a inventé ce paradis comme devant être nécessairement perdu, c’est pour que le mal apparaisse comme pensable sans pour autant être saisi dans « son être-même » qui est d’être en quelque sorte « premier », c’est-à-dire là comme « dimension de l’existence » englobant le bien et pas l’inverse.

Mehdi Belhaj Kacem a dans Système du pléonectique, son opus magnum paru il y a deux ans, donné à cette question toute la place qu’elle mérite. Nous aurons sans doute l’occasion d’y revenir dans d’autres séances. Aujourd’hui, ce qui importe c’est de comprendre ce qui se joue entre les positions théologiques nées de la réforme luthérienne même quand elle s’opposent aux idées du Maître et de voir comment l’enjeu théologique s’articule et se différencie de l’enjeu bicaméral dont Kleist est en quelque sorte porteur.

La question est en effet de savoir si l’ensemble de l’histoire des hommes est conditionnée par cet événement originaire ? Que cet événement soit imaginaire importe finalement peu, puisqu’il agit dans les consciences, il imprègne la vie de chaque homme, non seulement comme s’il avait eu lieu concrètement mais comme s’il engageait effectivement l’intégralité de l’humanité à sa suite. Il détermine chaque vie singulière, car personne n’est en quelque sorte dispensé de croire à cette époque, et l’existence de toute l’humanité de tous les hommes. Le péché est le nom de ce qui confère aux vies humaines à la fois une direction et une signification mais aussi un cadre psychique et qui détermine ainsi leur vie affective.

Le péché est l’événement unique - redoublant néanmoins celui de la création du monde - qui vient rejouer sur une scène occupée alors par les hommes le geste originaire et le remplacer en ceci qu’il s’adresse à la conscience et non à la connaissance. Quelque chose s’écrit avec lui qui est posé comme indépassable, à la fois origine et donc commencement et fin pour les chrétiens du moins en ceci que l’accomplissement promis ne sera effectif que si l’homme, les hommes parviennent à effacer ou recoudre ce coup de couteau qui a déchiré le ciel du paradis, réparer ou effacer cette fêlure qui s’est inscrite dans la chair de l’âme, rendre caduque ce qui est apparu aux yeux de chaque homme une fois la chose ayant eu lieu, que l’impensable non seulement existe mais qu’il pourrait bien être non seulement premier mais indépassable, insurmontable. Et cette chose c’est le mal. Et cette tentative d’abolir le mal et le disant second et en induisant qu’il est non seulement possible mais vital de tenter de le surmonter, opération à laquelle Hegel a donné le nom de Aufhebung, cette tentative, cette tentation faudrait-il dire, a constitué depuis deux siècles l’objectif à atteindre de toutes les pensées qui ont vu le jour.

Mais pris sous un autre angle, il est aussi ce qui encadre l’existence et en tant que telle et fait que toute existence et toute l’existence est comme enkystée dans le piège que constitue cet événement qui ne cesse d’arriver et qui ne cesse pas de ne pas finir. C’est là le paradoxe que relève Kleist en tout cas et dont témoigne les deniers mots de Sur le théâtre de marionnettes : la possibilité de revenir non pas au point de départ, à la faute originelle, mais juste avant pour en quelque sorte voir comment il pourrait être possible à partir de la connaissance que nous avons de ce qui s’en est suivi, de lui échapper, au péché, à l’idée de péché, au concept de péché, d’éviter qu’il ait lieu et ainsi d’offrir à l’humanité bien plus qu’une rédemption, la possibilité d’une vie absolument autre.

Voici le texte : « Ainsi donc, de même que deux courbes se coupent à l’infini après un passage de part et d’autre d’un point, ou que l’image donnée par un miroir concave redevient soudain réelle après qu’elle se soit éloignée à l’infini ; de même on retrouve la grâce après la connaissance soit, pour ainsi dire, passée par un infini ; de sorte que celle-ci se manifeste simultanément, de la façon la plus pure, dans un corps humain dépourvu de conscience ou qui en possède une infinie, je veux die le pantin articulé ou le dieu.

Il faudrait donc, dis-je un peu distrait, que nous goûtions à nouveau à l’arbre de la connaissance pour retomber en état d’innocence. Absolument, répondit-il ; c’est l’ultime chapitre de l’histoire du monde. » (op. cit., p. 109)

Tout Kleist tient là dans cette tentative répétée et explorée à nouveaux frais dans chaque œuvre de comprendre à la fois ce qui a eu lieu, comment et pourquoi ça a eu lieu et de tenter de découvrir comment il serait possible non pas d’effacer mais d’empêcher que cela arrive « ainsi », en remontant non pas à l’origine, mais avant, car alors il serait possible d’intervenir, d’agir pour que soit changé le cours des choses.

Comme si on voulait savoir comment c’était avant le big bang en vue d’empêcher qu’il ait lieu ! Parce qu’on sait effectivement ce que cet événement a eu comme effet, la diffusion sans limite du mal, c’est-à-dire le constat de l’impossibilité pour les hommes de s’empêcher de le commettre.

Ce qu’est le mal ? Simplement le fait de toujours vouloir plus comme le dit MBK dans son Système du pléonectique et de ne pouvoir s’empêcher de le faire, c’est-à-dire de continuer encore et toujours à vouloir plus, quel que soit « l’objet » visé par ce vouloir.

Martin Luther

Partie II : effectivité de l’affectivité, une lecture de Michaël Kolhaas

1.) Michael Kohlhaas, l’obsession de la justice et l’impossible « dépassement » de la faute

Le sujet, c’est le texte de Kleist, mais il ne peut être approché sans que soient faites des incursions dans le champ de l’histoire et de la théologie protestante. En effet, l’histoire de MK est au moins pour le premier tiers de l’histoire largement inspirée de celle de Thomas Münzer l’un des plus importants théologiens et l’un des meneurs des grandes révoltes des paysannes qui ont secoué l’Allemagne - qui n’était pas encore unie loin s’en faut - entre 1524 et 1526 et dont les positions acceptées au départ par Luther seront finalement combattues par lui. Luther en effet se tournera entièrement du côté des princes contre les paysans, participant à sa manière à l’écrasement de cette révolte qui fera au moins 100.000 morts directs et plongera dans la misères la grande majorité des paysans pendant plusieurs années. Cependant, des améliorations notables de leurs statuts et de leurs droits sont imputables à cette révolte et au vent de liberté singulier qu’elle a fait souffler dans le pays.

