lundi 31 mars 2025

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Du plomb dans l’art

Michel Jeandin

, Michel Jeandin

Ni franchement scientifique, ni simple billet d’humeur, la chronique qui suit n’a pour ambition que de partager quelques réactions d’un amateur d’art dont la vie professionnelle a depuis l’origine été portée par la science des matériaux. Plus courte et plus personnelle que les précédentes sur le cuivre, l’or, les matériaux et les sens..., elle s’attache au plomb en tant que matériau commun aux arts, sciences et lettres.

À la différence des précédentes, cette chronique ne se fonde pas sur l’analyse d’œuvres à la lumière de données issues de la science des matériaux. Elle souhaite simplement utiliser l’un d’entre eux pour relier art, science et lettres : le plomb en l’occurrence. Le plomb comme fil rouge (pas du genre de ceux de Chiaru Chiota, cependant), ce qui tombe bien car ce matériau se prête aisément au tréfilage. Toute proportion et toute prétention gardées, l’esprit de cet article rejoint celui qui préside à certaines créations contemporaines conceptuelles.

Le choix du plomb donne immanquablement à cette chronique un parfum de fin, plutôt que de pare-fin. En effet, « sans vouloir plomber l’ambiance », pour parler trivialement, l’image du plomb est indissociable de celle du cercueil, aujourd’hui utilisé pour des inhumations spéciales et, autrefois, pour celles de personnages hors du commun. Il n’est que de se référer aux récentes mises au jour de cercueils de plomb, dans les sous-sols du musée d’Aquitaine, pour Montaigne, ou dans le jubé de Notre-Dame, pour le chanoine de La Porte et « le cavalier » Joachim du Bellay.

Pour contrebalancer, cependant, le plomb est devenu, depuis peu, symbole de reconstruction, pour ne pas dire résurrection, comme a pu le symboliser la main de la Pietà de Nicolas Coustou, dans le chœur de Notre-Dame, qui en recueillit un petit volume tombé du ciel (figure 1). En fait, le plomb, utilisé pour la construction de la cathédrale, principalement de sa couverture, fondu sous l’effet de la chaleur, y ruissela comme pleuré par les pierres de l’édifice pendant son incendie, en avril 2019 (cf. image d’ouverture), tels les cheveux de Mélisande descendant de la tour. Les restaurateurs de la Piéta ont alors choisi de conserver cette trace de plomb dans la main du Christ pour « préserver la mémoire de l’incendie », selon les dires de sa restauratrice Nathalie Pruha. Le plomb se voit alors jouer un rôle de préservation de la mémoire analogue à ce que lui fait jouer Anselm Kiefer, dans bon nombre de ses œuvres pour maintenir dans les esprits le drame de l’holocauste. Dans Le livre (2016), un ouvrage de plomb renferme symboliquement l’histoire du peuple juif, sur un fond de paysage marin représentant le monde au-dessus duquel il s’élève en un renouveau vers l’avenir (figure 2).

Fig. 1. Main du Christ de la Pietà de Nicolas Coustou, à Notre-Dame de Paris, après restauration, novembre 2024.
Fig. 2. Anselm Kiefer, Le livre, détail, 2007. ©Michèle Pellevillain, 2016

Un choix né d’un souvenir d’étudiant

Cette chronique sera donc aussi optimiste, le plomb pouvant passer du cercueil au recueil, ou de la main du Christ aux pages d’un livre ouvert. Assurément, elle ne s’aventurera pas dans les méandres alchimiques que le mot encourage à suivre : non seulement parce que l’alchimie avec le lecteur ne prendrait peut-être pas mais aussi parce que ce dernier n’aura aucun mal à se reporter aux nombreux écrits s’y rapportant déjà. De même, cet article ne traitera pas du sujet poncif de la nocivité du plomb dans l’art, notamment parce qu’il fut employé comme agent séchant dans les peintures, « séchant » aussi, par là même, quelques peintres. Haro sur le plomb, dans l’art comme dans l’industrie [1] put-on constater depuis, même si quelques grands artistes contemporains l’ont utilisé comme il sera vu, plus loin.

Après cette introduction empruntant la voie de la prétérition, je peux vous confier que le choix du plomb est né d’un souvenir d’étudiant. En ce temps, je partageais mon bureau avec un ami de promo, Bruno, travaillant sur une thèse (la sienne, en l’occurrence) à laquelle il avait donné l’exergue : « Du plomb dans l’Al ». Pour apprécier ce jeu de mots de métallurgiste, il faut savoir que ses écrits traitaient de l’influence de faibles concentrations de plomb [2] dans l’aluminium (Al), selon un mécanisme appelé ségrégation aux joints de grains.

