lundi 1er mars 2021

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Des sculptures en céramique suspendues de toute beauté

Cat Loray à la Galerie Fernand-Léger à Ivry-sur-Seine

, Cat Loray et  Stéphanie Dulout

Bien qu’il faille s’aventurer de l’autre côté du périphérique et braver les interdits sanitaires (la galerie étant municipale, seules les visites privées sur rendez-vous sont autorisées…), la visite de l’exposition de Cat Loray à la galerie Fernand-Léger d’Ivry-sur-Seine est une expérience bienfaitrice dont les amateurs de calme, de douceur et de beauté auraient tort de se priver en ces temps troublés. Un voyage salutaire et revigorant dans des mondes flottants immaculés contrastant avec le gris sale de la ville et la brutalité de l’architecture environnante.

Davantage qu’un simple accrochage d’œuvres, cette exposition constitue, en effet, une véritable expérience immersive. Une véritable immersion dans l’espace, mais aussi dans le mouvement, le flottement et la fragmentation, l’ondoiement et l’oscillation des formes : de la pluie d’aiguilles composant le nuage en lévitation Virga (un mobile composé de centaines de bâtons de céramique suspendus à des fils de nylon) à la monumentale vague (Wave) déployant sa résille d’anneaux (de céramique, toujours) en courbes et contre-courbes dans la dernière salle, on a plus l’impression de nager ou de flotter que de marcher… Une impression de tangage accentuée par le sol pentu de la première salle de cet ancien cinéma reconverti en galerie. Pouvant évoquer la cale d’un navire, comme prises en étau entre le sol fluctuant et le plafond bas, les hautes cimaises blanches délimitant l’espace d’exposition sans le cloisonner, contribuent elles-mêmes à cette impression de flottement et de fluidité dont l’artiste a su pleinement tirer parti.

Virga
Céramique, faïence cirée, fil suifé, 330 x 400 cm, 2021.
©Jacques-Yves Gucia

Des mondes flottants en suspens

Pour être modelées, pièce par pièce, à la main avant d’être cuite au four puis patiemment assemblées, les œuvres de Cat Loray n’en demeurent pas moins des installations ne prenant forme, et vie, que dans l’espace. Après l’étape du façonnage, celle de l’assemblage et de la mise en place in situ est donc primordiale.

C’est aussi dans la solitude et le silence, dans un état de très grande concentration et presque de méditation, que l’artiste nous a confié passer ses longues journées de montage, lequel constitue la « part inattendue fondamentale après le premier travail préparatoire de fabrication des éléments », le moment où le projet initial modélisé en 3D peut basculer car c’est le moment où se fait toute la recherche sur la perspective…

Wave
Céramique, faïence cirée, fil suifé, métal, 380 x 850 cm, 2020.
©Jacques-Yves Gucia

Outre la beauté des matières (la matité et la blancheur un peu terne de la céramique) et la pureté des formes (bâtons, cônes, anneaux), c’est bien par cette mise en espace que la magie opère. Et par-delà la prouesse technique, car, prouesse technique il y a : plus de mille anneaux ont été patiemment modelés, cuits et suspendus pour composer l’ondoyante Wave suspendue à quelques centimètres du sol, tandis qu’un essaim de quelque sept cents aiguilles forment la nébuleuse Virga

Virga
Céramique, faïence cirée, fil suifé, 330 x 400 cm, 2021.
©Jacques-Yves Gucia

Véritable tour de force, le rideau d’aiguilles suspendues dessinant ce nuage en lévitation (Virga désigne un phénomène météorologique consistant en des précipitations retenues dans des nuages en suspens, ne retombant jamais au sol) en restitue à la fois toute la densité et l’évanescence par le jeu virtuose des pleins et des vides, des chevauchements et des décalages et des ombres. Œuvre cinétique à part entière, elle semble se mouvoir et presque faire pleuvoir ses raies de lumière sous nos yeux.

