dimanche 28 avril 2019

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Babel de Corée

Kza Han entre France et Corée

, Kza Han 한경자

Babel hier, Babel aujourd’hui, Babel toujours. Entre France et Corée, entre philosophie et autobiographie Kza Han tisse un tapis de rêves sur lequel dansent les motifs intenses de souvenirs à inventer.

Tour de Babel

▲ « Ils disent : “Offrons, bâtissons-nous une ville et une tour, / sa tête aux ciels, faisons-nous un nom / afin de ne pas être dispersés sur les faces de toute la terre.” »

▲ « Sur quoi il crie son nom : Babèl, / oui, là, IHVH a mêlé la lèvre de toute la terre, / et de là IHVH les a dispersés sur les faces de toute la terre. »

▲ « IHVH dit : “Voici, un seul peuple, une seule lèvre pour tous !” »
La Bible, trad. Chouraqui, « Entête » 11

▲ Comme si Pieter Brueghel l’Ancien avait entendu ces paroles des enfants d’Adam, bâtisseurs de Babel, son pinceau dispersa des nuages sur le sommet de la tour inachevée, des « points » en guise d’hommes par rapport à ce colosseum percé d’incommensurables fenêtres et portes, qui s’affaissait peu à peu dans la terre avant de redevenir nature, sans que s’élève vers le ciel « la langue architectonique » d’une tour parfaite.

▲ « Frédéric II von Hohenstaufen, dit-on, a tenté d’enfermer des enfants dans une tour pour rechercher quelle sorte d’êtres se constituent en l’absence pure et simple de parents, tous moururent. Il voulut savoir quelle langue les enfants parlent quand ils ne l’apprennent pas des parents : peut-être pourrait-on découvrir si la langue originelle des hommes était l’hébreu, le grec, le babylonien ou l’allemand ? Donc, il fit enfermer des enfants dans une tour avec des mères dont la langue avait été arrachée. »
Alexander Kluge et Oskar Negt, Histoire et entêtement

▲ Au début du XIIIe siècle, ce fils d’un Allemand et d’une Italienne élevé en Italie par le pape, un athée, attiré par le monde musulman, Frédéric II von Hohenstaufen part pour la croisade, capable d’interroger en arabe les musulmans.

▲ Le savant « prétendait que seule la grande muraille constituerait, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, une fondation sûre pour une nouvelle tour de Babel. Donc, d’abord le mur, ensuite la tour. Le livre était, en ce temps-là, entre toutes les mains, mais je confesse que je ne comprends pas encore bien aujourd’hui comment il imaginait la constitution de cette tour. Comment le mur, qui ne formait même pas un cercle, mais une sorte de quart de cercle ou de demi-cercle, pouvait-il servir de fondation à une tour ? – »
Franz Kafka, « Lors de la construction de la muraille de Chine »

▲ « L’un de mes films traite de la naissance des méga-cités précoces en Mésopotamie. Uruk et Babylone furent édifiées en un temps anthropologique très bref, puis conquises par Assour ou déchiquetées par des guerres civiles. Dans cette mesure, la construction de la tour de Babel est l’histoire véridique de l’invention d’une ville et une idée de Paradis. Je me suis toujours étonné que dans l’histoire du Paradis, gazelles et lions se côtoient paisiblement. Ces villes originaires offrirent à des humains qui se seraient battus à mort sinon, la possibilité de s’accorder soudainement par dizaines, par centaines de milliers dans un espace restreint – pour peu de temps. »
Alexander Kluge, « Une idée de Paradis », entretien avec Claudia Lenssen du taz, avril 2014

Des tours de Babel — Jacques Derrida

▲ « Si le traducteur ne restitue ni ne copie un original, c’est que celui-ci survit et se transforme. La traduction sera en vérité un moment de sa propre croissance, il s’y complètera en s’agrandissant. »

▲ « Dès l’origine de l’original à traduire, il y a chute et exil. »

▲ « Une traduction qui arrive, qui arrive à promettre la récon­ciliation, à la désirer ou faire désirer, une telle traduction est un événement rare et considérable. »

