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Dessin
Écrire, dessiner
entretien avec Magali Brénon
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Elle est écrivaine et elle dessine. Elle a publié deux romans, plus récemment un livre de dessins, et elle travaille régulièrement avec des artistes et des musiciens : Magali Brénon révèle sa pratique dans un entretien avec Geneviève Hergott, artiste et cofondatrice des éditions « solo ma non troppo ».
Comment a surgi chez toi, qui es écrivaine, la pratique du dessin ? De quelle façon est-elle venue accompagner ton quotidien et ton travail d’écriture ?
J’ai toujours écrit dans des cahiers ou carnets, en associant aux mots dessins automatiques et motifs librement composés. Il y a chez moi une relation spontanée au dessin à côté de toute forme manuscrite d’écriture. Pourtant je n’ai jamais pensé que je dessinais. À une période, dans le contexte complexe d’un emploi salarié, j’ai commencé à saturer de couleurs des feuilles, Post-it, enveloppes, prospectus ou journaux pour répondre au gris comptable d’une situation professionnelle devenue absurde. Puis des mots sont venus s’inscrire dans les dessins : pense-bêtes ou notes pour l’écriture. Ces mots se passaient de phrases pour exprimer certains aspects de mon quotidien ou du monde, en y créant des discordances.
Y a-t-il une façon d’avancer dans ton écriture qui se rapproche de ce que tu fais en dessin, ou est-ce l’inverse ?
J’écris à partir de listes de mots empruntés à des choses lues ou entendues. Mes dessins, eux aussi, multiplient les sources, outils et couleurs, font se télescoper formes et supports. Dans le dessin comme dans l’écriture j’assemble des fragments, je mélange les registres, les rythmes. Cela crée des harmonies comme des dissonances, jamais de l’uniformité.
Comment se passe le va-et-vient entre les deux pratiques ?
La circulation entre dessin et écriture est constante. Les recherches pour écrire en passent par le dessin, qui se fait avec les outils de l’écriture, parfois un peu de peinture. Ce qui s’écrit dans le dessin n’a rien à voir avec ce que je rédige ensuite. Mais les trouvailles qui découlent du dessin viennent jouer sur le rythme de ce qui va s’écrire. Pour les rencontres en librairie, ou les expositions, je prélève du vocabulaire dans les dessins et j’écris des textes qui donnent une lecture possible de ce qui est vu. Si l’écriture s’inscrit dans le dessin, le dessin se redistribue dans l’écriture, qui retourne au dessin ; ils se recyclent et se mettent en abyme.
Comment collabores-tu avec des artistes et des musiciens ?
C’est la même relation. Dessiner avec un autre artiste, avec un enfant, entendre une voix donner ses propres résonances à l’un de mes textes me dévie de mes trajectoires. Les collaborations sont l’occasion de renouvellements ; écrire des fictions pour des artistes impacte aussi mes pratiques. Tout est matière à travailler. La collaboration, j’y tenais aussi pour la forme que prendrait mon livre Bonne continuation. Mon corpus de dessins devait en passer par un regard autre. L’éditrice Charlotte Othman et Dune Lunel, pour la conception graphique, ont inscrit leur point de vue dans ce livre en privilégiant lisibilité et rapports colorés, sans sacraliser les dessins en tant qu’objets. Ce livre est le fruit d’un travail éditorial pluriel.
As-tu fait des études d’art ? Quelle est ta relation aux arts visuels ?
J’ai fait une année d’arts plastiques, mais j’ai surtout étudié la littérature et travaillé sur la façon dont se fait l’écriture. C’est aussi ce qui m’intéresse le plus dans les arts visuels. J’ai découvert l’art par le surréalisme et le mouvement Supports/Surfaces. Je fais des photos comme points de départ vers l’écriture ou points de recul lorsque je bute sur un dessin.
Je vis entourée d’artistes. Ma relation aux arts visuels en passe d’abord par les gens et leur façon de faire, même si je vois pas mal d’expositions.
Si je n’ai pas fait d’études d’art, j’ai été invitée un jour par Valérie du Chéné à écrire sur un cours à l’Isdat de Toulouse. Elle faisait dessiner ses étudiants sur du son : en rythme, dans le noir, de l’autre main, etc. M’ont marquée cette attention distraite et cette phrase : « Recommencer à zéro comme un enfant dans une relation jubilatoire au tracé ou à l’apprentissage de l’écriture. »
Comment procèdes-tu : collecte, pratique, protocole, séries… ?
J’empile ce qui vient puis je choisis un support pour un mot, une trame, la transparence ou l’épaisseur d’un papier qui me plaisent à un instant donné. À coups de superpositions, de juxtapositions hétérogènes de mots, de formes et de couleurs, d’ajouts d’éléments disparates (étiquettes, Scotch, Post-it), je transforme l’ordinaire. J’ai toujours plusieurs dessins en cours et je passe des uns aux autres. S’il peut sembler y avoir des séries, ce n’est ni intentionnel ni conceptuel. Cela vient de cette façon de travailler sur plusieurs supports en même temps. J’avance à l’intuition, au gré d’associations de couleurs et d’outils, de formes ou de motifs, de coups de marqueur qui traversent le papier, de ce que je lis ou écoute en dessinant et qui se décline ou se prolonge ici et là. Connaître à l’avance le résultat ne m’intéresse pas. Comme dans l’écriture, je préfère qu’il soit inattendu, au risque d’être malvenu. Faire plusieurs choses à la fois me libère de la maîtrise.
Tu utilises des supports variés. As-tu des préférences ?
J’aime beaucoup les enveloppes, vides ou pleines, avec ce qu’elles charrient de messages à détourner, de tampons de villes, de logos et de trames déjà dessinées. Récemment j’ai utilisé des enveloppes translucides, vierges, mais calqué avant tout du texte dessus. J’ai aussi fait de plus grands dessins, sur un fin papier d’emballage : par transparence j’y ai redupliqué des motifs. Calquer = copier ; on n’en sort pas !
Tes dessins s’ajoutent au texte préexistant, manuscrit ou imprimé. T’arrive-t-il de dessiner d’abord et d’écrire ensuite, ou de dessiner sur des pages blanches ?
J’ai besoin que des formes marquent les supports. Dessiner sans écrire ça va encore, si le papier comporte des traces, mais l’absence de mots me pose problème pour les titres, prélevés dans le vocabulaire des dessins. On ne part jamais de rien, on arrive chargé. Sur une page blanche je préfère donc déposer quelques charges. Et la plupart du temps ce sont des mots.
@magali_brenon
« Bonne continuation », livre de dessins, Is—Land Édition, 2023
« Jamais par une telle nuit » éditions Le Mot et Le Reste, 2014
« J’attends Mehdi », roman, éditions Le Mot et Le Reste, 2009.
Depuis le premier entretien mené pour TK-21, Geneviève Hergott interroge des dessinateurs découverts sur Instagram — et qu’elle n’a jamais rencontrés jusqu’ici. À voir jusqu’où la mènera cette gageure !