Une conclusion majeure de cette thèse fut de montrer la nocivité du plomb pour l’aluminium, même (et surtout) s’il n’y est présent que sous forme de très faibles traces. Des pièces en aluminium peuvent s’en trouver fragilisées, à en devenir cassantes comme du verre pour oser une image à faire fuir un métallurgiste, fût-il amateur de jeux de mots. S’il s’agit d’une aile d’avion, souvent réalisée en alliage d’aluminium, pareille pollution plombifère peut donc se révéler catastrophique. Avoir du plomb dans l’aile y retrouverait alors sa signification première au sens propre, doublant à bon escient par son sens comme par sa musique l’exergue déjà cité.

C’est donc tout naturellement que ce dernier m’est revenu à l’esprit, par association de sons probablement. Il me sembla alors tentant d’écrire sur l’influence de la nocivité de ce matériau dans la création artistique, en une sorte de parallèle entre métallurgie et art. Cependant, si cette idée pouvait séduire, elle n’était pas neuve et n’encourageait pas à la proposer encore au lecteur. Ma décision était prise : je m’en tiendrais au plomb en tant que simple fil rouge liant art, sciences et lettres.

L’invention de l’imprimerie

Ce fil au plomb, à distinguer du fil à plomb, s’est imposé, en considérant que s’il était un matériau pouvant établir un pont entre arts, sciences et lettres, c’était bien le plomb. Une raison historique première en fut son utilisation, par les Égyptiens, en tant que mine de plomb (dite aussi crayon ou pointe de plomb) pour « régler » le papyrus, c’est-à-dire y tracer des lignes repères. Parchemins, gravures et papiers divers en bénéficièrent dans les époques ultérieures. La mine de plomb d’aujourd’hui est en graphite, graphite dont le minerai, à l’origine — au XVIᵉ siècle —, était d’ailleurs appelé plombagine, du fait de sa ressemblance avec le minerai de plomb. Le lien entre plomb, papier et écrits, s’est fortement consolidé lors du passage de la mine à la typographie. Le plomb fut, en effet, à la base de la typographie car il servait (éventuellement en alliage avec un peu d’antimoine et d’étain) à la fabrication des caractères qui y étaient employés. De la lettre élémentaire représentée par son caractère correspondant en plomb aux lettres représentant les idées qu’elles véhiculaient, il n’était qu’un pas que Gutenberg franchit grâce à son invention de l’imprimerie et la diffusion des livres qu’elle permit de produire.

L’imprimerie n’était autre que la typographie avec les caractères en plomb mobiles reconductibles et réutilisables à l’infini (ou presque) selon la technique mise au point, au XVᵉ siècle, par le grand Johannes. Aujourd’hui, la typographie/imprimerie au plomb est heureusement sauvegardée et transmise par des maîtres typographes, et certaines maisons d’édition. L’Atelier typo de la Cité, à Lausanne, le Musée Typographique, à Saint-Lô, ainsi que le Maître d’Art en typographie François Da Ros (jusqu’à sa disparition en 2023 mais relayé depuis par Martine Rassineux Da Ros) et ses disciples figurent parmi leurs meilleurs représentants. Les composants de leurs machines, les casses, comme les productions qui en sortent, peuvent, par leur esthétique et leur message, souvent être considérées comme des œuvres d’art (figures 3 et 4).

Fig. 3. Art du plomb au Musée Typographique de Saint-Lô, a) « Plomb de casse », b) « Vénus de Saint-Lô » (montage sur socle reconstitué) en fond de creuset de fusion de plomb. ©Photo Annie Hurel, Musée Typographique, 2025
Fig. 4. Forme typographique d’une composition à la main au plomb mobile en caractère Ruano corps 36, par François Da Ros, Maître d’Art. Texte de Gérard Farasse in « Estampes avec la Lettre », 2002, 56 cm x 38 cm. « On peut voir l’âme, parfois, en hiver... ». ©Éditions Anakatabase, François Da Ros & Martine Rassineux.