▲ « Tatline et son projet de monument à la IIIe Internationale. – En verre, les espaces horizontaux superposés étaient destinés à être maintenus perpétuellement en mouvements distincts les uns des autres par des mécanismes singuliers. […] Que toute une série de marxistes de premier plan aient été dépassés par l’intrépidité de ce projet, c’est ce que montre la question de Trotski lorsqu’on lui soumit le projet de Tatline : Pourquoi cette tour se meut-elle, comment se fait-il qu’elle soit transparente et pourquoi n’est-elle pas droite ? »
Oskar Negt et Alexander Kluge, Sphère publique et expérience. Pour une analyse organisationnelle des sphères publiques bourgeoise et prolétarienne

Sceau divinatoire, sceau fracassé

▲ « […] la considération des os calcinés devait permettre de comprendre comment les entités à qui on s’adressait avaient réagi... L’effet du feu sur l’os donnait des signes sur l’advenir – que l’on prenne un os, qu’on y applique le feu et qu’on lise – ce système divinatoire » – Kyril Ryjik, L’idiot chinois, t. 1

▲ « Ces graphies, à être la question, la réponse ou le commentaire du signe divinatoire, entendent être en prise directe sur l’évènement ayant en elle la survalorisation d’affirmer l’effet en retour de l’univers à la demande des hommes : sceaux entre l’homme et l’univers, elles ne passent pas par la médiation du langage. Tout au contraire chaque syllabe du langage sera priée d’avoir son sceau, sinon elle n’aura pas d’existence ; la langue parlée est bâi, claire, en même temps blanche, vaine, vide. » Kyril Rijik, L’idiot chinois, t. 1

▲ « Dans le fracas des cataractes qui interpellent les montagnes s’élançant vers le ciel les unes sur les autres, les voix humaines s’éteignent même à deux pas. De crainte que d’incessantes disputes du monde ne parviennent, qui a ordonné aux cataractes de frapper de leur fracas les oreilles des montagnes ? » – Ch’œ Ch’iwòn (857 ?)

Processus d’apprentissage à l’issue vivifiante

Dans son enfance, ma mère se rendait à Sô Dang, chambre d’écriture, là où l’on rassemblait une poignée d’enfants de son hameau pour l’apprentissage de l’écriture par la lecture commune à haute voix : ma eul, hameau, contracté en ma-l, galopant comme un cheval, parole en écho, ma-l

Dans mon enfance, le papier étant rare, ma mère m’invitait à écrire, récrire chaque fois avec un autre crayon, tantôt finement taillé, tantôt émoussé, jusqu’à ce que chaque mot absorbé dans un amas de mots noircis à force d’être écrits et récrits devienne méconnaissable, tout en récitant à haute voix la comptine :

Ô lune, lune, claire lune
dans laquelle jouait Li Po,
là-haut, là-haut dans la lune
s’est imprégné un cannelier.

Avec une hache d’or, je le trancherai,
avec une hache d’argent, je le taillerai,
une chaumière, je la bâtirai,
père et mère, je les chercherai,
pour vivre ensemble mille, dix mille ans.

Sur le chemin des champs ou sur le chemin du retour à la maison, ma mère me parlait de notre ancêtre Han Sôk Pong, lettré renommé pour sa calligraphie jusqu’en Chine, sous la dynastie des Yi. Né dans une famille pauvre, il ne disposait pas suffisamment de papier pour s’exercer à la calligraphie. Sur n’importe quel support, sur une pierre ou une jarre, sur des feuilles de courge ou de nénuphar, il s’élançait avec son pinceau pour ponctuer la fuite du temps.

D’un pinceau de lettré
se tire le chaos,
dans l’encre de Chine
se retire le chaos.

La leçon de calligraphie m’a initiée à la concentration de l’esprit qui surgit de l’inspiration et de l’expiration du corps, elle m’a initiée au silence, au suspens, à l’envol dans le vide. Mon professeur de calligraphie en habit traditionnel avec sa longue jupe noire rehaussée d’un corsage blanc nous invitait au début de chaque leçon à fermer les yeux, à effacer toute image dans la tête, à tenir le pinceau sans crisper le cœur, à tracer d’un seul jet, bom, printemps qui nous soufflait son haleine, sur le papier de Corée avec ses veines de bois. La leçon de calligraphie a servi de pierre de fondation de mon écriture.

