vendredi 28 juin 2019

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Ah, cruelle ballade ! — Gloire à Lui ! — Voir l’avenir

, Joël Roussiez

À l’ombre d’une grotte tout en haut d’une falaise, un homme psalmodiait la prière à son dieu.

Ah, cruelle ballade ! (Le Tasse)

Tout en haut de la colline, on voyait bien les cavaliers du chef Holan qui s’affairaient autour du puits. Les chevaux étaient nerveux, des hyènes circulaient entre les buissons épineux, la nuit allait bientôt tomber… Ils sont venus conquérir, les frères de Mongolie, les voici à nos portes, les ouvrirons-nous ? Chante petit le couplet où Assan rencontre la belle Aïsha : voyant de ses yeux ce qu’il vit, il en fut ébloui…

Maître, il y eut entre-temps de nombreux carnages. La guerre dura cinq ans et chacun eut l’occasion d’entendre parler des autres, en bien, en mal, les bavardages, le récit des exploits et des cruautés furent entendus. Assan trancha quelques têtes de Princes : est-ce un exploit ? Aïsha repoussa dix échelles d’assaut, cela ne vaut-il pas mieux ? Qui défend voit ce qui l’agresse, qui attaque voit ce qui l’empêche, tous deux voient l’ennemi dans ce qui lui est pénible. Les yeux voient les yeux, souffrance de la victime, méchanceté du bourreau, chacun semble l’apercevoir dans le regard farouche. Mais soudain, « soudain, dit la fable, Aïsha vit Assan, Assan Aïsha… » et laissant tomber les mains chaudes du combat, ils s’emmurent de ce qui éblouit… Une voie n’est pas offerte aux rencontres intempestives, gare aux embûches qui piègent l’animal échauffé ! … Voici le cheval solide, la clef de la porte dérobée, le silence de la nuit. Halte-là, on ne passe pas ! Mais on passe quand même : une âme craint-elle les assauts des armes ?... La bataille fait rage mais ils sont loin, les amants incongrus, amoureux de leurs fuite en supplément de leur éblouissement. Cependant le chef Holan cherche son capitaine : Assan enfui, est-ce possible !

Deux cavaliers farouches s’affairent autour du puits. Le couple les voit d’une cache derrière les buissons. Des hyènes dérangées alertent les cavaliers, les cavaliers, « saisissant monture et sabre » dit la fable, se précipitent et deux têtes tranchées sont bientôt dans le panier des jolis exploits…

Gloire à Lui !

À l’ombre d’une grotte tout en haut d’une falaise, un homme psalmodiait la prière à son dieu. Un chien hurlait aux notes stridentes de son instrument et devant eux s’étendait le désert immense. Le soleil chauffait durement, on dormait sous les tentes d’un campement entre deux dunes et les chameaux paissaient près d’un puits à quelques kilomètres… Alors le vent se leva, les chameaux rentrèrent et le chien cessa ses hurlements tandis qu’on arrimait les tentes. Est-ce au pouvoir de ton dieu de changer le temps ?... Le ciel s’assombrit et le sable se souleva, il tournoya dans la tempête qui se déchaîna et malgré l’habitude, on craignit d’être là.

Le chant de l’homme, sa prière, se perdit dans les bourrasques quand un bêlement distinct parvint jusqu’aux tentes que personne ne quitta. Qui veut sa perte cherche le danger ! « Le mouton d’Ali ! Inch’Allah ! ». La tempête s’enrageait contre la falaise cinglant à l’émeri des sables le roc endurci et l’homme toujours psalmodiant s’agrippa à la chaîne qui le reliait au monde. Quelle imprudence ! Il descendit le long de la paroi et comme il présentait son dos au vent, il pouvait chanter encore : ô puissances de désastre, je sais qui commande vos rages ? Un sourire était-il sur ses lèvres ? … La chaîne balançait fortement le long de l’aplomb dangereux, le mouton bêlait, les dunes se déplaçaient imperceptiblement, un tourbillon harcelait férocement la falaise. Et le mouton bêlant avançait obstinément sous des pluies de sable sec vers un petit refuge, une excavation minuscule où poussaient quelques herbes. Et l’homme qui ne le voyait pas et ne l’entendait plus chantait pourtant : il est venu le Sauveur !

Puis la tempête cessa, on vint des tentes et, contournant le vieux fou à genoux dans le sable, on l’entendit encore qui psalmodiait : le Sauveur l’a sauvé, gloire à Lui ! Et le sable glissait sous lui comme un petit ruisseau tandis que le mouton d’Ali, de lui-même contournait les bergers et filait en bêlant rejoindre derrière eux le troupeau affairé.

Voir l’avenir

À craindre ce qui vient, comme prostrée dans sa maison, la belle Adega ne se nourrissait que très peu et maigrissait. Une âme qui s’étouffe et se retourne contre elle, suscite la pitié et nombreuses furent les bonnes gens à venir la secourir. Cependant à la nourriture, elle ne touchait guère et sans être en pleur gardait un visage triste. De si jolis yeux, des yeux de violettes, avait dit un passant, entre les cernes et la fatigue, provoquaient des sentiments confus d’admiration et de crainte et c’est probablement pour lutter contre cette confusion qu’on s’affairait autour d’elle à dissiper dans la pénombre sa dégradation. Éliminer le lointain passé fait aisément croire qu’on s’émancipe et s’ouvre un présent meilleur mais quand c’est l’avenir devant soi qu’il faut refuser, le présent se dérobe alors sans retard et le temps ne passe plus. Ainsi la nuit, le jour, Adega en vint à ne plus les distinguer et ses beaux yeux eurent la fixité de ceux qui ne voient plus…

Longtemps après ce qu’elle nommait sa prostration, Adega eut ce regard un peu flou qui troublait l’harmonie de son visage. Elle racontait que s’efforçant alors à ne pas ciller sous la lumière du soleil, elle avait senti « comme un muscle qui lâche » … Elle avait repris le cours des choses ordinaires « c’était un jour gris, je suis sortie ». Dans une flaque où miroitait le ciel, une bête se noyait, Agada dit à son ami : « que le soleil dût un jour disparaître m’avait conduit à quelque pensée mystique : le tout, le rien, le presque aussi, et ces mots m’avaient en quelque sorte envahie… » De petits scarabées flottaient dans l’iris pâli de ses yeux. Et tous deux contemplant les lointains dont l’incertitude s’estompait poursuivaient la promenade dans le jour finissant. Ils ne s’embrassaient guère et vivaient sans malheur mais comme détachés parmi les joies discrètes et les plaisirs légers…

Illustrations : Eugène Fromentin.