lundi 26 février 2018

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Choses physiques : à propos de Fautrier

un article publié la première fois dans la revue LIGEIA, N° 3‑4, Hiver 1988‑1989

, Jean-Louis Poitevin

Nous savons que nous ne savons pas. Nous savons que nous ne pourrons pas ne pas chercher à savoir. Nous croyons donc savoir mais nous ne savons pas ce que nous croyons. Si parfois l’amertume se perd en syllogismes, la vie s’exprime, elle, en analogismes : de face l’impossible visage, sur les bords l’incompressible contour, au fond le trou comblé de matière lumineuse.

Approprier le monde, n’est-ce pas le but de la peinture ? Je veux dire, non le garder pour soi mais le rendre à lui-même. Nous, hommes, bipèdes sans plumes, mâtinés d’absolu et baignant dans l’absurde, nous devons au monde d’en être, oui, la conscience. Nous devons lui rendre ce qu’il nous fait en lui donnant ce qu’il nous retire. Et bien sûr cela n’est autre que la présence sans partage. Nous fait-elle défaut de nature ou par la nature ? Il y a que la vie vit sans nous, qu’elle le peut du moins et que nous ne pouvons que vivre d’elle. Éternelles sangsues d’une proie sans voix, notre don est d’une parole à ces êtres que l’on croit muets, Notre don, c’est nous tout entier qu’il y faut sacrifier. Non ce que nous sommes, nous ignorons ce que c’est, mais ce que nous prétendons. Nous, c’est tendre qu’il nous faut, jusqu’à la saisie, le baiser, le viol. L’acte consommé, nous sommes seuls et nus. La proie a livré son sang, mais son ombre s’est collée à nos hardes. Nous avons bu la coupe, bonheur, mais nos formes elles se sont un peu ou beaucoup dissipées. Le miracle est, dit-on, sans retour. Faire face à la vie ! Ne serait-ce pas plutôt à la mort dans la vie et à la vivacité qui caracole, on le pressent parfois, au-delà de mourir ? La peinture, par les choses, toutes infantes d’une cour au roi invisible et à la reine inconnue, la peinture parfois peut pousser sa charrue dans ces zones barbares.

Souvent aujourd’hui, il semble qu’on occulte la mort, de trop la voir partout à l’état d’image, de trop la repousser en ce qu’elle signale l’existence d’un autre – myriades incernables d’actants héroïques ou parasites – d’un combat et d’un conflit. Pour mondialisé qu’il soit, le conflit, ce père de toutes choses, a dès qu’il s’agit de la pensée, mauvaise presse. Fautrier dès ses débuts en sait l’existence, en reconnaît la paternité, en traque le visage. Quelques années plus tard, il en traquera l’effet sur les contours de l’homme. Entre les deux guerres, il réduira non pas des têtes mais des prétentions, celles en particulier de certaines formes installées par rapport à d’autres inconnues. L’art que l’on dit informel est une opération singulière : ramener à l’état de matière tout ce qui, y compris dans la forme n’est qu’une incarnation inessentielle, Point de laxisme en cela, ni de nihilisme, ce serait déroger. La tentation surement est grande de croire que d’avoir tout fait devenir poussière est un acte suffisant et qu’acte serait de jeter la poussière aux vents pour qu’ils la portent urbi et orbi. Le désert s’étirant n’emporte jamais que lui-même. Puissance d’extension sans partage, il ne peut que gagner, et tout de mourir, sauf le soleil. Il nous faut le soleil, mais autre chose aussi. Fautrier, guépard rassemblant ses acquis s’y prépare et l’exécute. Cet acte demande des années, car il faut pour qu’il s’accomplisse beaucoup de salive, de larmes, de sperme et de sang mêlés, d’eaux, de crachats, bref d’humidité. Alors la main rassemble ses forces jusqu’à ce que les poussières de soleil deviennent une crème épaisse battue à en jouir, une matière imbue dit-on de passivité et conspuée d’être informe. Ce que sait Fautrier c’est que sans elle pas de forme. Elle est principe cette poussière, cette première compression. Elle n’est ni être, ni néant, plutôt miroir vivant du vivant, puissance irradiante. Qu’on la regarde et l’on comprend la peur de certains. Tout est là et tout manque. Le visible y a laissé ses membres. Nous nous demandons ce qu’est l’âme devenue ? Leur union est ici élevée à la hauteur du conflit. Il nous faut tout reprendre.

Au début plutôt des portraits et des natures mortes et de quelle mort ? Sanglier mâle pendu, tendu, étirant son extase, habité de femelle, la crachant, l’appelant de son ventre creux devenu vagin hurlant avec au fond la nuit, non du ventre mais de la peau et derrière, plus loin encore une luminescence à peine, un rayonnement de blanc sale, une pâleur d’angoisse, une lumière encore interdite. Un jour, il y aura aussi l’homme au cou épais, à la tête presque d’un marquis de Sade imaginaire au ventre ouvert signalant les rythmes de ses intimes serpents. Et puis entre les deux, si l’on y tient, femmes et plus, fantômes errants de stupeur et semblant se noyer sous le poids de regards invisibles, regards d’hommes berçant leurs envies de foutre dans les parages de l’indifférence. Et puis partout, fleurs et fruits, montagnes et torrents, mortes natures et vivacité de désirs. Libre, Fautrier ? Non, pas encore. Il est enferré devant la porte que les autres croient des enfers et qu’il sait lui, pouvoir être de la liberté s’accomplissant.

