lundi 2 décembre 2019

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À cet endroit-là !

L’artisan et l’assassin Fabienne Gaston-Dreyfus

, Fabienne Gaston-Dreyfus et Jean-Louis Poitevin

Le travail actuel de Fabienne Gaston-Dreyfus, des gouaches sur papier aux couleurs intenses, nous entraîne sur le terrain même de la peinture, là où elle se fait, là où elle s’exhibe, là où elle parvient à s’approcher d’elle-même. Ses œuvres sont présentées actuellement à la Galerie Jean Fournier.

Action

Il est aisé de s’apercevoir que la main qui peint les œuvres signées Fabienne Gaston-Dreyfus est une main active, forte, déterminée, capable d’insister là où il le faut pour parvenir à ses fins. Car, les peintres le savent, la main est le nom qu’ils donnent à une entité en partie autonome qui porte et accomplit une grande partie des gestes nécessaires à la réalisation d’une œuvre. Ici, elle répond à deux caractéristiques. Comme main elle est gauche, ou plutôt c’est la gauche, la droite ayant été abandonnée il y a plus de cinq ans pour complicité possible avec des forces répétitives susceptibles de conduire au royaume de la répétition facile. Elle est évidemment dotée d’un pinceau qu’elle utilise à « sa » manière, c’est-à-dire plutôt comme un marteau que comme un balai. Mais cette main, avant d’en venir aux coups, dessine au crayon ou au pinceau, c’est-à-dire qu’elle délimite un champ dans lequel, ensuite, elle va pouvoir se livrer à ses actions les plus voluptueusement sauvages. Et il y a le cerveau qui comme toujours va prendre le relais et assurer que les choses ne dérapent pas totalement, qu’un certain contrôle soit gardé sur l’ensemble de ce qui est en train d’advenir.

Une fois ce cadre posé, il importe de porter un premier regard sur les œuvres. Ce sont des gouaches fortement colorées ou pour le dire autrement des couleurs en proie à des manifestations intenses portées par une puissance d’expression maximale. Mais ce constat ne suffit pas pour appréhender tout ce qui est en train de se produire devant nous, sous nos yeux.

Couleurs

On aura tendance à dire la couleur, mais ce sont bien des couleurs qui animent les œuvres de Fabienne Gaston-Dreyfus, des couleurs franches, puissantes, des couleurs qui appartiennent à sa palette depuis longtemps mais qui, à cause du passage de l’huile à la gouache, semblent devenues plus profondes, plus violentes même, alors que, pourtant, les tons sont plutôt doux. Et ces couleurs sont le véritable point de départ, la véritable source des impulsions qui vont traverser le corps de l’artiste pour venir s’inscrire sur le blanc du papier. Au commencement il y a la palette, la gamme des couleurs. Puis il y a une sorte de choix, un instant qui fait que la balance du jour penche vers telle ou telle couleur. Cette couleur, alors, donne le « la ». Autant dire qu’une fois choisie, au hasard de l’état psychique de l’instant donc, elle produit une résonance dans l’esprit de celle qui tient les pinceaux et c’est cette résonance qui va constituer le véritable point de départ de l’œuvre à venir.

Ici, d’une certain manière, il faut prendre acte du fait que c’est plus la couleur qui pense que l’artiste. Elle, elle se contente d’abord de suivre son impulsion, puis elle emboîte le pas à la tonalité qu’a fait éclore en elle le choix de la couleur. Mais « se contenter » implique un ensemble de choses essentielles. Il s’agit de se laisser littéralement transporter par l’impulsion qui remonte à travers le corps et le fait à la fois bouger, agir, danser, et à travers tous ces phénomènes physiques à la limite du contrôlable, parcourir le vide, brasser l’air et finalement inventer son espace. Mais cette danse du corps se fait pinceau à la main. Et sur la toile l’action change de statut et de fonction. Elle devient celle de définir un espace, celui que le dessin va faire apparaître sur le papier. C’est une sorte de champ ou si l’on veut une zone, la future zone que va investir la seconde phase de l’action de peindre.

Un regard sur la couleur, un choix, l’apparition d’une forme, il reste désormais à accomplir les gestes à mettre en œuvre et en scène l’énergie nécessaire à l’accomplissement de la tâche qui va aboutir à une peinture littéralement « haute en couleurs » !

On l’a compris, ici c’est la couleur qui donne l’impulsion et c’est l’action qui porte la pensée picturale à son accomplissement. Pourtant, ce n’est pas la seule chose qu’il y a à voir dans le travail de Fabienne Gaston-Dreyfus. Ce qui est visible sur chaque feuille de papier blanc nous parle aussi d’autre chose qui est à la fois le prolongement manifeste de l’action et son dépassement, sa projection dans une autre strate, celle d’une pensée proprement picturale.

Du lieu et de la peinture

Traversant toute la problématique de l’image depuis plus de deux millénaires, des questions sont posées aux images, aujourd’hui encore. L’une d’entre elles concerne son lieu. Jean-Louis Schefer le rappelle au début de L’image et l’occident, dans le chapitre « Crise » : « Tous les débats de la fin de l’antiquité sur le fond de l’image (sa teneur, son pouvoir, l’idée d’un portrait de l’âme, les traits de caractère) tiennent régulièrement à l’idée du semblant et du simulacre (qui est une image inversée en miroir – expressa sicut in speculo, dans le texte carolingien qui reprend, sur ce point, l’expression de Lucrèce : le simulacre est une figure en miroir ; elle est « exprimée » par le miroir ; c’est de plus une figure volante : elle n’a pas de lieu, et inverse, comme une empreinte dans la cire). » (Op. cit., Éditions P.O.L, p. 26-27).