Au commencement de l’apprentissage du français, j’étais à la fois émerveillée et bouleversée – « Comment nommerai-je l’étranger ? » – telle une commençante qui apprenait dans l’insouciance ou dans l’angoisse à nommer chaque chose avec un autre son, avec une autre graphie. Chaque mot, chaque expression, tout en les captant avec les yeux, je les lisais et relisais à haute voix, laissant résonner les cordes vocales jusqu’à ce qu’elles fassent vibrer les rameaux de mon oreille avant qu’ils ne s’inscrivent – en écho infini – sur le palimpseste de mon cerveau. Je ne sais comment mon cerveau a guidé mes mains à franchir le seuil scriptural entre le carré du coréen et la surface linéaire du français. À livre ouvert, j’inventais un autre monde.

Quand je n’arrivais pas à m’endormir,
je surprenais ma grand-mère avec
sa longue pipe, assise dans le maru,
lieu de passage, ni dedans ni dehors,
ouvert au vent.
Elle fumait silencieusement,
son regard perdu dans le ciel étoilé.
Son tabac sentait les pavots de la nuit.

Le coréen ignore le genre. Le masculin et le féminin se sont avérés une aventure inouïe. Le masculin et le féminin, n’était-ce pas quelque chose comme le yang ou le yin, le Mont du Sud et le Mont du Nord qui s’ébattent au gré de la lumière et de l’ombre ? J’étais désemparée par l’omniprésence du pluriel et du pronom personnel, par la conjugaison des verbes, par l’indicible jeu de l’article, le défini, l’indéfini et le partitif, par la variété des ponctuations, par la multiplicité des temps verbaux. En coréen, le pronom personnel s’éclipse, il se laisse deviner par une présence implicite, une sorte de forme vide que chaque locuteur s’approprie. Le sidjo ancien à la verticale ou le poème moderne à l’horizontale sans ponctuation se laissent suspendre dans le vide. La courtisane du XVIe siècle sous la dynastie des Yi, Hwang Jin I, exprimait la fuite du temps à travers les verbes surcomposés – u lô yè ô ga neun go – verbe triple : ul da, pleurer, yè da, en écho, ga da, s’en aller – par le suffixe terminal à nuance négative, interrogative, impérative, dubitative. Sans se dérober, sans se laisser deviner, le « mon » souverain s’appelle « mont », appelle le bien-aimé :

« Le Mont Vert est mon cœur
L’eau plus sombre est l’amour de mon aimé.

L’eau plus sombre s’en va au loin
Le Mont Vert reste inaltéré ?

L’eau plus sombre n’oublie le Mont Vert,
s’en va au loin en pleurant. »

Pour ne pas être malmenée dans un bus bondé, je partais chaque jour dès l’aube en direction de l’Université Hankuk des Langues Étrangères fraîchement bâtie en périphérie de Séoul, en rase campagne. En une heure et demi de trajet, j’avais tout mon temps pour apprendre par cœur tous ces mots et expressions en français que j’avais soigneusement consignés la veille sur un rouleau de papier, dans un bus presque vide, tout en regardant défiler les ombres préurbaines qui émergeaient de la brume.

À la suite du ralliement des étudiants de Séoul aux émeutiers de Masan, sous la loi martiale, l’Université Hankuk des Langues Étrangères étant fermée presque une demi-année, je travaillais toute seule à la maison, explorant chaque jour le manuel Mauger à la couverture bleu ciel, étudiant la grammaire, faisant des exercices, apprenant par cœur des textes. Sans connaître tous ces auteurs visionnaires, Hugo, Gide, Camus, Malraux, Zola, Balzac… j’allais écumer les librairies d’occasion au marché de la Porte de l’Est ou la librairie internationale non loin de la Porte Gwang Hwa, ce haut lieu de lumière qui m’illuminait les yeux, me réchauffait le cœur. Et quelle joie de découvrir le livre aux tranches fermées que mes mains ouvraient avec un coupe-papier de jade, page après page, au rythme de la lecture, à la recherche de l’autre langue : La porte étroite, Les faux monnayeurs, Les nourritures terrestres, La condition humaine, Les conquérants, L’espoir, L’assommoir, L’étranger, La chute… À force de les lire et relire – chacun dans son idiome, vocalisé, musicalisé, sémantisé, mon premier dictionnaire tombait feuille après feuille.

Que regardes-tu fixement ?
Pourtant, le vent passe sur toi,
la pluie tombe, la nuit descend.
Si tu baissais les yeux,
suivant le vent,
suivant la pluie,
tu disparaîtrais
derrière le toit.

