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Arts & Sciences
Entretien avec Bernard Moninot
jeudi 8 janvier 2026 à 10h
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Nous buvons un café, Bernard Moninot me présente le livre « Le fil d’alerte » (Paris, Beaux-Arts de Paris, et l’institut ACTE de la Sorbonne - 2025), puis je lui pose la première question sur sa conception du rapport de co-construction entre Arts et Sciences. Ensuite j’écoute… en prenant le plus de notes possibles.
La création dans l’art est, sur de nombreux points, semblable à la recherche en sciences : elle correspond à la mise en œuvre de l’intelligence collective. L’artiste hérite de toute une culture transmise par l’histoire de l’Art mais surtout par la forme des œuvres dans leur langage silencieux : le langage des formes. Chaque œuvre contient en germes et en puissance une multitude d’œuvres possibles. Lorsqu’elle est un évènement, une œuvre passe aussi pour l’avènement d’autres œuvres qui en découlent (exemple : Les demoiselles d’Avignon de Pablo Picasso). Bernard Moninot donne comme autre exemple l’œuvre de Henri Matisse La nature morte aux aubergines, déposée au musée de Grenoble, dont certains artistes américains comme Robert Motherwell se sont emparés pour en tirer des solutions formelles ayant considérablement influencé leurs œuvres.
Dans les fondements de l’art, à la Renaissance, dès le XVᵉ siècle, les sciences constituent un centre d’intérêt central. Bernard Moninot a enseigné la perspective, et il évoque Filippo Brunelleschi imaginant à Florence un dispositif expérimental fondant la perspective scientifique et dont la validité a été démontrée en confrontant la représentation de l’espace et sa superposition à l’image de la réalité telle qu’elle nous apparaît en reflet dans un miroir. Cette expérience constitue une démonstration qui a présidé à une révolution de la représentation de l’espace. Chez de nombreux artistes de la Renaissance (Piero della Francesca, Léonard de Vinci, Albrecht Dürer) il s’agit de tenter de géométriser et de mathématiser le monde, d’en construire un système rationnel afin d’atteindre une plus grande vérité dans la peinture, afin que la peinture, « cosa mentale », soit aussi perceptible dans des œuvres livrant une image vraisemblable de notre appréhension (semblable à la réalité). À titre d’exemple, Bernard Moninot cite la limite et l’échec de cette tentative de rationalité qui est le thème de la célèbre gravure de Dürer, Mélencolia, laquelle montre un ange en état de désœuvrement, comme dépassé par la complexité de ce monde infini qui s’ouvre à lui. Cette confrontation de l’art avec l’impossible s’efface provisoirement pour réapparaître au XIXᵉ siècle, ce moment où les progrès de la technique, suite à l’apport philosophique du siècle des Lumières, retrouve un écho chez certains artistes (Georges Seurat) et le scientifique Etienne Jules Marey, et plus tard encore au début du XXᵉ siècle avec Marcel Duchamp et le groupe de Puteaux (Guillaume Apollinaire, Francis Picabia, Constantin Brancusi, Fernand Léger, Jean Metzinger, Jacques Villon) qui réfléchissent ensemble afin de comprendre les conséquences de la théorie de la relativité d’Albert Einstein dans la représentation de l’espace en peinture.
Bernard Moninot me confie que ce qui l’intéresse dans les sciences, ce sont les ouvertures qu’elles proposent (expériences de pensées), lesquelles permettent de penser autrement, de s’extraire des habitudes. Un artiste est un chercheur. L’artiste doit répondre à l’impossibilité de représenter la réalité et se mettre explorer des solutions imaginaires.
Il dit avoir plaisir à travailler lorsqu’il y a quelque chose à découvrir. Les artistes expérimentent pour trouver. Ses recherches sont parfois expérimentales mais pour devenir œuvre, il leur faut une traduction (une mise en forme(s)) afin d’atteindre une pertinence formelle. Pour l’artiste, il importe d’archiver ses recherches afin de comprendre que c’est le temps qui est au travail : présenter l’ensemble d’une série, les essais, les repentirs, assumer l’incertitude. L’artiste dit travailler par ensembles ou séries, comme des tentatives pour observer comment la pensée se déplace et se cherche, et voir, dans l’écart entre les traces, la direction qu’elles indiquent. En somme, attendre pour atteindre autre chose. Les œuvres intéressantes ne sont pas uniquement formelles mais aussi celles qui recèlent en elles la possibilité d’ouvrir des voies nouvelles et d’aller plus loin, vers ce que l’on ne sait pas.