L’art du livre, avec le livre d’art et, plus généralement, les livres composés par typographie traditionnelle, peut donc être dit sentir le plomb. Ryoko Sekiguchi le souligne avec pertinence, quand elle parle du plomb, dans son éblouissant (y compris olfactivement parlant) ouvrage L’Appel des odeurs [3]. Elle y fait, en effet, revivre de manière touchante le souvenir de son père imprimeur par son « ... odeur où il y avait un je-ne-sais-quoi qui évoquait l’indigo » qu’elle retrouvait fugitivement « ... quand sa mère achetait des légumes encore humides que le marchand emballait dans du papier journal ». Cela s’explique puisque le journal est, avec le livre, un vecteur d’opinion autant qu’il est le vecteur de transmission du plomb, procédé d’impression oblige. Pierre Lazareff, patron de presse historique, le résuma on ne peut mieux en définissant le plomb comme la « matière de l’opinion ».

Un hôpital du livre

Ce caractère pédagogique du plomb, au-delà des réactions sensorielles qu’il peut susciter, s’est trouvé merveilleusement révélé par une initiative récente de la maison d’édition napolitaine Marotta & Cafiero. Il s’est agi de l’ouverture, au premier trimestre 2022, dans l’un des quartiers les plus rongés par les agissements de la camorra, à Naples, celui de Scampia, d’un établissement dit hôpital du livre (Ospedale del libro). Il s’y trouve un espace consacré à la typographie où les jeunes peuvent se familiariser avec le livre dans sa matérialité et apprendre sa fabrication avec des machines traditionnelles. Les enfants peuvent venir imprimer comme Gutenberg, avec des caractères mobiles au plomb récupérés dans toute l’Italie. L’éditeur à l’initiative du programme, Rosario Esposito La Rossa, a déclaré : « Chez nous, les jeunes peuvent se salir les mains et réfléchir au sens du mot imprimer qui signifie rendre public, dans une direction complétement opposée à leurs habitudes ». Nul doute que les jeunes éviteront ainsi de se salir les mains autrement, sous l’influence de la camorra qui immanquablement les y auraient poussés.

L’hôpital du livre transmute donc le plomb destructeur de la mafia napolitaine en un plomb formateur, par une alchimie moderne autant que métaphorique, grâce à son action courageusement sociale. Le droit chemin y est tracé par le plomb allant de la balle de pistolet au caractère d’imprimerie, autrement dit « de la culasse à la casse ». L’objectif initial que s’assignait la maison d’édition mère, à savoir écarter la jeunesse de Scampia de l’influence mafieuse, semble maintenant atteint. De nouvelles années de plomb se profilent donc pour la jeunesse napolitaine mais, de ce fait, beaucoup moins funestes que celles qu’a pu connaitre l’Italie dans des temps antérieurs. Ces années ont pu être incarnées par des personnages comme Cesare Battisti, au point que France Inter qualifia récemment sa vie— sans objectif de magnification est-il permis d’espérer — d’une vie de plume au passé de plomb.

Matériau de prédilection d’Anselm Kiefer

Ce qui pourrait être appelé la pédagogie du plomb, telle qu’elle vient d’être vue, s’apparente donc à de l’art, pour partie conceptuel, lié aux lettres. Le plomb garde, cependant, aussi sa qualité de matériau pour les arts plastiques. Même si nous n’insisterons pas, Anselm Kiefer se doit, cependant, d’être mentionné puisque le plomb est son matériau de prédilection, depuis toujours : à un point tel qu’un cambrioleur avait visité son atelier de Croissy-Beaubourg, en novembre 2023, pour s’en saisir, son faible niveau d’instruction le laissant, cependant, dans l’ignorance qu’il s’attaquait à une œuvre d’art, estimée à un million d’euros au bas mot. Sa condamnation n’en fut que plus sévère. Outre sa charge symbolique, liée à son histoire et son nom, le plomb est apprécié par les artistes contemporains pour ses propriétés mécaniques et physiques. Sylvie Guyomard, pour sa sculpture Lithosphère (2016) notamment (figure 5), exploite la malléabilité de ce matériau pour remplir avec précision des espaces laissés vides par l’acier environnant, sa densité élevée, en outre, ajoutant à la stabilité de l’ensemble via une meilleure répartition des masses. Enfin, sa teinte est aussi un atout, dans cette même œuvre, pour contraster avec la rouille de l’acier mais aussi, éventuellement et très opportunément, en prendre la couleur mordorée en fonction de l’éclairage.