Il faut rappeler que Martin Luther (1483-1526) est censé avoir placardé ses 95 thèses sur les portes de l’église de la Toussaint de Wittemberg le 31 octobre 1517. il faut aussi dire qu’il est un personnage de la nouvelle de Kleist et qu’il joue le même rôle vis à vis de MK qu’il a joué vis à vis de Münzer.

L’histoire se comprendra d’elle-même à mesure que nous allons la suivre, il n’est donc pas nécessaire de la raconter par le détail, cela entraînerait en effet trop loin de notre chemin.

Quel est l’enjeu de ce récit ? La foi, la fonction de la foi, les possibilités offertes par la foi de changer le cours des choses. Et d’entrée quelque chose sépare Kleist de la théologie protestante : le fait que la foi chez Kleist est inscrite dans la réalité, dans le jeu des forces agissant dans le monde et qu’elle n’est pas réduite à l’enjeu luthérien de la relation directe de l’individu à dieu.

Pour MK la foi est l’instrument qui permet de mesurer les affects et les sentiments. Et parmi eux l’affect ou le sentiment majeur, car il n’y a pas d’affect hors des situations offertes par la réalité, que vise la foi n’est autre que la justice.

MK a foi dans la justice et ce qu’il demande, face à la situation vécue par lui, la rétention par un prince de ses chevaux au motif d’une loi nouvelle entre deux principautés qui lui aurait interdit ce qu’il faisait jusqu’alors sans passeport ni papiers et le refus de ce prince de les lui rendre ce qui le pousse à porter plainte contre lui et pour faire court à voir dans un premier temps sa plainte déboutée. Le motif est nul et non avenu pour MK et il sait que le refus de statuer en sa faveur, de dire le droit donc est dû à la collusion entre le prince et le juge. Une affaire de classe somme toute banale.

La foi est l’instrument de mesure permettant de savoir dans quel état est le monde. Il n’y a pas de foi abstraite ou absolue et si elle existe, elle ne peut que se vivre dans des situations. Elle est ce qui anime MK jusqu’au bout : sa foi en la justice. Il tente de faire exister dans les faits la croyance qui l’anime. Celle croyance c’est que le droit ne peut ni ne doit être bafoué par qui que ce soit. Et c’est l’impossibilité de faire valoir le droit qui va le conduire dans un premier temps à vendre tous ses biens et à lever une armée de gueux pour combattre les princes.

Mais là où dans la doctrine luthérienne la vie est une sorte d’enfer, même si cela n’est pas dit ainsi, et seule la mort délivre comme l’énonce la 13e thèse (la mort délie de tout) comme seule la foi intériorisée permet de supposer qu’on peut être sauvé (Être sauvé, le salut, c’est accomplir la loi) (de la liberté du chrétien DLC, p. 35 intro) et le titre du premier paragraphe de De la liberté du chrétien : L’âme peut se passer de tout sauf de la parole de dieu. (p. 47).

2.) Affect et enthousiasme

Pour Kleist, qui vit plus de deux siècles après la réforme et la révolte de paysans et qui publie MK en 1810, il s’agit d’autre chose. La vie est en fait une sorte de coup monté permanent (p. 1250) Il faut voir là non pas une laïcisation mais bien un déplacement de la question du salut et de la foi dans l’existence des hommes. Ici, la mesure c’est le droit. Le droit est la balance de la vie psychique. L’espoir d’une forme de salut est déjà inscrit dans la vie même. C’est ce qui permet à MK de se lancer dans cette aventure risquée et apparemment absurde, le fait qu’il introjette le droit comme valeur absolue et qu’il en fait le support de ses affects.

L’élément majeur que Kleist met en avant c’est qu’à la relation Foi / Raison qui est au cœur de la pensée réformée il associe la relation Affect / Droit. C’est l’introduction des affects comme moteur de l’action humaine et fondement du respect de l’ordre établi par le droit qui inscrit sa pensée dans ce cadre « bicaméral ».

C’est cela qui persiste et insiste, non pas une foi liée à une entité abstraite séparée de la vie, mais une foi entée dans l’existence même et dont la manifestation est une sorte d’enthousiasme apparemment déraisonnable. On se souvient que l’enthousiasme signifie en grec un « délire sacré qui saisit l’interprète de la divinité ; un transport, une exaltation, celle du poète sous l’effet de l’inspiration par exemple. MK est un exalté du droit, forme mondaine de la justice. Et cet enthousiasme est au sens strict une survivance bicamérale.

Pourquoi et en quoi ? En ceci que l’enthousiasme est la traduction d’un affect « indifférencié » mais puissant et déclenché par la puissance d’attraction de la justice et donc orienté vers le bien ou la justice. Et cet affect pousse à faire un choix qui est mis en œuvre en quelque sorte immédiatement (on se rappelle de ce que l’on a dit sur la Sanseverina). L’enthousiasme est donc une puissance décisive en ce qu’il entraîne une prise de « décision » à la fois immédiate et irréversible. Et on retrouve là précisément ce qui caractérise le dieu ou les dieux tels qu’ils interviennent dans l’Iliade.

Il faut aussi comprendre que ce qui se produit dans ce récit a une dimension anecdotique, disons pour faire vite le vol de deux chevaux. Il faut noter que ce vol n’est pas le fait de bandits mais de princes qui se réclame du droit, d’une nouvelle pour s’autoriser à les préempter lors du passage de MK sur leurs terres.

Mais c’est par l’anecdotique que se produit ce qui est le pire qui puisse arriver, une rupture dans l’ordre des choses, du monde, dans l’équilibre général auquel une société est parvenue. L’incident est en fait une répétition de la faute originelle au sens que Kleist lui donne dans le théâtre de marionnettes.

3.) Rupture de l’ordre : écart et temporalité

Et c’est là que nous retrouvons ce que l’on pourrait appeler le schéma général bicaméral (on comprend que c’est bien là une interprétation et un usage tout à fait personnel des thèses jaynesiennes), à savoir le fait que cette rupture de l’ordre ouvre une brèche sur un gouffre incommensurable.

Comme ce qui a lieu en s’étalant sur plusieurs siècles entre la fin du VIIIe siècle BC et le début du Ve siècle BC en Grèce, et qui consiste en cette perte du fonctionnement bicaméral et son remplacement lent et douloureux par la mécanique de la conscience, mais surtout par cette chose rarement ou jamais évoquée qu’est le gouffre qui s’ouvre pour les humains lorsqu’ils commencent par apercevoir ce qui se produit lors que les dieux se retirent : une déflagration de ce qu’on appelle le mal et surtout l’absence de régulation pour le vivre l’accepter.