J’ai passé ma première nuit en France à Sèvres dans la famille du peintre Lee Ungno, qui avait jadis initié ses étudiants à l’art abstrait occidental à travers sa vision picturale orientale. Sur sa demande, sa femme a préparé pour mon arrivée en terre étrangère un mets natal aux nouilles fraîchement pétries à la main, coupées en lanières, avec des courgettes coupées en allumettes, du piment de Corée, de l’ail, des poireaux hachés… Tout en le savourant, les larmes aux yeux, j’avais la sensation d’être retournée au pays natal. Le lendemain, tenant ma valise à la main, son neveu, Lee Hise, peintre orientaliste, jadis cofondateur de la Babel des bidonviles de Séoul, m’a accompagnée à la Cité internationale, parmi tant de nations et de langues me laissant seule avec la langue natale à laquelle je m’agrippais, avant d’être au vent de ma bouée avec l’autre langue. À peine installée au pavillon néerlandais face à la maison de France, près de la porte d’Orléans, chaque semaine je prenais le train à la gare Montparnasse, dans l’attente des saveurs de la langue natale, avant de descendre à la gare de Sèvres où il m’attendait.

Son pinceau surgissant de l’encrier lâchait
sa masse d’encre. À travers le papier
transparaissait un buffle noir qui se
cabrait, frappant l’air, secouant le joug.

Son visage était osseux, sa voix fêlée,
son corps pénétré d’un automne tardif.
Le ciel d’un autre pays se reflétait dans ses
yeux. C’était une douleur, presque un cri.

Il m’a enseigné sans mot dire ce qu’est l’homme.
Il lançait son sourire candide aux champs
de ronces. Il a guidé mes premiers pas
sans me tenir en lisière.

Alors il s’est élancé vers Lascaux
pour ressusciter les peintures rupestres
cachées dans les ténèbres,
que retenant mon souffle j’avais jadis arpentées.

Dans une immense pièce aux baies vitrées ouverte sur le pavillon cambodgien, dans les lointains du temple d’Angkor, au cœur de la nuit, je me suis absorbée corps et âme dans Le théâtre et son double d’Antonin Artaud, parmi les sifflements d’air qui s’échappaient du nez fraîchement modelé d’une apprentie cinéaste iranienne endormie dans le lit à côté. Tous ces passages envoûtants sur le langage mimique sous la forme de l’incantation dans le théâtre Balinais m’ont tenue en haleine :

« D’un geste à un cri ou à un son,
il n’y a pas de passage : tout correspond
comme à travers de bizarres canaux
creusés à même l’esprit ! »

Dans un immense amphithéâtre de la Sorbonne parcimonieusement éclairé, j’ai suivi les cours du soir consacrés à la littérature française contemporaine sous ses divers aspects : théâtre, poésie, roman, histoire des idées. Chaque fois que je regardais sur le fronton de la Sorbonne ces inscriptions, « Liberté, Égalité, Fraternité » avant de franchir son seuil, mon cœur se mettait à battre la chamade. À force de les regarder, j’ai eu la sensation qu’elles n’étaient pas seulement lettres mortes, mais lettres écarlates.

En ce temps-là, apercevoir dans la rue
un visage venu d’Asie, c’était
un événement. Par-delà le trottoir qui
nous séparait, il passait un courant
entre nous
qui ne nous connaissions pas.

C’est à Bergerac que nous explorions à nos moments perdus, parmi les vignobles ou les herbes folles, en petits groupes formés au gré de nos affinités, la Dordogne ensauvagée. Nous aspirions au détournement d’une situation, « par l’organisation collective d’un jeu d’événements », nous qui parlions – chacun dans son propre idiome – avec l’accent de son pays natal. Herbert à l’accent alsacien jouait du violon, Alex l’Américain de la clarinette, Van la Vietnamienne parlait son français euphonique. Dans ce lieu sec, sous un soleil implacable, tout semblait s’attiser autour de nous. L’inscription « Internationale Situationniste » s’y miroitait. Comment trouver le mot de l’énigme ?

C’est à Paris, place de la Contrescarpe, là où il y avait des pigeons dont la gorge prenait d’étranges reflets, où des paulownias d’Extrême-Orient portaient des fleurs mauves évanescentes que j’ai trouvé le mot de l’énigme. Cette place arpentée par tant de peuples, traversée par tant de langues, le poète Paul Celan la célébra, l’immortalisant un soir du 14 juillet avec son utopie et son souffle de cristal. C’est là que j’ai ressenti ce moment de frayeur, de fascination et d’élan, de détresse entre la petite communauté coréenne de Paris et l’égrégore des annonciateurs de la dérive, du dépassement de l’art et de l’économie politique au sortir du lettrisme et de Cobra.

