dimanche 3 octobre 2021

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De Copenhague à Linz

De la mise en scène et de la mesure

, Dominique Moulon

A Copenhague, la rentrée en art se fait avec les foires Chart et Enter. À la même période l’Ars Electronica de Linz, réveille la création numérique dans un festival qui s’étend en divers lieux de la ville dont l’université Johannes Kepler et l’Offenes Kulturhaus. Voyage et visite au programme !

A Copenhague, la rentrée en art se fait avec les foires Chart et Enter. L’occasion de visiter aussi ses centres d’art, à l’instar du Copenhagen Contemporary, et musées, comme le Statens Museum for Kunst (SMK) ou l’ARKEN Museum for Moderne Kunst. Avec l’assurance d’y découvrir les mises en scène de situations à l’inquiétante étrangeté.

Étranges situations

Copenhagen Contemporary est un centre d’art dont la démesure encourage ses curateurs à la présentation d’installations monumentales comme celle des artistes Elmgreen & Dragset intitulée Short Story. Sachant que l’essentiel de leurs créations pourraient être nommées ainsi tant elles racontent toutes de petites histoires que le public augmente en se projetant. Nous présentant un terrain de tennis, Short Story s’inscrit dans la continuité de l’exposition collective Art of Sport. Elle est habitée par trois sculptures ou plus précisément des statues de personnages aux rôles bien établis : deux jeunes joueurs et un spectateur âgé, torse nu et assoupi dans son fauteuil roulant. Force est de reconnaître que le duo danois-norvégien a un réel talent pour la mise en scène de situations qui nous interrogent, ici possiblement sur le sport, mais aussi plus largement. Le perdant, effondré de fatigue ou profondément déçu, est à plat ventre sur le court alors que le vainqueur, lui tournant le dos avec sa coupe dans les bras, ne semble étrangement guère plus réjoui. Quelle relation entre ces joueurs dont l’un doit être plus jeune ? Ou comment s’est déroulée la partie pour que chacun se replie ainsi sur lui-même ? Sans omettre cet unique spectateur qui pourrait avoir quitté la partie bien avant la balle de match ! Telles sont les questions qui ré-émergent à la vue de clichés photographiques de cette étrange situation que l’on ne peut avoir manqués tant les mises en scène de Elmgreen & Dragset sont soignées dans les moindres détails.

Anne Imhof, untitled imagine 2019

Dans la x-room de la Galerie nationale du Danemark, ou SMK, les artistes aux pratiques résolument contemporaines se succèdent depuis déjà quelques années. Anne Imhof y présente deux peintures en diptyque, une séquence vidéo et une installation qui, ensemble, donnent une vision globale de son approche. Beaucoup d’entre nous l’ont découverte en 2017 avec sa performance très remarquée du Pavillon allemand de la Biennale de Venise. Les dessins de rayures en circonvolutions de la surface de ses aplats de noir (Untited, 2020) convoquent l’action painting. Son trait est teinté d’une énergie qui est en accord avec les quelques riffs de guitare électrique à l’attaque sèche et au timbre sombre de la vidéo-performance Sex de 2021. Performeuses et performeurs y adoptent des comportements ou gestualités se situant à la croisée du défilé de mode et de la danse contemporaine. S’en est ainsi du travail de cette artiste allemande qui puise dans ses expériences en musique comme en club. Et il y a cette sculpture-installation de plateforme (Untitled (Imagine), 2019) que d’ordinaire performeuses et performeurs investissent durant ses performances filmées. Mais là, elle est déserte, hormis la présence de quelques objets. Comme s’il s’agissait d’une situation de l’avant ou de l’après au point que nous nous interrogeons sur la valeur, ici, de ce « maintenant » !

Stine Deja & Marie Munk - Synthetic Seduction 2018

Quittons le centre de Copenhague pour nous rendre au musée Arken qui fête ses vingt-cinq années d’une intense activité de collection avec l’exposition At the end of the rainbow. Parmi les artistes, les Danoises Stine Deja & Marie Munk présentent deux installations de la série Synthetic Seduction de 2018 et mêlant leurs esthétiques car, d’ordinaire, elles créent des œuvres séparément. L’une de ces deux installations est constituée d’objets placés au sol dont les doubles virtuels évoluent au sein de l’écran qu’ils entourent. Il s’agit de corps mous aux teintes roses évoquant la peau. Leur existence matérielle, dans l’espace physique du musée, semble se prolonger très naturellement dans l’espace virtuel de l’écran. Là où ils se déplacent librement en interdépendance les uns aux autres comme le sont les cellules du corps humain. Quant à l’autre écran qu’un rideau à l’allure hospitalière isole du reste de l’exposition, il nous présente ce que l’on imagine être un androïde découvrant son propre visage. Celui-ci interprète un tube des années quatre-vingt I want to know what love is du groupe Foreigner. Mais faudrait-il encore qu’il parvienne à s’extraire de la fascination qu’il éprouve pour son propre visage. On pense ici à Narcisse. Et que les laboratoires de recherche en intelligence artificielle soient en mesure d’encoder la conscience. Ce que seuls les adeptes du mouvement Transhumanisme anticipent en rêvant par la même occasion de l’éradication de la mort. Un rêve étrange en ces temps de pandémie mondiale qui ne peut qu’atténuer leur croyance immodérée en des technologies émergentes qui sont aussi innovantes que perfectibles.