Comment communiquer ses passions ? Victor Hugo était un génial dessinateur qui construit tout un univers à partir de tâches d’encre, de cendres et de café. Picasso, lui, se concentrait sur le fonctionnement de sa pensée. Pour lui l’important n’était pas ce à quoi il pensait : femme, taureau, guitare, compotier. Ce qui l’intéressait, c’était de voir comment ces formes se déplaçaient dans sa pensée. Bernard Moninot, quant à lui, procède par étapes :
- (1) partir d’une idée (notée sur un cahier),
- (2) dessiner une esquisse informée de la date de l’heure et du lieu etc…,
- (3) faire des recherches autour de l’idée initiale,
- (4) construire une maquette, un modèle en trois dimensions d’après les esquisses,
- (5) observer ce modèle dans la lumière qui l’éclaire avec ses ombres portées,
- (6) dessiner et photographier ces déplacements de points de vue sur l’objet produit,
- (7) construire ce dispositif à échelle 1, dans sa vraie grandeur,
- (8) revenir au dessin ou à la peinture pour composer des œuvre d’après ce modèle entièrement pensé et construit.
Le cosmos l’a beaucoup intéressé.
Bernard Moninot évoque ensuite sa formation. Il a été inscrit dans une École d’arts graphiques avant d’entrer aux Beaux-Arts, en 1967. Il évoque les artistes qui ont marqué sa formation : Picasso, Marcel Duchamp, mais aussi les nouveaux réalistes comme Yves Klein, Jean Tinguely, Martial Raysse, Arman mais aussi Daniel Pommereulle, Piotr Kowalski, Jacques Monory et l’art américain qu’il découvre grâce à la rétrospective à Paris des œuvres de Robert Rauschenberg, mais aussi l’exposition portant sur le Bauhaus dans laquelle il admire l’œuvre Modulateur-Espace-Lumière de Lazlo Moholy-Nagy.
Pour Bernard Moninot, l’art ne peut être détaché de l’histoire des sociétés. Il y a un lien entre histoire de l’art et histoire des sciences. Il cite CY Twonbly (peintre expressionniste abstrait). Il évoque aussi le chaos comme moteur de la création, en lien avec l’intuition, le hasard, l’inconscient. Ainsi, il dit avoir utilisé le hasard dans la série La mémoire du vent : « une œuvre ne se construit pas uniquement à partir d’une intention. Il faut aller de l’intention à la forme, par expérimentation ». Le résultat est une construction située entre la dimension mentale de la conception et le travail dans l’atelier, lequel cherche et tente de trouver une forme possible à ce qui au départ n’est qu’une intuition. La solution ou une idée peut aussi arriver en rêve comme dans le projet Sculpture de silence. Suite à un rêve, il s’est agi pour lui, pendant trois années, d’élaborer une forme possible à partir de quelque chose d’invisible et d’inconcevable.
Bernard Moninot s’intéresse à des événements sans importance, c’est ce qui, pour lui, fait de Léonard de Vinci l’artiste le plus contemporain, grâce à l’intelligence qu’il avait en n’imposant aucune hiérarchie dans ses centres d’intérêts, ondes aquatiques, mouvements du vent, vol des oiseaux, etc.
Pour Bernard Moninot contempler un chantier ou un chiffon utilisé afin de canaliser l’eau d’un caniveau, est un percept qui peut devenir le prétexte à des œuvres. Récemment, une série de dessins a été composée d’après un évènement fugitif : la visions du passage d’un oiseau dans les rochers de la Reculée de Baume-les-Messieurs dans le Jura.
L’artiste évoque aussi une éclipse totale de soleil et la trace laissée sur un verre recouvert de noir de fumée sur lequel son père avait gravé, à l’aide d’un clou, les phases de l’éclipse. Ou encore la présence sur la table de travail de sa mère, peintre, d’un verre rempli de poudre Bleu outremer qui anticipera d’une dizaine d’année pour lui, la découverte émerveillée des monochromes peints avec ce même bleu par Yves Klein.
L’artiste note dans un carnet avec curiosité qu’« atteindre c’est atte i ndre », attendre (atteindre sans le i).
Il évoque aussi l’importance d’une expérience de pensée de Galileo Galilée qu’il découvre grâce à Jean Marc Levy Leblond et qui sera le prétexte à un futur dessin dans un carnet Leporello.
C’est en 1967 qu’il fait le lien entre la sciences et l’art : il fréquente à cette époque les galeries d’avant-garde Claude Givaudan, Alexandre Iolas et Denise René. En 1968, il découvre sur les murs de Paris une œuvre de Piotr Kowalski (peintre, sculpteur, architecte et mathématicien), une affiche non signée « Ceci se déplace à 29 km/s », 29 km/s, c’est la vitesse à laquelle se déplace la terre par rapport au soleil. Simple énoncé, cette œuvre a beaucoup marqué Bernard Moninot, C’est la phrase qu’il a le plus souvent prononcée mentalement face à des paysages en différents lieux du monde.