Il reste à le penser et à faire face à cette brisure dans l’ordre des choses qui a pour conséquence irrémédiable le lâcher du fauve insatiable qu’est mal. Ce qui vient palier à ce déferlement, pour Kleist, ce n’est pas tant dieu que le droit, l’un étant égal à l’autre si l’on voit en dieu l’être qui est capable de mettre en œuvre un principe de justice et de permettre aux hommes de s’y référer pour vivre eux aussi dans la justice.

Mais quelque chose permet de se lever face à déferlement d’y faire face, et c’est chez Kleist l’élévation à la hauteur d’un symbole ayant pouvoir d’attraction affective fort d’une cause noble, faire respecter le droit, incarnation de dieu parmi les hommes si l’on veut. Et c’est d’accorder un primat à l’affect, au sentiment qui inscrit Kleist dans une dimension bicamérale. Il est comme porté et emporté par une forme d’enthousiasme qui est comme on le sait un délire sacré qui saisit l’interprète de la divinité ou un transport, une exaltation du poète sous l’effet de l’inspiration. La palinodie de Socrate dans le Phèdre de Platon en est l’une des manifestations dans le champ de la philosophie.

Ce qu’il importe de noter maintenant, c’est la « temporalité » que cet écart, cette brisure met à jour et fait exister comme dimension cardinale de la réalité du moins celle vécue par MK. Ce qu’il vit comme une brisure dans l’ordre des choses, comme une rupture de l’équilibre, entraîne l’ouverture d’un espace-temps nouveau, abstrait, d’un second plan de consistance dirait Deleuze doublant celui dans lequel se produisent les événements réels. Et ce plan est tout entier délimité par la distinction entre un AVANT et un APRÈS.

Et pour MK, cet espace-temps prend la place de la temporalité qui gouverne les faits et gestes de chacun dans le quotidien. D’une certaine manière cela implique à la fois que pour lui « le temps » n’existe plus ou alors qu’il a pris un autre visage. Cet autre visage du temps ressemble à celui dans lequel vivaient les héros grecs, à ceci près qu’il s’inscrit non plus dans un monde gouverné par les dieux mais dans un monde gouverné par la faute et dans lequel le dieu qui est censé avoir fait le monde et en prendre soin ne se manifeste guère sinon de manière intempestive et imprévisible et finalement peu lisible, voire incompréhensible pour les hommes.

AVANT désigne le monde en tant qu’il est ordonné et justement suit à peu près un cours normal, c’est-à-dire dans lequel le droit et la justice même de manière imparfaite règnent. APRÈS désigne le but de l’action de MK qui consiste à vouloir rétablie ce qui a été brisé ou défait. Il faut que le monde redevienne COMME AVANT et que la vie et le droit dont les ligne ont été sectionnées retrouvent leur cohérence commune.

Ainsi ce texte, l’action de ce texte du point de vue de MK évidemment, qui fait écho en plus d’un sens à l’aventure des anabaptistes qui ont tenté de prendre à la lettre les préceptes luthériens, l’action de ce roman donc, se situe dans une sorte de MAINTENANT à la fois indépassable et insupportable. MK agit COMME SI il ne pouvait pas lâcher les deux bords, les deux bouts, l’avant et l’après, car cela risquerait d’entraîner TOUTE la réalité dans le gouffre.

D’un côté une faute inexpiable mais trop événementielle pour ne pas pouvoir être « dépassée ». De l’autre, une sorte d’effacement possible de cette faute qui permettrait de rendre au monde une certaine cohérence « divine ».

MK est, si l’on veut bien passer outre l’anachronisme, un envoyé du monde des dieux qui en se situant sur un autre plan de consistance que celui de la soi-disant réalité, envoie ses messages, - ses actes, ses requêtes, etc... - dans le monde réel pour lui signaler, à ce monde et à ceux qui le hantent, ce qui l’affecte lui et qu’il et ils ne semblent pas remarquer de ne pas le « vivre ».

Et pourquoi se battre pour cette chose à la fois très concrète, récupérer ses chevaux grâce à un jugement équitable, mais le faire sans regarder aux moyens même si ceux-ci impliquent de se soulever et d’entraîner avec soi des hommes dans la sédition et de mettre le feu à des villes et à se battre contre les armées des princes, contre les tenants de l’ordre donc et ainsi de se mettre HORS LA LOI ? Parce que combler l’écart est le seul moyen de reconnecter le plan de consistance de la réalité avec celui dans lequel le droit et la justice sont respecté.

On le voit la situation de MK est en quelque sorte schizoïde ! Cet écart, on pourrait l’appeler schize en donnant comme toujours à cette schize une signification metapsychique, philosophique et néanmoins concrète, au sens ou un concept peut en effet permettre de trancher dans le corps du croyable disponible et permettre de repenser les partages soi-disant définitifs.

L’enjeu est le suivant parvenir à faire à nouveau coïncider le monde réel gouverné par le mal et le monde idéel dans lequel les affects et parmi eux le sentiment d’injustice vécu comme insupportable et la raison fonctionnent de concert. Il s’agit de purger le monde d’un ordre fondé sur une raison liée au mensonge et ayant fait son lit dans la duplicité, soutenant et utilisant la duplicité et donc le mal, en réintroduisant non pas LE BIEN, mais des éléments justes là où la justice a été bafouée.

4.) L’épisode des mandements ou MK et Luther

MK qui voit que ses démarches n’avancent pas se décide à clouer sur les murs des mandements, autant dire des libelles adressées à la population et demandant qu’on soutienne sa cause. La progression dans le vocabulaire des exigences et des appels montre que MK se comporte comme s’il devenait lui-même « dieu », ou, comme Luther y engageait ceux qui le lisaient ou l’écoutaient à faire fond sur leur foi, ce qui suffisait à les assurer en quelque sorte du salut. En tout cas (p. 1277) dans un de ses mandements il se déclare, dit le texte de Kleist « le représentant sur terre de l’archange Michel, porteur du glaive et de la flamme, venu pour châtier, en tous ceux qui prendraient le parti du Baron, la perfidie où sombre le monde entier. »

La schize peut être prise comme une dimension psychologique propre à l’individu Kohlhaas, ou alors être prise comme une dimension de la relation individu – société. Dans ce cas, elle n’est pas de son fait, on l’a vu, mais elle est ce qui de cette relation devient visible, devient manifeste, « en lui », en cela qu’il choisit un bord comme pôle de lancement de son énergie en vue de parvenir à rejoindre l’autre bord et à rétablir l’ordre juste. Et cet autre bord, on l’a compris ne fait que s’éloigner à mesure même qu’on tente de s’en rapprocher. Luther est alors convoqué en personne dans le roman et prend parti contre MK. « ton lot sur terre c’est la potence » (p. 1279) dit le premier courrier qu’il envoie au rebelle.

