dimanche 30 janvier 2022

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En écrivant

Cegerxwîn, Temo, H. Michaux

, Joël Roussiez

En écrivant, je parcours les malheurs et les joies de l’humanité.

Je rencontre avec Temo trois orphelins sur la route sableuse des montagnes et tous trois sont bien tristes. Mais qu’avez-vous qui vous tourmente, êtes-vous sans abri ? Et voilà, je leur donne une maison : voyez la belle vue et le jardin ; derrière se trouve une resserre…

- Nous plantons là des légumes et des fèves car dans notre pays, c’est ce qui a notre préférence.

- Revenez-vous de loin ?

- Nous venons d’un pays qui n’existe plus où coulaient des sources fraîches au milieu des jardins ; où les poissons sautaient dans les ruisseaux et les lacs ; où les arbres, les plantes s’habillaient de vert et portaient des fleurs comme partout.

Et tous trois sont bien tristes ; ils bêchent, ils sèment, récoltent et se reposent. C’est une bonne vie et pourtant, ils se plaignent. Je leur donne un voyage, sur les flots, ils naviguent et se trouvent bien contents de voir le monde et ses surprises. On découvre un colosse de pierre, une grotte décorée, un temple, une baie magnifique, des arbres gigantesques et des plantes carnivores, un peuple de reptiles, une collection de minéraux, des livres de peinture, un igloo, une cabane ; que de choses, que de choses en ce monde ! Ils s’exclament et s’en trouvent contents. Alors survient une catastrophe, le bateau coule, est-ce vrai ? Vrai, mes trois orphelins, il faut nager. Et l’on nage jusqu’à la côte d’Angleterre où l’on rencontre Temo : d’où venez-vous ? dit-il. Nous étions en bateau. Ça devait être beau ! Bien joli que c’était mais vint un accident…

Et tous trois sont bien tristes. Nous habitions un pays où coulent les sources…

- Mais c’est dans tous les pays que coulent les sources, sauf au désert ça va de soi. Je leur en fais la remarque et tous trois alors se souviennent de la maison. Ils y reviennent, ils plantent, bêchent, sèment et récoltent ; cette vie est bien étroite. Alors, je les mène sur la planète vague. On ne voit presque rien, tous trois ils le disent : nous sommes dans le brouillard. C’est amusant, n’est-ce pas ? Ils s’en trouvent contents car ils imaginent des rivières et des lacs avec des poissons qui sautent. Puis je leur amène un homme qui se dit mage, un mage c’est un homme curieux, je l’explique… Et tous trois, ils sont tristes, ils ne comprennent pas ce que c’est qu’un être comme ça : chez nous, il n’y en a pas !

- Et alors ? Leur dis-je. Le mage fait venir la pluie, puis le soleil, il découvre des plantes qui font rêver et d’autres souffrir, voilà ce qu’il en est. Mais à quoi bon, les trois orphelins restent en retrait, de loin, ils suivent le mouvement mais le cœur n’y est pas. Alors que faire ?

- Nous avions un pays et il était à nous et maintenant nous n’en avons plus, c’est pourquoi nous sommes souvent tristes. Se distraire, c’est pour oublier et on ne le veut pas.

- Et pourquoi ?

- Ça, on ne le sait pas…

Je leur donne une drogue qui fait rêver et comme sur un tapis ils s’envolent pour leur pays, cela les satisfait tellement qu’ils me redemandent de la drogue et qu’ainsi ils se nuisent, je leur dis. Mais que faire, les rêves sont si beaux. Alors je leur présente trois orphelines :

- Ô comme elles sont jolies !

Elles ne cherchent pas maris mais sont bien contentes car ce sont de joyeuses orphelines, contentes, disent-elles, d’avoir quitté un sale pays. Ah, les voyages, la vraie vie, c’est ce qu’elles chantent tout le long du chemin qui les mène à la maison gracieuse des trois orphelins. Puis je leur donne une maison afin que chacune ait la sienne et ainsi je construis un pays charmant où on s’écrit des lettres car les trois orphelines aiment à le faire. Les orphelins les lisent le soir et ça les réconforte de savoir qu’il existe un pays où l’on est chez soi car les filles écrivent toujours « chez nous » pour désigner leurs maisons. « Chez nous, le temps est beau », « chez nous, on a fait la lessive » voilà ce qu’elles racontent l’une et l’autre chaque jour. En retour les orphelins écrivent qu’ils sont bien tristes de n’être pas chez eux mais ils s’y habituent, cela prendra du temps, c’est ce qu’ils affirment souvent. En attendant, ces lettres leur font du bien, surtout ne nous en privez pas ! Les orphelines alors se réjouissent d’être dans le pays où elles sont et plaignent chaque orphelin d’être loin du sien ; cela fait une chanson…

Illustrations : œuvres de Pierre Bonnard