À l’évidence c’est entre 1939 et 1941 que s’accomplit le pas, pendant la dite drôle de guerre et après quelques années sans peindre, mais si Fautrier a pu fuir le face à face avec la peinture jamais il n’a fui, dans la vie ni dans la peinture, le face à face avec la lumière et les ténèbres. Lorsque la rumeur lente des jours s’emplira du bruit des armes, du cri de ceux qui ont peur et se battent, de l’infamie des hommes, Fautrier saura faire face, dans son monde, la peinture, à tout cela en rencontrant l’infamie des formes. Simplicité extrême du geste, du renversement, et Fautrier ne fait que sauter en lui-même, rebondir enfin sur son propre univers et prendre son envol, accomplir ce qui était en germe ou plutôt en attente, à la fois formellement et esthétiquement. Ce qui alors se retourne par exemple dans le nu couché de 1941, ce qui se renverse, c’est tout un plan de métaphysique, une vision du monde, un pan donc de la peinture en ce qu’elle s’est crue obligée de prendre pour un tout inséparable, matière et forme, chair et corps, présence à soi et présence au monde. En posant « pour la première fois », une masse blanche sur un fond de couleur et un corps en dissolution de forme et en contraction espérante de contours, sur ce nuage d’inconnaissance à la blancheur douteuse et affirmative, en rompant l’unité obligée vide-plein, dessin-couleur, limite du trait-plénitude intérieure de la chair, en s’écartant de la métaphysique qui gît dans la peinture, y vit et s’y être collée mollusque indifférent et plat, Fautrier fait ses premiers pas vers ce qui est à n’en pas douter une poétique, une physique. Car avant toute métaphysique, le peintre le sait d’instinct, il y a une physique, la question réitérée sur les liens et les types d’agencements possibles entre forme et matière. Ce que d’une certaine manière le peintre peut reprocher au philosophe c’est de commencer un peu par la fin, par les fins ultimes et de vouloir alors en déduire les bons types de rapports entre forme et matière, entre l’homme et le monde, entre l’essence et l’existence. Pragmatique, Fautrier sait la prééminence du visible dans cette terriblement vraie simulation du monde qu’est la peinture. Il sait aussi qu’il faut trancher, casser, séparer, ouvrir, non pour faire mourir, même si le risque existe, mais pour pouvoir réunir, relier, rapprocher, pour pouvoir comprendre le comment de cet amour entre les choses, l’être et l’œil. Pour cela, il faut savoir que la puissance du rêve peut servir. L’art informel fut l’un des moyens de se la concilier. Rêver c’est s’inventer un pôle d’attraction, se construire une tension vitale et mortelle s’il le faut, c’est vivre.

F.S. Fitzgerald écrit dans La Fêlure : « Avant de commencer cette histoire je voudrais faire une observation d’ordre général : la marque d’une intelligence de premier plan est qu’elle est capable de se fixer sur deux idées contradictoires sans pour autant perdre la possibilité de fonctionner. On devrait par exemple pouvoir comprendre que les choses sont sans espoir et cependant être décidé à les changer ». Fautrier va trouver en lui une telle tension contradictoire. Elle est essentielle. Elle concerne cette idée selon laquelle le corps est maison de l’âme et l’âme la forme du corps, et ici, ils sont d’accord, semble-t-il, sur la rupture. Mais le vouloir ou même le désirer serait plus qu’une erreur, peut-être une faute. Il faut les séparer, pour les connaître mais il faut les maintenir ensemble. Maintenir : le travail du peintre. Maintenir, mais dans un libre jeu : arriver à ce que ce soit la chose même qui vibre avec elle-même, passer donc sur un autre plan, là où les parties, parce qu’elles manquaient, on fait accéder l’objet à un nouveau statut, celui de témoin, d’apôtre de sa propre essence.

La forme s’est révélée n’être pas la vraie maison de l’âme et l’âme toujours excéder les limites de l’incarnation. Mais toujours l’une et l’autre se cherchent, s’appellent, se désirent, attendent leurs noces. Ce sont des noces auxquelles nous assistons chez Fautrier, celles du monde avec lui-même, partes extra partes si l’on peut dire car après la guerre, il se réapproprie point par point tout, les choses, puis les paysages, enfin le ciel pur des rêves. Ce parti pris du monde, douleur et bonheur mêlés fait de l’œuvre de Fautrier un pari. Et ce que nous découvrons à chaque toile, ahuri, c’est fond blanc l’épaisseur de l’âme et trait voyageur souvent ou masse sourde, l’esprit de la chair, je veux dire de tout ce qui s’incarne. Conversion donc puisque l’âme se matérialise, pire est devenue matière, principe et fin, et le corps se distend, se désincarne pour mieux laisser apercevoir ses vibrations, ses intimes tensions, son être possible et inaccédé. Il y a aussi ce qui est beau chez Fautrier, c’est que corps et âme se sont trouvés sur la toile, et n’en finissent pas moins de continuer de se chercher. Cette faille par où s’écoule le temps est peut-être aussi en ses bords, la figure même de ce qui lui résiste, mieux lui échappe ? Ce qui est certain c’est que chez Fautrier la liberté passe entre les choses et que c’est d’elle réalisée qu’est venue la durée qui nous permet de la rencontrer comme un de nos rares contemporains.

Matière et Lumière

Du 26 janvier au 20 mai 2018

À partir du 26 janvier 2018, le Musée d’Art moderne de la Ville de Paris rend hommage à Jean Fautrier (1898-1964), à travers une grande rétrospective.
11, avenue du Président Wilson 75116 Paris
33 1 53 67 40 00

Ouvert du mardi au dimanche de 10h00 à 18h00 (dernière entrée 17h15)
Nocturne le jeudi jusqu’à 22h00 pour les expositions temporaires (dernière entrée 21h15)