lundi 2 décembre 2019

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Cinq nouvelles petites proses

Tiré à part De la barque des jours — récits

, Joël Roussiez

Sous la berceuse poignante (Plotin, Marika Kinaropulou)

Écoutant les voix qu’il ne veut entendre, le chien cherche la voix qui le réconforte, c’est elle qui lui donne à manger, c’est elle qui l’abrite, c’est elle encore qui le caresse. Dans le brouhaha des palabres, en frétillant, il s’impatiente et parfois aboie tandis que l’assemblée des buveurs en écho l’imite, hausse ainsi l’épaisseur des bruits et chahute les lieux. Mais le chien surpris qui parfois accompagne de la voix, en trépignant des pattes, s’impatiente davantage et grogne sourdement. Des êtres l’habitent et tenaillent ses humeurs ; il gratte le sol vainement et s’inquiète des gens joyeux qui boivent encore, plaisantent et rient. Sur le carrelage froid, isolé et petit au milieu des attroupements : je cherche la voix de mon maître qui me protège et me nourrit… Dans son dos, s’élève alors la voix d’une chanteuse ; ce n’est pas la voix qu’il cherche mais son poil se dresse, sa queue, son cou se tendent. Et son corps maintenant tremble sous la berceuse poignante qui possède ses oreilles et s’insinue parmi ses os. Les buveurs font silence et remuent quelques chaises, chacun s’installe et le chien au milieu d’eux hurle sous les couteaux et les plaies qui chantent dans la chanson… Je fus sous la puissance de ta voix, ce chien perdu au milieu des buveurs…

Heureuse, je suis (Marika Kinaropoulou, A. Papadiamantis)

Tu te plains sous le ciel gris de ce qui te reviens. L’homme chevauchait un âne et par les chemins fuyait, dans les collines s’égarait et dans les montagnes se perdait. Un malheur cruel poursuivait ses pas, les cailloux roulaient autour de lui…, le chemin est étroit, tu chantes le souvenir de ses bras quand tu l’accueillis. Tu lui offris ton lit et tu berças ses plaintes. Amour et joie, tels furent ma vie et mon destin ! Et toute la chaleur de ton corps ne se dissipe pas. Je sens encore ses bras, et sur mon visage le souffle de ses lèvres… Sous le ciel sans nuage, dans la campagne silencieuse, à l’heure de midi quand frappe le soleil, tu t’étourdis sur le seuil qui vit couler son sang, et c’est de la pierre que remontent les pleurs qu’il a retenus et tes jambes en frissonnent alors qu’il fait trop chaud. Que vienne encore un âne et j’ouvrirai ma porte, qu’il ne vienne pas et ma porte s’ouvrira au souvenir, amour et joies tels furent ma vie et mon destin… On vint chercher Zapoulou, c’était son nom, on le battit, on le frappa et puis on l’emporta te laissant l’âne au champ. Tu chantes devant ta porte dans le silence de midi : heureuse je suis de ce que j’ai connu… Et l’âne braie au son de ta belle voix.

Sur la lande, (renard dans la nuit)

Un renard dans la pénombre présente son profil peu distinct mais immobile, les ombres des arbres dansent sur son dos. Soudain il court, il se jette dans les herbes hautes et disparaît… Retour donc aux craintes, aux vies dissimulées car dans la nuit trop grise les ombres sont hostiles comme des fantômes. Elles entrent sans entrer, se meuvent sans bouger, apparaissent, disparaissent et par ces présences floues occupent les lieux resserrés, les endroits peu distincts dans lesquels elles se dissimulent mais desquels elles naissent, s’étendent, se rétractent, éclosent, meurent, s’évanouissent, surgissent… Sur la lande de Plévault dans la bruyère et les ajoncs, la fille de la mère Connat erre ainsi, on le dit. Amie du renard, de la fouine et du putois, les gens la sentent dans leur dos, une ombre danse dans leurs yeux et derrière eux flotte une fumée. Sur la lande, on disparaît sans cri, la surprise et le dégoût ferment la bouche, elle effraie les hommes qui lancent parfois en plein jour des battues sans résultat. Qui s’aventure au-delà du bois dans le marais de Ker Blénec ? C’est la fille Connat. On s’y enfonce dans la terre mollie et la boue suce le corps entier ; c’est elle qui glisse parmi les saules et les joncs, le renard l’accompagne avec la couleuvre jusqu’au trou de Guénnec où dans la pénombre sur les parois humides, ils tracent leurs profils à la terre d’argile ou au brandon noirci.