Et commence ici un moment du texte qui participe directement d’une discussion sur les thèses luthériennes. On apprend que le baron n’a jamais eu connaissance de la plainte de MK et Luther convaincu à son tour de la bonne foi de MK lui indique qu’il est d’accord avec lui sur le fond, sur l’injustice dont il fait l’objet mais l’incite, lui MK, à pardonner le baron. Et MK semble presque dire que s’il avait su ce que cela lui avait demandé comme sacrifices, il le ferait, mais que c’était en quelque sorte TROP TARD.

« Si j’avais su… peut-être aurais-je fait comme vous dites, répond MK, mais, puisque cela m’a coûté si cher, eh bien ! Que l’affaire suive son cours. » (p. 1283). Nous sommes à peine à la moitié du texte… l’aventure en fait ne fait que commencer ou plutôt elle va atteindre son second niveau.

Ce que dit MK ressemble à ce que dit la Sanseverina. Même si le dépliement temporel est plus long entre décision et acte, l’acte une fois lancé et même ou surtout s’il implique la mobilisation de toutes les forces de l’impétrant, l’acte donc doit être assumé et poussé ou porté aux limites de ses conséquences. Il n’y a pas de retour en arrière possible pour MK. Le seul retour en arrière possible ou pensable est celui qui doit se produire sur le plan de consistance des idées dans les têtes de ceux qui sont pris dans cette affaire afin de permettre un retour à la situation d’avant cette « crise » par l’accomplissement de la justice et le restitution des chevaux. Nous sommes dans un schéma typiquement schizé, jaynesien donc, ou de type double-bind, dans lequel entre la décision et l’acte et entre l’acte entre la poursuite du but et l’accès à ce but, rien ne peut interférer qui empêche d’y parvenir. L’affectivité vaut effectivité.

Et pour clore ce moment d’échange entre Luther et MK, Luther comprenant les arguments de MK rendant impossible pour lui le pardon du baron, il prend une décision qui consiste à accepter d’aider MK en lui écrivant un lettre proposant qu’on l’amnistie et qu’on lui rende justice, mais il refuse à MK la sainte communion.

Il nous fait un instant revenir au texte luthérien, car l’enjeu est essentiel pour le roman comme sur d’autres plans. En effet, ce que fait Luther dans le roman et ce qu’il propose aussi dans ses thèses et dans ses textes, c’est d’établir un mur infranchissable en tout cas aux yeux de la collectivité entre homme intérieur qui est le « lieu » dans lequel la foi se manifeste ou s’exerce et l’homme extérieur dans lequel il accomplit ses œuvres. Et l’un doit rester hermétiquement séparé de l’autre.

Ce n’est pas l’image que nous avons du luthérianisme ou du protestantisme qui a depuis développé une forte propension pour la réussite sociale, celle-ci pouvant être interprétée comme un signe de grâce divine posé sur ceux qui réussissent. Mais c’est pourtant bien ce que Luther, avant de se ranger du côté des princes et contre Thomas Münzer et les paysans qui avaient pris pour base de leur action la pensée luthérienne, dit et écrit.

Dans un petit texte édifiant intitulé De la liberté du chrétien, on voit ce schéma se mettre en place. (Ed. Aubier Montaigne, coll. foi vivante, 1969)

Dans le chapitre 6 on peut lire ce constat édifiant et sans espoir : « la parole qui accorde si grande grâce doit être telle – et telle elle est en effet – que tu entendras ton dieu te dire que toute ta vie et tes œuvres ne sont rien aux yeux de dieu, mais que tu es destiné à la perdition éternelle ainsi que tout ce qui est en toi. » (op. cit., p. 50) Comment ne pas voir une sorte d’apologie du mal dans un tel aveu ?

Dans le chapitre 9, on peut lire le contrepoint de cet aveu terrible : « Si tu crois tu obtiendras, si tu ne crois pas, tu n’obtiendras rien. » (op. cit., p. 54). Et ce à quoi la foi peut en effet conduire, c’est au grand nettoyage de l’âme, à l’effacement de toute forme de duplicité qu’elle abrite par nature et par nécessité en son sein. « Ainsi l’âme ne détient que mal et que péché : ils deviennent propriété du Christ. Alors s’instituent cette joute et cet échange joyeux : puisque le Christ, Dieu et homme, n’a encore jamais péché et que sa justice est invincible, éternelle et toute puissante, il s’approprie les péchés de l’âme croyante, grâce à l’anneau nuptial de celle-ci (c’est-à-dire grâce à sa foi) et tout se passe comme s’ils les avait commis, c’est-à-dire que les péchés doivent s’engloutir et se noyer en lui. » (op. cit., p. 58)

Il faudrait des heures pour commenter ces pages. Retenons simplement que ce que Luther met en place c’est un mur censé être étanche entre l’âme et le monde et dont la frontière et la porte qui entretient cependant la relation entre Dieu et les hommes est la foi. « Mais si quelqu’un n’a pas la foi dans le Christ, rien en tourne à son profit, il est esclave de toutes choses, tout chose doit être pour lui source de scandale, de plus sa prière n’est pas agréable, elle ne parvient pas non plus jusque devant dieu. » (op. cit., chapitre 16, p. 64).

Il faut remarquer donc que ce mur ou ce plafond de verre entre Dieu et les hommes peut être passé mais que seul Dieu ou son fils qui est aussi Dieu peut accomplir de passage, ce saut. Et seule l’âme peut y parvenir, mais ni le corps, ni les œuvres, c’est-à-dire les actes dans la réalité.

