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Dessin
Ce que nous voyons, ce qui nous regarde*
Julien Tardieu
, et
La superposition, l’intrication et l’accumulation des lignes et des couleurs créent des cartes mentales sur des carnets et des murs. Geneviève Hergott, des éditions solo ma non troppo, mène un échange autour du dessin avec l’artiste Julien Tardieu.
Le dessin occupe une place prépondérante dans ta pratique artistique... Cependant, il t’arrive d’expérimenter d’autres pratiques : installations, etc... Quel est le va-et-vient entre ces médias et le dessin ?
Julien Tardieu : Oui, il m’est arrivé d’aller au-delà du dessin pur, de travailler sur des volumes peints ou de produire de petites animations en gif animés que je projetais dans l’espace d’exposition. Ces expérimentations ont exclusivement eu lieu sur des temps de résidences où je pouvais jouir d’un atelier suffisamment spacieux. Dans le passage de la 2D au volume et au mouvement du dessin animé, il n’était pas question de reproduire avec emphase mes dessins à une échelle supérieure, d’habiller le lieu d’exposition mais plutôt de passer d’un état à un autre comme l’eau passe de liquide à solide.
Au moment de ces premières expérimentations, mon travail n’était constitué que de la production de dessins, aux compositions denses, sur de petits formats. Cette transition du petit au grand, de la 2D à la 3D, du fixe au mouvant aura été l’occasion de réactiver et de rejouer des thématiques présentes dans ces dessins de manière simplifiée. Un rapport de couleurs, la vibration d’une surface, l’illusion d’un mouvement.
En définitive, c’est quoi le dessin pour toi ?
Paradoxalement, c’est la simplicité qui m’attire continuellement vers le dessin. Son incisivité, le doigt qui trace dans le sable.
Et puis au départ, pour moi, le dessin, c’était une condition nécessaire ; en sortant des Beaux-Arts, n’ayant plus d’atelier et menant une vie plutôt nomade, le dessin par sa facilité d’accès s’est imposé comme pratique évidente.
Tu remplis des carnets de croquis, comment qualifierais-tu cette pratique pour toi : une « gymnastique » quotidienne ? un exutoire ? une préparation aux dessins plus grands ?
Comme je te le disais plus haut, en sortant de l’école, il a fallu que je trouve un processus de travail adapté à ma situation de l’époque. Le carnet est en quelque sorte devenu mon atelier portatif. Je considère d’ailleurs chaque page de ces carnets comme une œuvre à part entière ; plus ou moins réussie, plus ou moins aboutie. Dans mes expositions, j’ai souvent essayé de trouver des dispositifs de monstration qui affirmaient leur singularité comme œuvre et non comme simple espace de recherche.
Comment le dessin, la composition s’élabore (mentalement, concrètement) ? Peu à peu ou très vite ? Procèdes-tu par série, par variation ?
En général je trace quelques lignes fortes, quelques repères puis je passe vite à la couleur. C’est par superposition, intrication et accumulation que le dessin se crée.
Tu composes avec un vocabulaire de lignes, de trames, de superpositions, cependant on ne sait pas si les éléments qui en émergent flottent dans une sorte d’abstraction ou si l’on est face à un paysage, des visages... Cette hésitation est-ce que tu recherches ?
Je vois mes dessins comme des cartes mentales, lieux d’inscription de l’imagination et de la mémoire ; traces visuelles et résiduelles de ce qui, à un moment, a été intégré.
Il existe une tension entre ce que l’œil voit et l’œil comme vecteur de mémoire.
Georges Didi-Huberman nous dit que ce que nous voyons devant nous regarde toujours dedans.
Paradoxalement, les éléments qui constituent mes compositions sont aussi bien vides de sens qu’ils suggèrent quelque chose de connu. Le regard cherche des indices dans un balisage formel, approximatif et hypothétique, l’imagination et la mémoire jouant leur rôle de (re)mise en forme d’une pensée, d’une sensation.
L’image, elle, viendrait après coup.
Finalement, comment définirais-tu ton art ?
Tu ne sembles pas privilégier des thèmes mais plutôt chercher le geste, la trace, ce qui arrive sur le papier, je me trompe ?
Non tu ne te trompes pas. Bien que je rejoue une gamme de motifs récurrents, je laisse de plus en plus de place à l’improvisation dans mon travail. Pour moi dessiner ce n’est pas juste projeter des idées ou faire image. Malgré la petite taille de mes formats, c’est aussi une expérience matérielle et physique.
Sous des dehors faussement simples, tes compositions sont plutôt savantes et tes couleurs lumineuses et fraîches : l’ensemble procure un plaisir à la fois intellectuel par les formes et sensuel par les couleurs... Peux-tu infirmer ou confirmer mon ressenti, en précisant ?
Pourtant je n’ai pas un grand savoir-faire traditionnel en dessin mais j’ai su constituer ma propre grammaire au fil du temps. Aujourd’hui, je laisse davantage de place à l’accident et je n’ai plus peur du repentir.
Je vais jusqu’à saturer mes compositions et j’essaye de trouver le point de bascule du dessin plutôt que son équilibre. Comme si l’ensemble avait atteint un summum d’ordre, de justesse et qu’il fallait réintroduire du chaos.
Tu utilises différents outils et médiums pour dessiner : encre, gouache, feutre, pastel sec. Est-ce selon ce que tu as sous la main ou en fonction de la recherche du moment ?
Si j’étais musicien je serais un piètre instrumentiste, je ne maitrise aucune technique véritablement, à part peut- être le feutre, technique low-fi. C’est la composition qui m’intéresse. J’aime passer d’un medium à un autre pour tromper l’ennui.
Quels rapports entretiens-tu avec la culture populaire ? la BD ? la littérature ? Quels sont les artistes que tu admires, ceux auxquels tu te réfères ?
La question est vaste et je me nourris de beaucoup de choses, j’écoute énormément de musique par exemple. Toutes les musiques, qu’elles soient savantes ou populaires. En ce moment je suis particulièrement attentif à la musique sérielle, électronique et électro-acoustique. Par ailleurs, les notions de rythme, d’harmonie et d’intensité sont souvent mises en jeu dans mes dessins.
C’est également difficile de ne retenir le travail que de quelques artistes. Disons Morandi et Ruscha pour l’intensité des œuvres et la façon dont mon regard se trouve happé, j’aime la sensation d’être hypnotisé. Picabia pour la finesse de sa peinture, son humour et son ironie. Je redécouvre aussi De Chirico et Della Francesca.
Actuellement — au vu de tes posts sur Instagram — tu sors en partie de ton vocabulaire habituel pour un étalement de couleurs qui se jouxtent, se croisent et se chevauchent dans des limites plus floues qu’avant : cela indique-t-il une inflexion dans ta pratique ?
J’ai passé une année à expérimenter différentes choses, sans trop savoir où j’allais. J’ai tenté d’autres options, d’autres systèmes, suivi différents chemins.
Étrangement, je perçois dans certains de mes derniers dessins quelque chose de l’ornement grotesque italien, de l’ordre de l’absurde et du comique… une future piste peut-être.
Quoi qu’il en soit, un réseau comme Instagram me permet de montrer un travail en train de se faire, du moins c’est comme ça que j’aime l’utiliser. À la différence d’une exposition « classique », je ne hiérarchise pas trop ce que j’y montre, je privilégie le flux et l’énergie.