Je vole à contre-courant des saisons.
Je sème en automne et récolte au printemps.
C’est pourquoi
je peux aller où je dois.

À la suite de mai 68, j’ai vécu une dizaine d’années sans parler le coréen, dans une mouvance européenne ; j’ai failli perdre ma langue maternelle, non pas à l’écrit mais à l’oral. Quand mon beau-frère arriva à Paris pour assister à un colloque consacré à la thérapie des enfants autistes par l’art pictural, je parlais coréen sans liaison, de façon fragmentée. Pourtant une quinzaine d’années de correspondance avec un poète de Corée avait préservé mon coréen écrit. Dès que mon beau-frère s’est rendu compte de ma situation, il m’a dit : « Le jour où je repartirai pour la Corée, vous reparlerez le coréen. » Or ma langue s’est déliée et reliée en même temps par-delà l’autre langue qui se serait emparée de ma langue natale, à mon insu.

Le dictionnaire est le réceptacle de toutes les espèces,
humaine, animale, végétale, minérale, céleste,
l’habitacle du Très-Haut.
Le dictionnaire coréen avec ses mnemographes chinois
est une parcelle de la terre natale ;
il me permet de rendre visite chaque jour
à nos ancêtres qui aspiraient au Mont Vert.

Au retour de Tübingen, au bord du Neckar, là où les esprits murmuraient sur les eaux, où nous captions le bourdonnement des abeilles dans le bruissement du vieux chêne surplombant la tour du menuisier Zimmer, tout en explorant les poèmes tardifs de Hölderlin / Scardanelli en Pléiade, ai-je appris l’allemand pour déchiffrer l’énigme de ce double nom et de son allemand traversé de son grec au gré des quatre saisons transcendantales qui s’égrenaient à l’infini – printemps, été, automne, hiver, printemps… pour dépasser en même temps l’autre langue et la langue natale par la tierce langue entre la chute et l’exil ? C’est pourquoi j’ai écrit mon livre manuscrit en coréen, allemand, français, que j’ai appelé, sous le signe de Nietzsche, Parle et brise-toi / Sprich und zerbrich / Malhèra g’ligo buschôra :

« Ils crucifient celui qui inscrit
de nouvelles valeurs
sur de nouvelles tables,
ils se sacrifient l’avenir,
ils crucifient tout avenir d’humains ! »

—  Parle et brise-toi – cette parole de Zarathoustra qui m’a accompagnée lors de mon départ pour la France en 1964, m’a raccompagnée lors de mon retour en Corée, en 1979, comme si en quinze années d’absence l’astre était de retour au point d’où il était parti – cette parole, je l’ai adressée à moi-même en schibboleth avant de l’adresser aux autres, à tous ceux qui n’avaient même pas le droit de se taire. En posture de lettré, poète, calligraphe, peintre qui ne cesse de ponctuer le vide dans le chaos transfiguré en encre, j’ai déchargé mon lance-pierre dans mon encrier comme dans un agone pour provoquer l’entrechoquement des langues entre les langues d’origine altaïque et les langues d’origine indo-européenne, en quête d’une langue poétique à essarter au sortir du coréen, français, allemand.

—  La stratégie est puissamment belle, mais sûre elle ne l’est pas – ce recueil de « précipités alchimiques » articulé en « Rhétoriques » et « Rêveries d’une machine célibataire », recèle-t-il une énigme ? Quand les éditeurs du Nadir l’avaient composé en français, page après page, sur leur presse à épreuves, ils avaient remarqué que les voyelles ouvertes prédominaient. Or, en coréen, il y a maintes voyelles ouvertes. À mon insu, je parlerais à travers mon français mon coréen avec l’accent de ma mère, le grain de sa voix.

—  De hautes erres – cette architectonique s’offre au cœur du poète, ce lieu de recueil où se répondent le « je », le « tu », le « vous », autant que la cause d’un conciliabule entre un « je » et un « tu » qui vont s’éclipser pour que « Einer », l’Un se manifeste pour éblouir le troisième œil.