Remarquons ici en passant que ce mur de séparation étanche, infranchissable par l’homme mais surmontable par l’âme à condition que Dieu le veuille, met en scène une dualité d’un genre qui peut nous sembler bien connu mais qui n’est que rarement approché à partir d’autres critères que ceux qui la fondent. Il y aurait entre l’âme et le corps, et cela depuis plus de deux millénaires une césure et un mur les séparant. La radicalité de cette séparation est poussée à sa plus haute limite par Luther, car il entérine en quelque sorte l’impossibilité par des moyens humains le fait de parvenir à un contact avec dieu. La FOI dont il parle reste une sorte de concept extrêmement abstrait. Il balaie d’un trait, par exemple, et pour ne parler que du domaine allemand l’ambition de la grande mystique rhénane dont Maître Eckart (1260-1327) est le plus illustre représentant. Sur ce point il faudra revenir en détail à partir d’autres textes.

Nous avons donc là en fait le schéma général du roman de Kleist. Car comme on va le voir les choses vont changer et la suite va raconter, comment dans le monde de MK sa plainte va encore venir buter sur ce mur de séparation, jusqu’à finir, il est vrai par parvenir non pas à Dieu, mais à celui qui en occupe la place dans le champ de la réalité dans laquelle le droit s’applique et dont il est à la fois le garant et celui qui l’administre. MK va parvenir à toucher « dieu » qui est le prince électeur de saxe, c’est-à-dire que sa plainte va être connue de lui et donc la légitimité de sa démarche. Un événement va venir, évidemment, encore une fois tout compromettre comme on le verra.

Mais auparavant il importe de noter rapidement deux étapes dans l’évolution de l’histoire, c’est-à-dire de la question posée : comment parvenir à se faire entendre de dieu ou de son représentant afin que celui-ci rétablisse la justice dans un cas à la fois banal mais essentiel puisque à travers lui c’est tout le droit qui est bafoué ?

On va assister p. 1289 à un dédoublement des plans de consistance sur lesquels l’histoire se déploie. L’affaire va être considérée comme légitime sur le plan de départ, le vol des chevaux par le baron et illégitime sur le plan de la réaction de MK. Sa révolte est considérée comme criminelle. MK accepte ce nouveau partage dans la mesure où le point de départ est reconnu comme légitime. Une succession d’incidents va s’en suivre, il va renouer avec l’un de ses acolytes qui lui n’était qu’un forban profitant de la révolte pour s’enrichir. Il va donc lui, MK, être à nouveau déconsidéré dans sa quête. En fait, rappelons-nous de ce qui a été dit au début : la vie continue d’être un coup monté permanent. MK ne peut se fier à personne, chaque jour apporte son lot de mensonges de tromperies et repousse donc toujours PLUS LOIN le pôle qu’il vise à atteindre, la restauration du droit et de la justice par des actes concrets !

Cela ira si mal que MK rêvera un instant de fuir là-bas fuir, loin, là-bas, hors du monde. Mais cela ne durera pas. Son histoire arrivant aux oreilles du souverain tout redevient possible. Dieu ou son représentant dans la réalité sociale et dans le domaine du droit va enfin pourvoir régler l’affaire et rendre justice à la requête originelle de MK. Oui en effet ! Tout semble enfin aller pour le mieux dans le presque meilleur des modes possibles. Quand tout à coup !…

Thomas Münzer

Partie III : Sur la capsule au cou de Kohlhaas ou comment l’affectivité gouverne le monde

1.) La capsule

Sans donc nous appesantir sur le nombre incalculable de rebondissements ménagés par Kleist, venons-en à celui qui va entraîner l’histoire sur un nouveau plan et nous conduire à questionner ce qu’il en est de la foi lorsqu’elle est relation avec un dieu « abstrait ».

Alors qu’il se rend à Berlin, ayant été fait prisonnier mais parce qu’on lui avait promis qu’il allait rencontrer le Prince électeur, MK est convié à un moment de son trajet en calèche à boire quelque chose de la part de riches inconnus qui sont en attente du passage du gibier lors d’une partie de chasse. Une femme, Héloïse, qui accompagne le Prince, curieuse de ce personnage dans sa calèche, désire donc l’inviter à se rafraîchir avec eux.

Eux, les nobles donc, parmi les quels se trouve le Prince Électeur, celui que MK veut et doit rencontrer pour faire entendre sa requête, sont déjà passablement éméchés. La femme, pour ne pas impressionner celui qu’elle invite et dont elle ignore tout à et instant, dit au Prince qu’il doit cacher sous ses vêtements la chaîne qui est le signe de sa dignité !

Et voilà ce qui se produit : l’homme dans le carrosse est en fait MK… jusque là rien de grave. Cependant, le prince, dont MK ignore qu’il est le prince, remarque lorsqu’il se défait de son vêtement de voyage pour boire le verre que l’homme, MK donc, porte « à son cou une capsule de plomb suspendue à un cordon de soie. » (p. 1319).

Le prince va lui demander ce que cela signifie et ce que cette capsule contient, MK lui raconte une histoire, celle d’une rencontre qu’il avait faite avec une tzigane diseuse de bonne aventure mais de grande réputation. Ou plus exactement de la manière dont cette tzigane qui disait la bonne aventure à des seigneurs, s’avança soudain vers lui qui était dans la foule et lui dit :

« Tiens ! Si ce seigneur veut savoir ce que j’ai écrit sur ce papier qu’il te le demande à toi ! Et ce disant, monseigneur, elle me tendit de sa main osseuse et décharnée, le billet que voilà. » (p. 1320). Et quand il lui demande ce que c’est d’une part elle l’appelle par son nom MK et d’autre part elle lui dit « c’est une amulette. Conserve là précieusement, un jour elle te sauvera la vie ».

Comme toujours chez Kleist, le rebondissement ne fait que commencer à pousser ses effets en cascade. L’homme qui avait vu son destin scellé dans cette capsule et dont il ignore tout n’était autre que le Prince électeur qui incognito dans cette scène, retrouve donc cet homme et avec lui la possibilité de savoir ce que contient ce billet dont il sait seulement qu’il contient : « le nom du dernier régnant de ta maison, l’année ou il perdra le pouvoir et le nom de celui qui le lui prendra par la force. » (p. 1330)

Voilà, nous y sommes ! C’est le temps d’avant celui du Dieu unique du Christ et de la réforme qui vient percuter le monde dans lequel vivent MK et les autres ! C’est le temps de la divination, le temps des oracles, le temps du temps sans attente et dans lequel ce qui remplace l’attente est la connaissance possible de certains éléments de l’avenir. Le temps ante-historique vient percuter le temps historique, le passé immémorial et censément aboli par le nouveau Dieu fait un retour en force et vient

2.) Le renversement de perspective

Qu’est-ce qui importe dans ce renversement ? Il y a l’anecdote évidemment et les effets qu’elle produit… et toute la question est là : qu’est-ce que cette histoire de capsule modifie ? Pas seulement la position des personnes concernées même si cela est important.

