lundi 1er avril 2019

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Convertibilité générale

Notes à propos de Digital After Love. Que restera-t-il de nos amours ? une œuvre présentée au Musée de la musique - Cité de la musique de Paris et Prix Swiss Life

, Jean-Louis Poitevin

On a beau le savoir, on n’y pense pas à chaque instant et pourtant cela ne cesse de hanter ce que nous faisons, comme une maladie invasive mais discrète qui ne se révèle que lorsqu’il est trop tard, la convertibilité de chaque unité de base électronique et un élément indifféremment sonore, visuel ou textuel. Le photographe Oan Kim et la compositrice-interprète Ruppert Pupkin ne se contentent pas de démontrer qu’elle existe, cette convertibilité générale, ils tentent d’approcher le mystère des effets qu’elle produit sur nos âmes.

L’histoire

Elle est simple. Elle se résume ainsi :
« Un téléphone abandonné carte mémoire remplie dossiers inaccessibles données endommagées. On creuse : photos réduites en pixels, messages, mails, sms, agrégats de lettres journaux détruits notes et chansons entremêlées conversations hachées ; fragments de musiques superposés, débris d’amphores immatérielles éparpillées sur un terrain de fouille. Surgit alors le fantôme numérique d’une femme image obsession disparue sa voix ressuscitée de ces bruits blancs dépliés. De ces morceaux de vies croisées, mélangées, gravées dans les circuits imprimés on écrit l’histoire. Une histoire d’amour désir solitude fuite ennui. Car si même nos traces digitales sont amenées à disparaître, les résidus d’amour ne viendront-ils pas hanter tôt ou tard les sédiments artificiels qui les auront recouverts ? »

© Oan Kim

Le titre

Quelques images sur un mur et à côté, un trou noir qu’illuminent des projections sur deux écrans entre lesquels seul le regard est pris, nous restant tenus au secret face à eux devant un muret de bois noir qui interdit d’accomplir le rêve de se glisser parmi les images et de se fondre ainsi dans les variations d’intensités grésillantes de la vie éternelle que nous promettait déjà le Morel du roman de Bioy Casarès.

Lien vers un extrait musical © Ruppert Pupkin

Vous êtes en train de voir Digital After Love. Que restera-t-il de nos amours ? Car tel est le titre de cette œuvre exposée au Musée de la Musique-Philarmonie de Paris. Et le titre dit tout : l’après, le reste, l’impossible du souvenir et le secret de fabrication de la mémoire de demain : un jeu de clignotements entre des 0 et des 1 multipliés par l’infini et rendus vaguement digestes grâce à une sauce caviar luminescente.

Surtout, ce qui se passe ici, c’est l’exhibition d’une nostalgie d’un nouveau genre, celle qui nous étreint avant même qu’il y ait eu histoire.

Ce que nous voyons, c’est ce que nous vivons, mais c’est ce que nous vivons quand nous n’avons pas encore commencé de vivre. Ou alors ce qui arrive à nos corps une fois que nous continuons de vivre dans le souvenir qu’ont gardé de nous les appareils avant même que nous ayons appris à nous en servir.

© Oan Kim

Ce n’est donc pas l’amour qui est digital mais ce qui vient après et qui égale en tout ce qui, dans une autre vie pouvait advenir avant, l’immense océan qui se dresse en nous lorsque nous rêvons. Et, ici plus qu’ailleurs, nous pouvons en faire l’expérience, la seule qui reste peut-être, celle qui consiste à apprendre à sentir, à voir, à entendre entre le moment où l’on n’est pas encore né et celui où l’on est déjà réduit à un anonyme souvenir.

© Oan Kim

Monde digital

C’est avec « cela » qu’il faut vivre. C’est avec cela qu’il faut composer. C’est avec cela qu’il faut écrire. Du moins qu’il faut tenter de le faire. Mais c’est quoi ce « cela » ? La dimension purement technique ? Purement électronique ? Le mélange de tous les aspects qui composent une œuvre, de l’âge du capitaine à la matière du câble de connexion ?

Wilèm Flusser penchait pour une telle approche en son temps. Il semble qu’on se soit décidé à suivre l’aventure sans regarder en arrière. Et ce qui arrive, c’est « cela » : un effet de feed back contre lequel on en peut rien.

La fonction de l’art et de l’artiste ici trouve une nouvelle manière de se manifester, même si on peut arguer qu’elle a déjà été enregistrée sur les tablettes de la mémoire. Si c’est le cas, alors ce sont sur les tablettes de la théologie mystique dans laquelle l’existence du dieu est soumise à l’appréciation de l’impossible. Ici le dieu, c’est l’amour, cette forme commune de l’expérience radicale de l’altérité qui explose à travers un regard qui se perd à l’instant même où il se voit dans le regard de l’autre. Et l’avenir ! ici, il se dit à travers le recours à la forme étrange du futur antérieur.

© Claire Pathé

Je suis mort avant que de naître et je suis né après ma mort et seul ce qui scintille permet à mon corps quantique d’offrir à la lourdeur de nos sens un peu de réconfort.

© Oan Kim

Oui, que restera-t-il de nos amours quand l’amour sera devenu une variable d’ajustement dans le jeu infini des variations cosmiques ?

Car c’est un peu de ce cosmos inaccessible qui vient à nous à travers ces pixels instables, un cosmos presque hospitalier, à ceci près que, et il faut bien finir par le reconnaître, dès lors que nous acceptons de nous fondre en lui nous acceptons notre mort comme matière et notre résurrection comme énergie.

© Oan Kim

À n’en pas douter, Oan Kim et Ruppert Pupkin sont bien des enfants de Boltzmann, d’Einstein et de Planck et l’amour est moins l’infini mis à la portée des caniches comme le disait à peu près Céline que le fini rendu à son infinité cosmique.

L’œuvre Digital After Love. Que restera-t-il de nos amours ? est exposée du 4 décembre 2018 au 5 Mai 2019 au Musée de la musique - Cité de la musique de Paris, dans le cadre de l’exposition “Doisneau et la musique”.
Elle est éditée sous forme d’un livre-CD paru aux éditions Actes Sud et donnera lieu ultérieurement à un spectacle live.