Quand les vibrations donnent à l’espace sa profondeur…

Non moins hypnotique, la pièce Silencio consistant en une suspension spiralée composée de cônes est pure merveille. Suspendu à 50 cm du sol, ce cercle de cônes évoquant des cloches, de 2m de diamètre, semblant, lui aussi, léviter, paraît abolir toutes les frontières entre la forme et la lumière, le silence et les vibrations, le mouvement et la profondeur… Construit, non pas sur la structure de la spirale classique, mais sur celui de la spirale phyllotaxique (phyllotaxie spiral) aux rayons courbes, il dit toute la profondeur et la poésie de la démarche de l’artiste recherchant, à travers les formes naturelles (organiques, végétales, météorologiques…), non pas « l’effet esthétique » mais la beauté intrinsèque, palpable, tangible, viscérale et éminemment poétique du vivant. La danse spiralée des cônes suspendus dans le vide de Silencio fait résonner la beauté du silence par le souffle de l’air qui les fait se mouvoir et parfois, peut les faire tinter… Et c’est cet imperceptible mouvement qui, tout à coup, peut donner à l’espace sa profondeur... Une prouesse technique et un minimalisme des plus poétiques ...

Résilles
Fusain compressé sur papier, 150 x 107 cm, 2016.
©Jacques-Yves Gucia

Recelant de multiples facettes, des surprises, des faces cachées…, changeantes et mouvantes…, mêlant l’air à la matière, le palpable et l’impalpable, l’ombre et la lumière…, les mobiles en porcelaine de Cat Loray sont comme des poèmes : ils éveillent les sens, suscitent la rêverie et ne se livrent pas entièrement au premier regard… Il faut lentement s’en approcher, tourner autour, s’éloigner à nouveau et y revenir par un autre angle de vue pour les découvrir dans leur ensemble et dans toute leur profondeur, mais aussi les voir se métamorphoser au gré des variations lumineuses. Ainsi la pièce Silensio, parvenant miraculeusement à nous faire entendre le silence, suspendue très bas, apparaît comme une énigme, une nappe de cônes dédoublés par leur reflet les transformant en larmes ou en gouttes : une fascinante et oh combien poétique distorsion des formes…

Un minimalisme sensuel et poétique

Toutes de douceur et de pureté, du fait du lissé et de la sourde blancheur de la faïence cirée utilisée, mais aussi de la simplicité et de la fluidité de leurs formes, ces installations nous conduisent à une nouvelle perception de l’espace, et par là-même, à une véritable expérience sensorielle, du flottement et de l’ondoiement – une plongée dans des mondes en suspens provoquant un salutaire effet d’apaisement… Si elles s’inspirent de formes naturelles, organiques, issues de paysages ou de phénomènes météorologiques – l’artiste dit se nourrir de tout ce qui nous entoure –, ces « espaces circulatoires sensoriels » s’offrent aussi comme une retranscription toute intériorisée des sensations et des perceptions de leur créatrice, qui dit vouloir « donner l’essentiel, transmettre l’essentiel des choses qui nous touchent ».

Sans titre
Pastel et crayon sur papier, 150 x 150cm, 2017.
©Jacques-Yves Gucia

Accrochés à même les murs, entre chaque installation, dans une belle osmose, les dessins monumentaux de l’artiste témoignent de la même délicatesse et de la même quête de profondeur et de densité dans le plus pur minimalisme. Consistant en une superposition de traits (ou de points) et de matières (pastels et crayons sur papier), ces dessins sont le fruit d’un travail « presque méditatif », selon les termes de l’artiste, sur le geste et la répétition. Evoquant tout à tour des écheveaux, des cocons, des nids ou des aiguilles, ces tracés révélant le rythme et l’intensité du geste inlassablement répété, ont une telle densité, une telle épaisseur malgré leur planéité, qu’ils semblent presque s’arracher du mur et devenir sculptures… Autre prouesse faisant fi des frontières traditionnelles séparant les genres, les supports et les espaces (bidimensionnels ou tridimensionnels) … Un art virtuose de la métamorphose.

Coussins
Pastels et crayons sur papier, 150 x 150 cm, 2016.
©Jacques-Yves Gucia

Quelques questions posées à Cat Loray

Propos recueillis le 13 février 2021 par Stéphanie Dulout

Stéphanie Dulout : Que symbolise ou représente pour vous le blanc ? 