C’est la relation générale entre les éléments qui composent la société à savoir les individus qui composent la société, la loi et le droit exercés par des autorités censées être du côté de la justice et enfin le pouvoir politique au niveau symbolique le plus haut représenté par les princes et donc l’empereur (p. 1326)

Et cette relation, cet équilibre si l’on veut qui est censé régner dans la société, a été bafoué, on l’a vu, du point de vue de MK. Bafoué une fois par le comportement des princes qui lui volent ses chevaux, par le comportement de MK qui se laisse emporter par son désir de justice au point, lui aussi, de dépasser les limites de ce qui est juste et finalement un prince qui se voit à son tour emporté par un désir irrépressible et qui pour cela est prêt à tout pour « sauver » sa vie en accédant à la connaissance du futur (une chose très païenne s’il en est et en tout cas pas chrétienne) y compris à obtenir une amnistie devenue illégale pour MK.

En fait l’enjeu est essentiel en ceci qu’il gouverne toute notre relation à nous-mêmes et aux autres. Nous voyons s’affronter dans ce roman deux approches de la justice et de l’individu qui se révèlent absolument incompatibles parce que basées sur deux conceptions opposées même si elles pourraient se rapprocher sous certaines conditions.

La première s’appuie sur l’autorité acquise au cours de l’histoire et qui fonctionne sur deux piliers : l’autorité reconnue de la religion de l’église et de l’état et de ceux qui les représentent en ceci que cette autorité fait fond sur les vérités de l’église et sur une raison s’appuyant sur le droit pour réguler la société. Mais ces valeurs sont vécues par ceux qui les portent comme abstraites au sens où d’une part il n’est pas possible de les mettre en cause et comme intangibles au sens où il n’est pas possible de mettre ne cause ceux qui les portent.

La seconde s’appuie sur le respect de l’autorité de la religion et du droit dans la mesure ou les décisions prises par leurs représentants sont justes et sur la puissance affective qui lie les sujets singuliers à une justice effective. Ce qui lie les hommes à la société ce sont les affects et les faits et non pas les valeurs et les lois.

Et c’est bien là tout l’enjeu de ce roman ou du moins de ce qu’il met en scène et en jeu.

Le premier plan est donc celui du fonctionnement « normal » de la société dont tous les membres respectent grosso modo les lois et qui dans le cas contraire parvient à faire régner l’ordre et réparer les erreurs ou les fautes, qu’importe ici. Le continuum social est le meilleur garant contre l’irruption du mal et la fonction des lois est bien d’empêcher que la moindre petite entaille ne finisse par produire une déchirure irréparable, et ainsi une porte ouverte au déferlement de la violence de l’injustice autant dire du mal. Là, c’est la raison abstraite qui doit régner et être capable de prendre en compte les incidents individuels et les affects individuels susceptibles d’être malmenés par un non respect des lois.

Le second plan est celui des affects. Il est le composant majeure des individus qui certes peuvent accepter de se soumettre à la raison, à la loi, de respecter la justice, mais qui en tant que tels sont d’abord affectifs et ensuite raisonnables et qui donc en cas de brisure du « contrat » implicite / explicite qui les lie aux autres par le truchement des lois peuvent se laisser emporter par leurs affects. Mais ces affects ne sont pas l’incarnation ou porteur du mal en tant que tels. Ils sont au contraire, c’est ce que cherche à faire exister MK, le soubassement le plus profond et le plus légitime de l’ordre social et de la rectitude des individus.

Et c’est là que la petite déchirure anecdotique, le vol des chevaux, au niveau des individus, devient sur le plan social une déchirure à la fois immense et qu’il est difficile voire impossible de réparer. Car le mal ne vient pas des affects mais du fait que certains ont le droit de les imposer à d’autres par leur statut social (les princes en goguette qui traitent MK comme un vaurien, lui volent ses chevaux et qui par la suite utilisent leurs relations pour ne pas faire appliquer la loi puisque cette fois c’est eux qui devraient en pâtir).

Cette déchirure anecdotique éveille chez MK l’affect de la justice ou si l’on préfère montre que la justice pour qu’elle soit juste dit s’appuyer sur les affects et la prise en compte de leur puissance « pharmakonique » ! L’affect n’est pas lié au mal en soi il n’est lié qu’à la force dont il est le représentant pourrait-on dire (pour parler psy !). Mais en tant que force, il est la force suprême qui ne peut se soumettre à la loi que si la loi est appliquée à tous et si donc les autres dont les affects ont déchiré l’ordre social les y soumettent eux aussi. L’affect porte ne lui la promesse de la coïncidence, qui sans doute est comme le montre le texte sur le théâtre de marionnettes, l’autre nom de la grâce ou la principale de ses manifestations.

Toute l’aventure de MK est basée, malgré les excès pour le moins énormes qu’il commet, sur cette foi en la justice comme affect majeur et sur la possibilité de réguler les affects par la loi, le droit, la raison.

Or, si cela conduit même certains à accepter de lui pardonner, au moins dans un premier temps, même ses forfaits les plus séditieux, cela échoue. Cependant, la perspective d’un retour à l’ordre et d’une reconnaissance de la justesse de sa requête originelle lui suffirait pour accepter le verdict même après que son amnistie a été levée.

Cependant, un nouveau plan de dessine à partir d’une nouvelle déchirure révélée par une situation elle aussi comme toujours anecdotique, plan qui est celui d’une révélation MAJEURE : le fait que au plus haut niveau de l’état dirait-on aujourd’hui, chez des êtres qui sont censé non seulement faire régner le droit et la justice mais en être les représentants sur terre, (comme les prêtres sont ceux de Dieu), on a affaire à des individus, à des hommes, à des paquets d’affects vivants et comme tous les autres hommes, dès lors qu’ils sont touchés au cœur, pour le dire d’une métaphore, dès lors que quelque chose qui les dépasse, les englobe et les projette au-delà des limites définies par le cadre social, se découvrent eux-même à eux-mêmes comme ABSOLUMENT SOUMIS À LA PUISSANCE DE LEURS AFFECTS.