—  Traces erratiques / Irrfährten / Banghwanghan’n Butzakuk se récrit, s’écrit selon « la loi du chant » en français, allemand, coréen. Il se constelle en huit stations – Révolution, Psautier, Six comètes, Oniromancie, Scènes d’enfance, Contrescarpe, Ainsi s’en revient l’écho, Ainsi s’en retourne l’écho .
De  Parle et brise-toi en passant par  La stratégie est puissamment belle, mais sûre elle ne l’est pas , par  De hautes erres , jusqu’à Traces erratiques , cette destinerrance découle-t-elle d’un contre-courant où s’intriquent, tel l’Ister-Danube de Hölderlin, ce fleuve binominal, l’un dans l’autre, l’un d’entre l’autre, au rebours du pur « Außereinander » spatial, l’un hors l’autre, rapport surdimensionnel du propre, « Eigenes » et de l’étranger, « Fremdes » ?

Météorite

Entre l’Extrême-Orient
et l’Extrême-Occident
Mercure - Soleil - Vénus
s’intriquent
avec
Mars - Saturne - Uranus
plantant l’aiguille
entre le Suprême Assaut
et le Suprême Gouffre.

Pourpre était la couleur de sa robe

Elle descend la pourpre, où le soleil pesant et libre
s’abat sur la gorge, elle s’en va au loin, où le
vent libre et sévère balaie la plaine, elle quitte les
collines de la Cité du Soleil, où la nef des fous
gauchement s’arrime, elle mue et ouvre
trois portes :
Elle devint espace.
Elle devint temps.
Elle devint caverne.


En plein été, le ciel étoilé descendait
jusqu’à nos simples nattes. Le chant des grenouilles
s’élevait des rizières,
nul vent dans les clochettes.



Points cardinaux

Il fut précipité dans le vide. Il tombait, s’accrochait au vide. Il était entre la vie et la mort, lorsqu’il est né. Il regardait par-delà son destin :

Prenant le ciel pour toit,
mon sort est d’errer.
Est, Ouest, Sud, Nord, dans le vent
pas un endroit où aller…
Mon sort de vivre
sur un sol étranger, pourquoi
n’ai-je pas su qu’il en serait ainsi ?

Sa mère retenait le corps de l’enfant qui s’éloignait. Il était tantôt de feu, tantôt de glace, entre la vie et la mort. Sa mère avait oublié depuis longtemps l’alternance du jour et de la nuit. Autour d’elle, il n’y avait que le vide. Le petit corps était recroquevillé dans ses bras. Elle priait sans relâche, entre la veille et le sommeil. Lorsqu’elle rouvrit ses yeux, l’enfant respirait. La mort se retirant du corps de l’enfant – mon père – elle a vu le miracle s’accomplir.

*

« Babel de Corée » revisite le proème de Kza Han naguère paru dans les Cahiers du CERCI, n° 2, juin 2007 (Université de Nantes, meet Saint Nazaire) : « L’écriture à l’épreuve du cosmopolitisme », sous la direction de Françoise Garnier et Natalie Noyaret.

Cette tour de Babel se poursuit par le poème « Six comètes » de Kza Han, à lire sur le Forum des marxistes révolutionnaires : « En poésie, la parole est libre ». Sur ce site, un lien renvoie à la revue en ligne Variations, qui renvoie derechef aux Douze corps célestes de Kza Han, dans TK-21 n° 18 : http://forummarxiste.forum-actif.net/t2838-poesie#80794/ Autour de Babel, cf. le film d’Alexander Kluge Die Entstehung der Zivilisation. Paradies und Terror und das Prinzip Stadt / La naissance de la civilisation. Paradis et terreur et le principe Cité (2014) : http://www.dctp.tv/filme/hkw-entstehung-zivilisation/

Oskar Negt /Alexander Kluge, Öffentlichkeit und Erfahrung. Zur Organisations- analyse von bürgerlicher und proletarischer Öffentlichkeit, édition suhrkamp 1973, p. 450-455.

Pour l’état de vigilance que signifie « égrégore », cf. Pierre Mabille, Égrégores ou la vie des civilisations (1938), Le Sagittaire, Paris, 1977 : « J’appelle égrégore, mot utilisé jadis par les hermétistes, le groupe humain doté d’une personnalité différente de celle des individus qui le forment. […] J’indique aussitôt que la condition indispensable, quoique insuffisante, réside dans un choc émotif puissant. Pour employer le vocabulaire chimique, je dis que la synthèse nécessite une action énergétique intense. » (p. 64)