mardi 30 novembre 2021

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Eurydice ou les frontières de la lumière

William Guilmain

, Corridor Eléphant et William Guilmain

« Ah ! mon ami, qui est-ce qui trouvera la vraie figure d’Eurydice ? » (Diderot, Essais sur la peinture, Salons de 1759, 1761, 1763).

La tragique histoire d’Orphée et d’Eurydice demeure l’un des mythes Grecques les plus populaires de notre époque. Sa version la plus connue demeure celle consacrée par Ovide et Virgile dans les Métamorphoses et Les Géorgiques respectivement.
Orphée, fils de la muse Calliope, possède le don divin d’enchanter toute créature des chants et de sa lyre. Epris de la jeune Eurydice, il épouse la nymphe qui malheureusement meurt le jour même des noces suite à la morsure d’une vipère. Inconsolable, Orphée entreprend l’ultime transgression en se rendant aux enfers. Grâce à ses dons artistiques il parvient à susciter la pitié d’Hadès et de Perséphone qui lui accordent le droit de reconduire Eurydice dans le monde des vivants à la condition si ne qua non de ne pas se retourner vers elle le long du retour. Aux portes de l’enfer, Orphée doute de la présence de son épouse et commet l’irréparable en jetant un regard en arrière. Ce faisant, il la perd à tout jamais...

Dans cette version du mythe, le personnage d’Eurydice demeure secondaire et relativement inconsistant, passif dirons certains. À partir du XVIIIe et XVIIIe siècle, l’opéra commence à donner la parole à Eurydice (Monteverdi et Gluck). L’opéra bouffe d’Offenbach Orphée aux enfers (1858) présente une Eurydice insolente et impertinente qui ridiculise Orphée. Le XXe siècle marquera le début de réinterprétations modernes du mythe (Cocteau, Anouilh) voir féministes (Lindqvist, Yourcenar, Stuckel).

Cette série photographique s’inscrit dans ce courant de modernisation du mythe d’Orphée en visant à comprendre les motivations d’une Eurydice qui refuserait d’être sauvée d’un enfer ambigu d’ombres de lumières. À l’aide d’un appareil photographique argentique Holga connu pour ses défauts optiques et son manque d’imperméabilité à la lumière (ce qu’on appelle des fuites de lumière) j’ai voulu explorer la limite entre obscurité et lumière incarnée par Eurydice. Elle questionne la relation que nous entretenons avec nos propres démons, de nos cotés sombres et lumineux. Ce questionnement est particulièrement présent chez les artistes qui entretiennent une relation extrêmement ambigüe avec leur art, souffrant tout comme ils jouissent de la cause de leur inspiration. En photographie, la beauté d’une image se construit à partir de contrastes, c’est-à-dire des frontières entre ombres et lumières. Cette ultime frontière est elle l’essence de la beauté ?

« Qui avait dit que je voulais te suivre, Orphée ?
Pourquoi étais-tu si sûr de me chercher ici ?
De me forcer pas à pas en arrière ? »
(E. Lindqvist, Monologue dans l’Hadès).