Ce troisième plan se révèle à la lumière d’un fonctionnement psychique dans lequel les affects sont plus fort que tout. La maîtrise de soi qui caractérise un prince ou un empereur est ici mise à mal. Et la force qui assaille le grand électeur de Saxe, il est contraint de le remarquer et de le laisser paraître aux yeux des autres, est plus forte que lui, plus puissante que tout quant à soi. Même la grandeur de l’habit et du rôle s’effacent ou sont effacés par le surgissement inopiné d’un affect lié à des questions de vie ou de mort. Car dès la première fois où il est mis en présence de MK et de la capsule à son cou, il tombe dans les pommes ! Il perd au sens strict connaissance ! Rien de moins !

Ce n’est pas exagéré de voir en cela une survivance bicamérale à la fois effective puissante et indéracinable au cœur de l’être humain. Il faut maintenant montrer en quoi.

3.) La capsule poinçon des affects au cœur de la raison

L’histoire de la capsule et du billet qu’elle contient occupe un cinquième du roman. C’est dire son importance. Alors que tout semble calé, tout tremble à nouveau. En deux mots le Prince électeur de Saxe qui était le véritable destinataire du billet contenu dans la capsule qui est au cou de MK (p. 1320) est celui pour qui la tzigane a écrit le billet, mais il est aussi celui à qui elle a refusé de le donner, choisissant dans la foule qui était là ce jour-là MK dans lequel elle discerne en tant que voyante sinon les détails de son avenir du moins qu’il aura besoin de disposer de ce secret d’un autre pour assurer sa survie.

Tout cet ultime moment de l’histoire tient en ceci que le Prince veut à tout prix récupérer le billet mais qu’il ne peut pas faire n’importe quoi pour cela, MK étant en quelque sorte protégé par son futur statut de condamné à mort. Il va tout essayer, y compris de recourir à un subterfuge consistant à trouver une tzigane ressemblant à la première pour lui dire d’aller demander à MK de lui rendre la capsule et le billet ! Bien mal lui en a pris !

« Et comme le vrai n’est pas toujours vraisemblable, nous allons rapporter un fait en laissant à chacun toute liberté d’y croire – ou de ne pas y croire : le seigneur Kunz avait commis l’erreur la plus monumentale. Il avait ramassé dans les rues de Berlin, une vieille chiffonnière afin de produire une copie de la tzigane, mais, ce faisant, il était tombé sur l’original : il avait mis la main sur la mystérieuse tzigane en personne. » (p. 1334)

Le Prince malgré toutes ses tentatives et ce y compris jusqu’à l’instant de l’exécution de MK, va échouer, et même son plan de récupérer le billet après la mort de MK va échouer on va voir comment.

Ce qui importe ici, c’est de bien comprendre l’enjeu que met à jour ce billet et pour le prince et pour MK. Il s’agit pour chacun des deux protagonistes, car l’histoire soudain se concentre sur ces deux figures, d’être pour l’un l’homme qui réclame que sa bonne foi soit reconnue et que ce qui lui a été volé lui soit rendu et pour l’autre, le prince, d’être l’homme qui parviendra à masquer la « duplicité » de son état, non de prince mais d’homme. Car le prince se trouve dans une situation terrible de tension entre l’ordre des choses dans lequel il est prince et l’ordre des choses, ante-historique, dans lequel il est la proie d’un destin pré-écrit, qui lui échappe et d’un affect, d’une angoisse intenable.

On assiste d’une part à l’inversion du régime des affects autour de l’échec absolu de parvenir à un accord respectant le désir de justice de MK et d’autre part à la révélation de l’existence de deux régimes différents d’espace-temps.

Les affects qui sont présentés à travers MK comme une force orientée vers la justice même si elle déborde largement du cadre de la loi, prennent tels des pharmakon, une valeur « négative » au sens où ils deviennent des éléments portés par la haine.

La page 1324 en témoigne dans laquelle Mk ayant compris ce qui se trame et qui est le véritable destinataire du billet qu’il porte à son cou finit pas s’enfermer dans le petit pouvoir de vengeance dont il comprend qu’il dispose désormais. Mais ce n’est pas seulement pour se venger, c’est encore et toujours parce que non seulement ce personnage n’a pas voulu le gracier quand il en avait le pouvoir (avant de savoir que lui MK possédait le billet) que MK refuse de le lui remettre même en échange d’une éventuelle libération !

Il se trouve que le cours de l’accomplissement de la loi est dans les mains de l’empereur et non plus de ce prince électeur de Saxe qui l’a si rudement condamné à Dresde, et que rien ne peut plus arrêter son déploiement. MK va être condamné à mort et exécuté, mais en voyant sa requête originelle acceptée et donc reconnue la légitimité de sa plainte. Il recouvre ses chevaux en bon état et donc voit son droit à la justice reconnu. Pour lui tout est à nouveau dans l’ordre.

Par contre, au vu de ce pouvoir nouveau qui lui a été comme révélé par le cours des choses, il ne peut pardonner à ce Prince et non seulement il ne peut pas pardonner mais il va lui nuire jusqu’au bout, c’est-à-dire qu’il va l’enfermer le piéger dans sa peur et dans le paquet d’inconnaissance insupportable que constitue pour cet homme le prince électeur de Saxe le fait de NE PAS pouvoir connaître le contenu du présage le concernant lui et sa lignée.

Aux deux plans que constituent les affects et la loi répondent deux autres plans que sont la puissance de faire le bien et la puissance de NE PAS le faire, qui n’est pas tout à fait équivalente à faire le mal.

MK se trouve vis-à-vis du prince dans la même position que ce prince vis-à-vis de lui MK auparavant. Il pouvait faire un geste de clémence et de justice comme MK pourrait le faire. Mais non seulement il ne le fera pas, mais il fait passer le message suivant à l’émissaire du prince : « Tu peux me conduire à l’échafaud, mais moi je peux te faire du mal et je veux t’en faire. » (p. 1324)

Et c’est sur l’échafaud que l’histoire va prendre fin. Mais avant de raconter la fin, il faut mentionner ce passage de plénitude heureuse lorsque Kleist évoque les derniers jours de la vie de MK.

« Le bonheur et la sérénité qu’il connut pendant les derniers jours de sa vie furent sans égaux. Sur ordre extraordinaire de l’Électeur e Brandebourg, on avait ouvert la bastille où il se trouvait et on avait autorisé les nombreux amis qu’il possédait dans la ville à lui rendre visite de jour et de nuit.
Oui, il eut même encore la satisfaction de voir entrer dans sa prison le théologien Jakob Freising, envoyé par le docteur Luther et porteur d’une lettre écrite de la main du maître – lettre sans aucun doute fort remarquable mais qui malheureusement, n’a pas été retrouvée. Cet homme de Dieu lui donna la sainte communion, assisté par deux doyens du chapitre brandebourgeois. »
(p. 1338).