Le visage de Mir’Awa (Monteverdi)

Dans la nuit, sous les étoiles, je me plains de l’amour qui m’attend et admire cependant les multiples lueurs qui clignotent. Ce sont les étincelles de ses yeux, la joie de son visage, les brillances de sa peau, et je m’élève ainsi dans la contemplation du ciel… Un grand roi dont la bonté puissante subjuguait jusqu’à ses ennemis, vint un soir qu’il était tard sous le ciel étoilé dont le charme est sans nom. Il y jura de partir et d’abandonner les siens aussitôt qu’il sentit gonfler sa poitrine et son cœur ; la lumière disait-il est entrée dans mes yeux. Que lui dictaient les astres ? Était-ce une musique infime dont il voulait s’approcher. Était-ce sous les lueurs étincelantes quelque forme entraperçue ? Était-ce donc Mir’Awa qui lui présentait son visage ? Mir’Awa tu joues très doucement de la lyre et ta voix chuchote des réconforts… Et le Roi Ijohiphur harnacha le cheval Jaharna ; il partit dans la nuit pour suivre les étoiles, ébloui par ses yeux et chevauchant jusqu’à épuisement à travers les marais, les forêts et déserts… Dans celui de Gobi, on lui dit : Roi Ijohiphur, cette quête est sans cesse…

— S’arrêter alors aurait-il donc un sens ? C’est ce qu’il répondit

Les étoiles sont plus claires dans les déserts ; on les distingue mieux et les yeux en font des brassées.

— Ah oui, je t’aimerais ! Et toi aussi ! Et toi aussi… Le roi embrassait les brillances des sables et se noyait lentement dans la nuit claire qui l’attendait. Une nuée n’est pas un don de l’étoile Mir’Awa, c’est l’effleurement des brises qui participent à la chevauchée parmi les dunes… Sous les étoiles qui clignotent, jamais je n’atteins le visage où tes yeux dansent mais je marche en contemplant la lune dont quelques brumes changent la face. Une mêlée d’oiseaux vient piailler à mes oreilles, soudain j’entends cliqueter les harnais d’un cheval ; j’écoute la voix perdue d’un homme qui chante : où sont les bras qui me réchauffent…

Et mes pas s’échauffent sur la piste des lieux…

Comme un chevreuil à la tombée du soir (Oswald von Wolkenstein, A. Rimbaud)

J’ai vogué autour d’îles, de péninsules ; autour de maints pays, j’ai fait ma vie volage avec un peu de pain et de menue monnaie ; je courus par amour par les monts et les vaux ; emporté par ferveur joyeuse, poussé par quelque sombre humeur, j’ai traversé les gués et nagé dans les eaux des fleuves et des ruisseaux, le monde m’était vaste et mes jambes solides. À toute allure donc, j’ai ramassé joies et peines, aventures et cauchemars sans crainte de ce qui viendrait car j’étais en harmonie, sans connaissance du rythme ni de la musique, vibrant avec ce qui passait. Je chantais donc et j’allais par devant moi, le cœur plein de cette jolie flamme que je devais à de jolis yeux, à la joue douce d’une dame, aux bras soyeux d’une autre, à la gentillesse d’une âme soeur, au corps entier d’une vestale généreuse, au ventre, au cou, aux lèvres qui étanchaient mes soifs sans éteindre mon appétit ; c’est pourquoi j’ai vogué, suis revenu, suis reparti, des îles, aux péninsules, aux vastes pays, à d’autres plus étroits… Oui, à d’autres plus étroits où je glissais mon doigt.

Dans les sombres forêts, je glissais mon doigt, avec précaution j’arpentais les chairs chaudes et mon cœur affolé étouffait sous l’extase. Je fus ainsi emporté sous le vent des émotions violentes et maintenant comme un chevreuil à la tombée du soir, j’écoute, je frémis aux brises, aux remuements des plantes agitées.

Joël Roussiez
Sur la barque des jours — Récits
La rumeur libre Éditions
ISBN 978-2-35577-178-1
18,00 €
https://www.larumeurlibre.fr/catalogue/collections/la_bibliotheque/sur_la_barque_des_jours_joel_roussiez

Illustrations : Piero Della Francesca, Vittore Carpaccio, Winslow Homer, Théodore Géricault, Jean-Baptiste Oudry.