Cat Loray : Le blanc est pour moi la couleur de tous les possibles. Il y a d’infinies nuances de blanc. Il y a des blancs chauds, des blancs froids, des blancs crayeux, mats, brillants…

On définit le blanc comme une non couleur, alors que c’est la couleur la plus visible dans la nature. Le blanc englobe toutes sortes de notions : l’espace, le vide, la lumière, la plénitude, le silence. Le blanc réfléchit la lumière, et nous renvoie des ombres. Ce n’est pas pour rien que l’une des plus grandes œuvres du XXe siècle est un Carré blanc sur fond blanc (Malevitch).

Le blanc, c’est pour moi la liberté de dire les choses à travers une matière, une forme, une texture. Dans mes céramiques, j’ai longtemps cherché la terre qui, en cuisant, me donnait ce blanc à la fois mat et profond.
 
SD : Vos œuvres sont suspendues, parfois à quelques centimètres du sol, comme votre pièce circulaire Virga. Pourquoi ? Pourriez-vous nous parler de ce que vous recherchez à travers ces dispositifs en suspension, ce que vous cherchez à provoquer ou à nous faire éprouver à travers eux ?

CL : Mon travail nait de l’observation des choses qui nous entourent, et le rapport de ces choses entre elles. Mes œuvres ont toutes un rapport au corps et à l’espace qui les occupent. On est dans l’ordre du sensible, comment appréhende-t-on ce qui nous entoure ?

Virga est une pièce qui est faite de centaines d’aiguilles en céramique, je l’ai nommée ainsi car la virga est un phénomène météorologique, ce sont des pluies retenues dans les nuages mais qui ne touchent jamais le sol, c’est un paysage très poétique qui provoque des formes incroyables dans le ciel. J’ai ainsi donné ce titre à l’exposition, j’ai trouvé la métaphore très belle, dans la mesure où toutes mes installations ont un rapport très fort au sol mais ne le touchent jamais, elles l’effleurent mais ne le touchent pas.

Virga a été conçue pour le lieu, je l’ai tissée petit à petit dans l’espace, en prenant en considération les contraintes du lieu. D’une part la pente, qui modifie la perception de l’espace et d’autre part, l’absence de lumière du jour qui m’a permis de réfléchir sur la projection et le sens des ombres.

Si mes œuvres sont suspendues, c’est qu’elles nous questionnent dans un espace-temps. La suspension c’est pour moi un moment de réflexion, un instant, un temps suspendu. C’est aussi la fragilité, les éléments sont tous suspendus par des fils, un léger courant d’air provoquera d’imperceptibles mouvements qui donneront à leur tour un son, le son de sa matière, de sa forme.

La suspension c’est la mobilité, c’est le rapport à l’espace, c’est aussi la possibilité au spectateur de se confronter à l’œuvre, de tourner autour, de sentir, de toucher.

C’est aussi pour moi la liberté de redessiner l’espace comme quelque chose qui peut sans cesse évoluer, qui n’est pas figé.

SD : Quel statut donnez-vous à vos dessins ? Sont-ils des oeuvres en soi ou des oeuvres préparatoires ? Des desseins (au sens italien de disegno) ou des dessins ? Des dessins dans l’espace, cherchant à outrepasser la planéité de la feuille et du mur, ou des sculptures en germe ?...

CL : Le dessin est la base de mon travail. Il est une nécessité en ce sens il est un dessein puisqu’il répond à une exigence, à une volonté. J’ai toujours avec moi des tas de carnets où je note des choses, des idées… Je fais beaucoup de dessins, je passe du petit format, en général, par terre, au grand forma,t au mur. Depuis quelques années, je me suis posée la question du geste, et du rapport entre mon corps et le geste de ma main. En fonction des formats, mon geste est évidemment différent. Dans l’exposition, je montre différents dessins qui impliquent ces gestes répétitifs : le trait, le point, la forme. Twombly disait à propos de son geste : « Je sais ce que je fais, mais je ne sais pas ce que je produis. » Je comprends cette notion, lorsque je commence à dessiner je ne sais pas où je vais aller, mais je ne peux pas m’arrêter car je risque de ne plus retrouver cette énergie, ce geste. Roland Barthes, à propos de Twombly, évoque la maladresse de la main ; en effet, lorsque l’on répète un geste, le trait se déforme, et c’est le moment le plus intéressant car c’est l’instant où tout prend forme.