Redevenu une icône populaire, le peuple attend même une grâce de l’empereur ! Mais elle ne viendra pas. Car il faut dans la logique narrative que la vengeance et la révélation qui y est attachée aillent à leur terme. MK va donc mourir sur l’échafaud. Et là, juste avant de se faire trancher la gorge, il se dégage de son geôlier prend la capsule à son cou, l’ouvre, lit le billet et l’avale et cela sous les yeux du prince électeur de saxe qui là devant lui dans la foule et qui aussitôt perd une nouvelle fois connaissance.

Il faut insister sur ces pertes de connaissance qui sont la marque de la puissance des affects leur manifestation la plus évidente, la moins contestable. Et dessiner de cette fin un tableau un peu à l’eau de rose en mettant en scène un MK heureux et qui en quelque sorte voit sa FOI en la justice triompher et l’homme de pouvoir tomber, perdre connaissance emporté par ses affects.

C’est la manifestation en lui non pas tant de l’inconscient comme on aurait tendance à dire aujourd’hui, mais bien de cette dimension ante-historique, bicamérale, de ce monde dans lequel règnent à la fois des affects incomparablement puissants et un régulateur lui aussi éminemment puissant qui s’appelait le dieu et qui fonctionnait au quart de tour, en-deçà de toute forme de conscience et qui désormais s’appelle la loi, la vérité, la justice et qui fonctionne, mais au prix d’un étirement spatio-temporel qui correspond au gouffre ouvert par la perte de la relation CD/CG et à l’installation de la conscience comme faculté centrale du psychisme.

Conclusion : Affect / Concept et survivances du bicaméralisme

C’était déjà assez compliqué comme ça. Il faut conclure et tenter de rapporter tout ça aux choses qui nous intéressent et qui concernent finalement les enjeux et les éléments mis en branle dans la pensée et la création.

On se souvient dans la séance autour de décembre sur la Schize que l’on avait approché une distinction fantasme / réalité et une question relative à la différence possible entre fantasme et concept. On retrouve ici ce type de problématique dans la mise en scène dans ce roman de trois éléments majeurs conditionnant le fonctionnement psychique et celui de la connaissance : l’affect, le droit et la foi.

Ces notions sont mises en scène à partir de la notion d’incident ou d’événement et viennent percuter la double question du mal et de la grâce. Cela ouvre une nouvelle perspective sur cette question majeure qui est celle de comprendre comment et pourquoi se met en place et perdure dans le psychisme une élaboration des idées qui aboutisse à l’inverse de ce qu’elle peut viser, à savoir de s’écarter des éléments issus de la perception, des sensations pour parvenir à réguler la pensée même à partir d’éléments qui, certes, sont fabriqués par la pensée, mais qui finalement reposent sur une forme de négation de ce qui les a rendus possible.

En fait on se demande ceci : qu’est-ce qui se passe et comment ça marche quand on pense ?

Nous savons que la pensée s’élabore à partir d’un couplage sensations ou affects et d’un travail de mémorisation transformation de ces données. Mais nous savons aussi qu’un autre niveau de pensée a été rendu possible par le découplage d’éléments psychiques que Changeux nomme objets mentaux et qu’on appelle concept et qui sont des éléments « abstraits », séparés donc, tant dans leur genèse que jusqu’à un certain point dans leur fonctionnement à l’intérieur du psychisme, de leur liens avec les sensations, les perceptions, et les souvenirs qui les y accrochent.

Une dimension de la pensée s’est autonomisée par rapport à ces deux strates que sont sensations et perceptions et dont les affects sont la traduction physico-chimique et la manifestation à travers les corps et les idées ou images disponibles. Mais, on l’a vu dans les séances précédentes, ces « concepts », ces fantasmes, ces éléments abstraits fonctionnant de manière potentiellement autonome dans le psychisme sont cependant tout a fait capables d’éveiller aussi des affects puissants et même jusqu’à un certain point, de le faire avec plus d’intensité que sensations, perceptions et flots d’images nées de l’imagination.

Cette dimension tient en ceci qu’elle peut exister indépendamment des perceptions et des sensations. On peut se demander jusqu’à quel point cette séparation est possible. Ce qui est certain, c’est que cette séparation fait l’objet depuis plus de deux millénaires d’inventions et donc de manifestations en confirmant la possibilité et l’existence et qu’une tendance forte existe encore et toujours visant à la fois à confirmer cette thèse, à la rendre effective et finalement efficace, bref à inverser le sens de formation des idées et à faire d’idées ou de concepts produit hors sol, justement le sol à partir duquel recomposer l’ensemble du système de sensation perception et donc pensée.

On pourrait schématiser et résumer l’histoire de la pensée en trois moments qui ne sont pas effacés mais continuent de coexister entre eux et évidemment en nous.

Le premier voit dans la relation corps, vie et affects une relation indépassable et le socle de la pensée.

Le second installe le logos la raison comme élément intermédiaire permettant de contrôler l’affectivité la part incontrôlable qui se manifeste encore et toujours en chaque être.

Le troisième, le nôtre installe une rationalité calculatrice, purement abstraite comme élément de mesure de contrôle et de production des composants de l’existence, ne voyant dans les affects que l’élément principal d’une opération de contrôle mesure et soumission à des facteurs qui le concerne pas. Intégrer l’affectivité comme élément calculable et à calculer, c’est tenter de passer une étape supplémentaire dans le processus d’abstraction de la pensée par la pensée même ou par certaines de ses fonctions ou de ses facultés.

On reconnaîtra aisément que les affects relèvent originairement et en particulier de la dimension bicamérale dans laquelle ils trouvent leurs manifestations les plus évidentes en tant qu’éléments non ou peu filtrés par la raison ou le logos.

Dans ce jeu subtil qui se joue en nous dont nous sommes à la fois les acteurs et les marionnettes, le dieu bicaméral continue d’être actif. C’est du moins ce que montre Kleist dans toute son œuvre et dans deux exemples cités dans un court récit / essai intitulé : De l’élaboration progressive des idées dans le discours.

La lecture de deux brefs passage de ce texte suffirait à faire comprendre l’enjeu, mais nous nous arrêterons là pour cette fois !

Frontispice : Heinrich von Kleist