Et, à n’en pas douter, consciemment ou simplement par un effet d’infusion culturelle, Fabienne Gaston-Dreyfus rencontre certains de ces points problématiques dans sa pratique et finit par s’emparer de certains enjeux de manière hardie et déterminée. Dans les œuvres qu’elle présente ici, il est impossible de ne pas voir et comprendre que c’est le lieu qui à la fois s’impose et fait question, ou plus exactement qui est questionné. Mais questionner ici, ce n’est pas jouer à se perdre et s’amuser du semblant. Non, tout au contraire. Ici, c’est bien de laisser monter en soi et à travers soi une question et d’en débattre les armes à la main.

Et c’est dans cette lutte à la mort à la vie que le pinceau se fait à la fois traceur de ligne, c’est-à-dire l’instrument de délimitation d’un espace, d’une zone, d’un terrain, d’un lieu donc, et marteau, autrement dit instrument de frappe, de marquage, de tentative de prise de contrôle sur une territoire et d’instrument permettant aussi d’effacer des traces et d’ouvrir des lignes de fuite.

C’est dans cette dualité constitutive de ces gestes convoquant des forces devant parvenir à l’expression, que se joue donc, avec sérieux et sévérité mais aussi avec entrain et détermination, la peinture de Fabienne Gaston-Dreyfus.

Que voit-on en effet sur la plupart de ces gouaches ? Des formes nettement dessinées, qui peuvent évoquer les murs d’une ville, les murs qui entourent un grand château, bref un territoire mais qui n’est pas mis en scène avec le sérieux que l’on devrait avoir si l’on voulait en représenter un. Ces dessins sont donc des zones de peinture dont la fonction est manifestement d’accueillir des éléments qui ne sont, eux, rien d’autre que des coups de pinceaux posés côte à côte comme on martèlerait une surface avec un marteau. Ces coups de pinceaux forment de petites séries, des ensembles instables de couleur qui recouvrent de probables tentatives antérieures de remplir l’espace que le dessin a fait naître.

Ce jeu de superpositions conduit d’une part à l’émergence de densités variables contenues dans l’espace délimité de la forme et d’autre part il peut donner lieu à des dépassements, des sorties picturales du pinceau qui semble être parti faire un tour en dehors de la limite. Ces lignes de fuite indiquent qu’ici la force d’une couleur a en quelque sorte imposé sa loi et dépassé les bornes.

Mais il y a plus. Souvent aussi la forme est elle-même contenue dans une forme neutre à tendance rectangulaire quand le territoire, le lieu, lui, est d’une forme toujours un peu bizarre, non géométrique. Ce cadre peint détermine la vision que l’on a de la forme et inscrit le lieu dans un autre espace, absolument pictural. La peinture redouble le geste de peindre qui lui-même semble tenter de revenir à sa source, la couleur.

Dans d’autres œuvres, la règle semble un peu différente. On voit par exemple un fond non délimité par des lignes. Le fond se fait nuage et ce sont les seuls coups de pinceaux qui assurent la cohérence du tout, révélant ainsi un peu de la règle qui fonctionne ailleurs à l’intérieur des formes.

À cet endroit-là

On le comprend, une sorte de jeu s’est mis en place et s’est imposé à l’artiste, ce qui l’a conduite à accepter des règles qu’elle n’avait pas réellement choisies mais avec lesquelles elle accepte de continuer de peindre. Et ce qui se produit ne peut que la ravir. En effet, le pinceau, tenu par ces règles qui se sont inventées à mesure qu’il faisait sortir l’espace du néant, ce pinceau s’est aussi imposé comme le penseur de l’acte dont il était à la fois l’instrument et l’acteur. Le pinceau a mis en scène une pensée de peinture en jouant autour de la tension qui s’est mise en place entre le dehors d’une forme et le dehors d’un cadre, entre les limites d’un lieu et le hors limite induit par une sortie de l’espace imposé. Ce pinceau n’est pas seulement ici l’objet dont se sert l’artiste mais le vecteur de la couleur qui se sert de l’artiste pour mettre en scène une nouvelle apparition d’elle-même sur la scène de l’art.

Alors nous commençons à comprendre ce que nous voyons. Un corps agissant, s’éveillant à partir de l’émotion que fait se lever en lui la couleur, déploie ses puissances intérieures en jouant avec l’instrument qu’est le pinceau qui finit par prendre le dessus, devenant en quelque sorte autonome et ouvrant ainsi à l’artiste qui le tient des horizons inattendus. Le dehors qui se révèle être une extension du dedans montre ainsi que le dedans n’est pas autre chose qu’une contraction du dehors.

Cette fois toutes les règles sont précisées : la peinture est ce qui advient dans un endroit quand couleur et corps se mettent en action de concert, produisant des lieux qui construisent ainsi des zones de pensée. La peinture est bien, et c’est ce que nous dit Fabienne Gaston-Dreyfus, ce qui advient précisément à cet endroit-là.

Exposition Fabienne Gaston-Dreyfus
L’artisan et l’assassin

Galerie Jean Fournier

Du 10 novembre 2019 au 18 janvier 2020
Du mardi au vendredi de 10 heures à 12 heures 30 et de 14 heures à 19 heures
Samedi 14 heures 19 heures
22 rue du Bac — 75007 Paris
Tél : 01 42 97 44 00
info@galerie-jeanfournier.com
https://www.galerie-jeanfournier.com