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Ars Electronica : une esthétique de la mesure

L’Ars Electronica de Linz, c’est un centre et un festival qui s’étend en divers lieux de la ville autrichienne dont l’université Johannes Kepler et l’Offenes Kulturhaus. Son directeur artistique, Gerfried Stocker, y interroge notre monde numérique pour mieux en comprendre les transformations. Où l’on découvre quelques créations articulées autour de la notion de mesure.

Group Laokoon, Made to Measure, 2021

Un art de la mesure

L’exposition thématique du Campus de l’université Johannes Kepler s’intéresse aux relations que nous entretenons avec l’intelligence artificielle. Où l’on découvre l’installation vidéo Made to Measure du groupe Laokoon que forment Hans Block, Moritz Riesewieck et Cosima Terrasse. Il s’agit d’un projet de recherche se situant à mi-chemin entre le documentaire et la fiction. Au départ, il y a le jeu des données collectées par Google sur une inconnue. L’idée étant de mettre en scène la vie de celle dont on ne connaît rien si ce n’est les requêtes qui, par recoupement, permettent de reconstituer sa personnalité. Sachant qu’il est aujourd’hui bien des algorithmes qui en savent plus sur nos comportements que nos proches. Les séquences vidéo de Made to Measure ont nécessité décors, actrices et acteurs qui ont été filmés telle une fiction. Mais elles sont aussi entrecoupées d’entretiens avec des chercheuses et chercheurs. Diffusée via un dispositif à trois écrans, cette création vidéo est conforme à celles d’un art contemporain que la recherche structure et que le cinéma inspire. Quant à la thématique développée, elle renvoie aux questions résolument d’actualité que soulèvent les collectes et traitements automatisés de nos données personnelles.

Disnovation.org, Life Support System, 2020

La valeur des choses

Qui n’a jamais rêvé en contemplant des représentations d’architectures où la nature, en étages, nous apparaît si parfaitement contrôlée ? On parle alors de fermes verticales ou de cultures hydroponiques. Une telle agriculture « hors-sol » est activée par les artistes Nicolas Maigret et Maria Roszkowska du duo Disnovation.org qui ont collaboré avec Baruch Gottlieb sur le projet Life Support System. A l’Ars Electronica Center de Linz, un dispositif entièrement automatisé cultive un mètre carré de blé. Mais les céréales sont aussi sous haute surveillance : le système mesure les coûts en électricité, en eau et nutriments qui sont nécessaires à leur croissance. Sur un moniteur connecté à l’installation, spectatrices et spectateurs peuvent suivre les dépenses en temps réel : le soleil simulé par un éclairage, l’air brassé par des ventilateurs et l’eau riche en nutriments. Ces données qui ne sont jamais quantifiées en agriculture traditionnelle sont ici scrupuleusement mesurées. Le kilogramme de blé qui vaut environ un euro dans les rayons de nos supermarchés finira par en coûter quelques centaines dans le contexte de cette exposition intitulée There Is No Planet B. Le coût exorbitant d’une nature artificiellement reconstituée pourrait alors modérer les projets des grands entrepreneurs du numérique qui rêvent d’ailleurs, en l’occurrence de la planète Mars. Mais force est de reconnaître qu’il n’y a guère, pour l’instant, de plan B. Il est par conséquent grand temps de considérer la valeur de ce que la nature nous offre gracieusement quand nous la ménageons.

Forensic Architecture, Cloud Studies, 2021

Théorie du nuage

Cette année, le prix Golden Nica de la catégorie Artificial Intelligence & Life Art a été décerné à l’agence de recherche Forensic Architecture basée à l’Université Goldsmiths de Londres. Il s’agit d’un studio regroupant architectes, chercheurs, programmeurs et autres journalistes d’investigation dont les actions se succèdent de tribunaux en conférences en passant par les musées et centres d’art. Plus que jamais, les conflits se mènent au travers d’images interposées. Ensemble, ils en collectent de grandes quantités pour en mesurer tous les détails afin de révéler des vérités autres que celles fournies par les États qui commettent des violences. L’installation vidéo Cloud Studies présentée par Forensic Architecture au sein de l’exposition Cyber Art de l’OK Centrum mêle témoignages sur le vif et reconstitutions tridimensionnelles où le réel est augmenté d’informations graphiques et de données textuelles. Dans un même temps, une voix féminine dont le ton est factuel déroule une narration au fil des cas d’étude. Tous les nuages de cette recherche ont en commun d’émerger de conflits ou d’affrontements. Leur toxicité, quand bien même elle ne soit pas à démontrer, est analysée par l’image selon différents points de vue où les moindres mouvements sont traqués à l’aide d’algorithmes. Le politique est au centre de cette recherche qui se termine par une évocation de la représentation du nuage en peinture. Aussi l’on pense à la Théorie du nuage de 1972 au sein de laquelle Hubert Damisch analyse les représentations picturales de phénomènes atmosphériques pour mieux comprendre les époques. Avec Forensic Architecture, l’étude détaillée des nuages de bombes au phosphore blanc ou de gaz lacrymogène éclaire les contextes sociétaux de leurs émissions à l’international.

Chart Art Fair : https://chartartfair.com
Enter Art Fair : https://www.enterartfair.com
CC : https://copenhagencontemporary.org
Elmgreen & Dragset : http://www.elmgreen-dragset.com
SMK : https://www.smk.dk
ARKEN : https://www.arken.dk
Stine Déjà : https://www.stinedeja.com
Marie Munk : https://www.mariemunk.dk

Ars Electronica : https://ars.electronica.art
Laokoon : https://www.laokoon.group
Disnovation.org : http://disnovation.org
Forensic Architecture : https://forensic-architecture.org

Frontispice : Elmgreen & Dragset, Short Story, 2021.