Fig. 5. Sylvie Guyomard, « Lithosphère », hauteur 50cm, 2016. ©Photo : M. Jeandin, 2025

Ariel Kupfer, quant à lui, dans son Libro de plomo y cobre (livre de plomb et cuivre, 2006), exploite aussi la malléabilité du plomb pour faire ressentir que ce matériau se confond avec l’art du livre et de l’imprimerie comme cela fut abordé antérieurement dans la chronique. Pour cela, l’artiste montre, par un renversement très subtil des rôles, que le plomb peut être marqué des caractères que, d’ordinaire, il constitue pour imprimer le papier (figure 6). Dans Libro de plombo y de cobre, le plomb est associé au cuivre, non seulement pour réunir deux classiques matériaux employés pour la gravure, du fait de leur malléabilité, mais aussi pour introduire un contraste de lumière que le gris du plomb favorise. L’aspect terne du plomb le distingue des autres matériaux. Le plomb est d’ailleurs l’un des rares à ne pas gagner en éclat au polissage, à cause de son oxydation rapide à l’ambiante et de sa sensibilité mécanique en surface. Il est ainsi propre à générer des contrastes uniques avec son environnement.

Fig. 6. Ariel Kupfer, « Libro de plomo y cobre », 2006. © Tan Kadam, in Materiosofia, 2024

Une esthétique particulière

L’art du vitrail traditionnel doit beaucoup à ces propriétés, où les plombs (joints en plomb) séparent les verres teintés de la mosaïque. Grâce à ce contraste exceptionnel des matières, le vitrailliste compose la lumière de l’aura — particulièrement adapté au cadre religieux — pour reprendre la très belle expression de Miquel Barceló quand il se dit « peindre avec la lumière mais une lumière intérieure, pas l’éclairage mais l’aura » [4], à la différence d’un Monet qui peignait la lumière, comme dit le cliché. C’est pourquoi le remplacement du plomb, pour les vitraux, n’apporterait probablement pas que des avantages, qu’ils soient économiques et/ou écologiques, car l’esthétique pourrait y perdre dans nombre de cas. La preuve en est de la technique dite Tiffany qui remplace le plomb par le cuivre et pour laquelle les vitraux (Tiffany) obtenus présentent une esthétique tout à fait particulière qu’il est permis de ne pas aimer quoique certains ne s’en privent pas comme en témoigne leur popularité. D’autres procédés récemment étudiés pourraient, cependant, permettre de remplacer les joints de plomb avec une plus grande capacité à jouer sur le rendu esthétique, conduisant ainsi à un plus heureux résultat. Ils sont encore au stade de développement, autant que leur caractère confidentiel permette de le dire. Le plomb n’est pas le seul matériau soumis à une limitation de sa diffusion pour en limiter les risques sur la santé humaine et son environnement. Il encourt les mêmes restrictions, voire interdits, que des matières qui, pour leur grande majorité, sont particulièrement bien adaptées à la sculpture du fait de leur capacité à être mises en forme facilement : ivoire, amiante, béryllium, cadmium, mercure (liquide à la température ambiante) et autres plastiques toxiques.

Il ne sera pas dit plus, ici, au sujet d’œuvres utilisant le plomb. Puisse le lecteur avoir suivi cette chronique tout du long sans s’endormir d’un sommeil du même métal, sur le texte-oreiller que la plume aura confectionné. La patience aurait eu alors raison de l’impatience, pour reprendre les termes d’un modèle qui pourrait être qualifié de saturnien mais sans tristesse. Ce modèle, comme d’aucuns pourraient l’enseigner (cf. dessin en figure 7), prend appui sur le fait que la planète Saturne, immanquablement liée au plomb depuis l’Antiquité parce que terne et pesante, est la planète de la patience (sa période de révolution étant très longue) tandis que Saturnin le canard, icône à plumes pour les enfants de la génération lyrique (autrement dit celle des babyboumeurs), reste à jamais l’image de l’impatience. Ce triomphe de la patience se serait donc exprimé ici grâce au plomb dans la plume plutôt que dans l’aile, heureusement. Il reste que, quoiqu’il en soit, un kilo de plomb vaudra toujours un kilo de plume, dixit le sage matérialiste. Si l’auteur n’a pas failli, le plomb y fut montré comme un métal de caractère dont le fil (comme celui de la métaphore associée) servait à nouer le lien entre le bon caractère de la (bonne) casse de l’imprimeur et le mauvais caractère du (mauvais) casse du mafieux. Art, sciences et lettres s’en trouvèrent ainsi scellés, au plomb comme il se doit.

28 février 2025

©Michel Jeandin

Notes

[1directive européenne REACH de 2007 pour prévenir les risques associés à certaines substances.

[2de l’ordre de quelques p.p.m., c’est-à-dire quelques parties par million ou, exprimé en fraction massique, quelques mg/kg

[3P.O.L, 2024, pp. 57-58

[4in De la vida mía, Mercure de France, 2024, p. 204

Image d’ouverture> ©David Bordes