Mes dessins sont, en somme, des sculptures, et mes sculptures, des dessins, car pour moi c’est un ensemble indissociable, la démarche et la façon de faire est identique, à ce propos vous pouvez constater que les ombres portées des œuvres sont des dessins à part entière.

SD : Sauriez-vous décrire votre passage de la deuxième à la troisième dimension ? Le passage de l’une à l’autre, de la planéité à l’occupation / l’appropriation de l’espace ? Est-il un appel irrépressible, une tension, un besoin, un désir ?

CL : Le passage à la troisième dimension est comme une évidence par rapport à mon travail, car mes peintures, comme mes dessins, sont, en somme, destinées à être des sculptures dans l’espace. J’ai toujours abordé l’espace du papier, ou de la toile, comme ouvert, sans limite de cadre ; en ce sens j’ai toujours débordé de ce cadre : les toiles, comme les papiers, sont pour moi des possibilités de m’étendre, de ne pas me contraindre au cadre imposé. Je construis mes œuvres en trois dimensions de la même manière qu’en deux dimensions.

SD :Quels liens tissez-vous dans vos œuvres entre l’espace, la matière, la couleur et les sons ou le silence ? 

Toutes ces notions sont pour moi un ensemble indissociable. La forme a une matière, la matière une couleur, la couleur un sens. Dans l’exposition, toutes les œuvres suspendues appellent le son mais pourtant elles sont silencieuses. Ce qui m’intéresse c’est l’évocation d’un mouvement, d’un son, d’une présence.

SD : Considérez-vous vos œuvres comme des sculptures ou des installations ?
 
CL : C’est toujours difficile d’attribuer une pratique ; l’installation est souvent constituée d’éléments prenant en considération l’espace, ce sont souvent des œuvres in-situ. J’appartiens aux deux : la frontière entre sculpture et installation est fragile. Je dirais plutôt que je redessine les espaces. Mes dessins sont des sculptures, mes sculptures, des dessins en trois dimensions.

SD : Quelle est pour vous la part principale, la plus importante, pour chaque nouvelle création, entre la conception, le façonnage (le modelage) et le montage ?

CL : Ma pratique demande du temps, ce temps du « faire » est important pour moi, c’est un moment de réflexion. Prendre le temps c’est aussi sentir la matière que je façonne ; c’est dans la répétition, que je conçois petit à petit les œuvres. Chaque étape me rapproche un peu plus d’une finalité, mon processus de travail me permet beaucoup de liberté, et surtout celle de ne pas considérer l’œuvre comme terminée.

SD : Qu’est-ce que pour vous la sculpture au XXIème siècle ? Doit-on encore parler de sculpture ?

CL : La sculpture existera toujours. Aujourd’hui, il y a un champ immense d’expérimentations, de formes d’expression, de centres d’intérêt. Les nouvelles technologies permettent de nouvelles réflexions. L’artiste aborde aujourd’hui des façons de faire très diversifiées, l’art évolue, mute aussi vers des formes nouvelles du regard et de l’interprétation. Mais on peut voir aussi qu’à travers toutes ces nouvelles préoccupations, la sculpture et la peinture sont toujours très présentes.

Silencio
Céramique, faïence cirée, fil suifé, diamètre 210 cm, 2021.
©Jacques-Yves Gucia

texte publié dans the gaze of a parisienne

https://thegazeofaparisienne.com/2021/02/15/cat-loray-a-la-galerie-fernand-leger-a-ivry-sur-seine/

Jusqu’au 13 mars
Galerie Fernand Léger
93, av. Georges Gosnat
94 200 Ivry-sur-Seine
T. : + 33 (1) 49 60 25 49
fernandleger.Ivry94.fr
Métro : mairie d’Ivry, ligne 7 – RER : Ivry-sur-Seine, ligne C
http://fernandleger.ivry94.fr

www.catloray.com
Visites sur rendez-vous avec l’artiste via catloray@gmail.com

Frontispice : Silencio, céramique, faïence cirée, fil suifé, diamètre 210 cm, 2021.