Ses échanges avec son ami, l’astrophysicien Daniel Kunth, l’ont conduit à faire un séjour d’une semaine à l’observatoire de Haute-Provence pour réaliser un ACR [1] pour France Culture, une émission de 52 minutes intitulée « 12 millions d’années-lumière d’ici ».
Bernard Moninot évoque aussi la rencontre déterminante que fut la visite d’Alexandre Calder dans l’atelier de Piet Mondrian, visite oriente et détermine la suite de ses travaux. Sculpteur de Mobiles et Stabiles, selon la définition de Duchamp.
Bernard Moninot évoque aussi les sphère Armillaires [2] de Johannes Képler, modélisations du cosmos et des mouvements des planètes qui vont fortement influencer les artistes russes comme Alexandre Rodchenko, inventeur de formes nouvelles au sein du mouvement du constructivisme. Il cite aussi la collection d’art Russe de Georges Kostakis qui a permis à l’Occident de découvrir l’avant-garde russe à l’occasion d’une grande exposition au MOMA, célébrée par les critiques d’art américains comme « l’exposition du siècle ! ».
Bernard Moninot parle avec grand plaisir du Palais de la Découverte, qu’il a visité de nombreuse fois, où sur des paillasses sont présentés des objets servant à des expériences scientifiques accomplies devant le public des visiteurs.
Ces objets au fonctionnement énigmatique lui ont inspiré certaines de ses installations. Celles-ci n’illustrent cependant pas les dispositifs scientifiques. Il préfère créer des objets/questions dont la fonction est simplement de conserver cette puissance interrogative : Qui suis-je pour toi ? Quelle est ma fonction ?
« La valeur des œuvres réside dans la capacité qu’elles ont de restituer pour nous l’imaginaire qui se trouve dans la substance même des choses ».
Bernard Moninot pose aussi cette question : comment fixer ou donner forme à un instant ? Il évoque le compositeur John Cage qui proposait aux interprètes de jouer certaines de ses œuvres dans un ordre aléatoire en jetant sur le sol les partitions pour les interpréter selon l’ordre dicté par le hasard.
Bernard Moninot est aussi très intéressé, et depuis longtemps, par l’art du trait des charpentiers. Ces tracés qui n’ont aucune visée esthétique mais sont très intéressants dans leur mode de production.
À l’aide d’un cordeau enduit de la poudre de pigment bleu il est possible de tracer des traits de plusieurs dizaines de mètres en une fraction de seconde. Ce procédé encore utilisé actuellement a été inventé dans l’Antiquité, on en trouve des traces en Égypte et en Grèce.
C’est en étudiant ce processus technique qu’il a inventé une méthode nouvelle de dessin « Le dessin décoché ».
J’ai tenté de retranscrire ci-dessus les paroles de Bernard Moninot, exercice particulièrement difficile, car je l’ai laissé parler durant 2h30 sans presque jamais l’interrompre. L’artiste n’a pas reçu de formation scientifique, mais il se montre extrêmement attentif aux découvertes scientifiques. Duchamp ne disait-il pas : « Un artiste doit être au fait des connaissances de son époque ». Objectif de plus en plus inaccessible dans notre monde mais qu’il faut garder à l’esprit.
Dans sa pratique du dessin sur papier ou dans l’espace, à sa façon il a recours à des matières ou à des phénomènes : Lumière, Ombres, Ondes sonores, Vent, ainsi qu’à des méthodes expérimentales dans le but de trouver des solutions plastiques inédites.
Il a collaboré avec l’astrophysicien Daniel Kunth. Mais les sciences ne sont pas l’unique source d’inspiration de l’artiste, Alors que les sciences cherchent à comprendre et à expliquer les phénomènes par une observation, une expérimentation et une analyse rigoureuses, les arts explorent le monde par le biais d’interprétations subjectives, d’émotions et d’expériences sensorielles. Cependant certains énoncés scientifiques ont une réelle puissance poétique comme dans l’œuvre de Kowalski, citée ci-dessus, « Ceci se déplace à 29 km/s ».
Bernard Moninot est un auditeur fidèle de France Culture en particulier des émissions sur les sciences. Je remarque sur sa table le livre de Cédric Villani et Karol Beffa « Les coulisses de la création » (Paris, Éditions Flammarion, coll. Champs, 2017).
Je remercie Bernard Moninot pour son accueil si chaleureux, sa disponibilité et la relecture attentive de ces quelques pages.
Notes
[1] Atelier de création radiophoniqueAtelier de création radiophonique
[2] Instrument qui permet de représenter conjointement le Ciel et la Terre sur laquelle se trouve l’observateur
Marc Thierry
Rédacteur en chef des Cahiers rationalistes
Merci à Christian Ruby et à Michèle Leduc pour leur travail minutieux de relecture



