lundi 25 février 2019

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Concerto sans fin...

Entretien avec Alexander Kluge fin III/III

, Hervé Bernard et Jean-Louis Poitevin

Dans la dernière partie de l’entretien que nous a accordé Alexander Kluge à l’automne, c’est à une approche plus précise de la signification du mot sentiment qui donne le titre à son aventure littéraire hors norme intitulée Chronique des sentiments, dont P.O.L. publie le deuxième volume (d’autres sont à suivre...), qu’il nous convie.

Il précise en effet que le sentiment n’a rien à voir avec la sentimentalité ni avec ce qui pousse un peuple à se transformer en entité nationale socialiste. Tout au contraire, le sentiment est, ici, l’organe qui permet d’éprouver et de penser les différences. La tonalité est celle donnée par le corps dont les capacités sont immenses, celles de l’œil pouvant discerner jusqu’à 16 éléments différents par seconde, l’oreille pouvant percevoir jusqu’à 380 éléments distincts par seconde ! S’apercevoir d’une différence de température est le fondement même du jugement et cette capacité est en chacun pour la vie.

Fort de ce constat ou de cette découverte, car finalement nous ne prenons guère appui sur notre corps sous cet angle, celui de la confiance, il est possible de poser un certain nombre de questions et de soulever un certain type de problèmes. Et le premier constat qui s’impose, c’est que la tromperie est au fondement de notre conscience moderne, celle qui s’extrait de la gangue préhistorique, celle qui est incarnée par Ulysse.

Ce qui aussitôt nous saute non tant aux yeux qu’à la gorge, c’est que la tromperie, ou, si l’on préfère, la duplicité, est à la fois le nom que l’on donne à cet « espace » interne au psychisme et le nom du gouffre dans lequel, comme civilisation, nous sombrons.

La « fiance » est au cœur des histoires que nous nous racontons ou que nous inventons, elle est aussi bien présente dès les premières lignes de Perceval ou le conte du Graal de Chrétien de Troyes, que sur les billets verts en vente libre aux États-Unis, que dans L’Iliade dans le célèbre vers commenté par Platon dans son Hippias mineur : « Pas du tout, Socrate, mais comme très simple et très sincère, et la preuve, c’est que dans les Prières, quand il les fait converser ensemble, il fait ainsi parler Achille à Ulysse : « Fils de Laërte, issu de Zeus, ingénieux Ulysse, il faut te dire mon intention sans détour, comme je l’exécuterai et comme je crois qu’elle s’accomplira ; car je hais à l’égal des portes d’Hadès celui qui cache une chose dans son esprit et en dit une autre. Pour moi, je vais dire ce qui sera accompli. »

Ces vers font voir le caractère de l’un et de l’autre, celui d’Achille, véridique et simple, celui d’Ulysse, rusé et menteur ; car c’est Achille que le poète fait ainsi parler à Ulysse.
SOCRATE
"A présent, Hippias, il me semble que je comprends ta pensée. Tu appelles menteur l’homme rusé, à ce qu’il paraît. "

Ce passage célèbre, mais probablement inclus tardivement dans le texte, se trouve dans l’Iliade au chapitre IX, vers 309-310. Il inscrit au cœur même de l’acte de penser et plus encore de celui de parler, une faille. Cette faille qui à la fois le constitue, le rend possible, le légitime et se mue aujourd’hui en gouffre.

Le recours au sentiment tel que Kluge le conçoit apparaît comme un antidote à la situation de crise qui est la nôtre non pas aujourd’hui mais depuis que la pensée a inscrit en son cœur cette faille qui prendra dans le champ de la philosophie le visage de la différence ontologique entre être et étant.

Pourquoi alors cette situation dans laquelle l’homme se trouve - de s’y être mis lui-même - et dont le XXe siècle a exacerbé les aspects les plus violents et les plus sombres ? Par incapacité à accueillir en lui une autre image de lui-même, à faire confiance aux sentiments, à s’intéresser à lui-même avec l’exactitude du savant et la puissance imaginale du mystique, comme presque seul dans son siècle l’aura tenté Robert Musil.

C’est qu’il est possible d’extraire de cette faille non tant la figure d’un dieu qui sauve que des éléments actifs permettant de s’orienter dans le brouillard. Le théoricien au sens originel grec de celui qui, dans une délégation doit observer avec précision qui ment et ne ment pas aussi bien chez l’un que chez l’autre, est pour Kluge un poète, c’est-à-dire quelqu’un qui trouve dans son cœur des raisons que la raison ignore pour répondre aux défis. Car le cœur est une mécanique de très haute précision permettant de mesurer les variations infimes ou les discordances que l’on peut tenter de cacher entre ce que l’un ou l’autre pense et ce que l’un ou l’autre dit.
Ainsi, remarquer que les pensées authentiques sont des sentiments condensés, c’est retourner sur elle-même l’observation nietzschéenne selon laquelle « qui sera imprégné de cette froideur croira difficilement que le concept, en os et octogonal comme un dé, n’est autre que le résidu d’une métaphore » [1] et rouvrir la porte au cœur vers une pensée chaude, une pensée entée sur la confiance en la vitalité dont est porteuse la métaphore.

C’est que cette dualité, et Kluge y revient encore une fois, trouve son « origine » et la validité de sa fonction dans ce point oublié de l’histoire des hommes, sa bicaméralité, pour parler encore une fois avec Julian Jaynes.

Kluge remarque qu’en effet les deux hémisphères cérébraux furent, dans un temps à la fois lointain et encore présent et actif en nous, autonomes et que cette autonomie ne fonctionnait pas comme une schize mortifère mais comme un concerto permanent.

Le poète est celui qui est capable à la fois d’entendre le concerto dans la cacophonie des affrontements verbaux et de le faire entendre en en composant de nouvelles variations.

Alors s’ébauche sous nos yeux ébahis un renversement du fatum en chemin aux sentiers qui bifurquent, en la possibilité de vivre en poète, étant entendu que poète est celui ou celle qui sait qu’il n’y a entre lui et Ovide qu’un écart d’une seconde s’abolissant comme simultanéité affective et que l’écart entre un poème et le cosmos est nul comme est nul celui qui pour le sens commun sépare le rêve de son effectuation.

Ainsi comprend-on mieux comment s’écrit cette Chronique des sentiments et pourquoi elle est à la fois sans commencement et sans fin, puisqu’en elle, ce sont « tous les temps et tous les univers » qui se sont donnés rendez-vous pour improviser et poursuivre leur concerto sans fin.

Notes

[1(Le livre du philosophe, III, p.185, Ed Aubier Flammarion, trad Angèle K. Marietti)