samedi 1er octobre 2016

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opticon

video de Ho Jaewoo, musique de Youjin Jun

, Jean-Louis Poitevin et Oh Jaewoo - 오재우

Loi des images, loi de l’état : note sur une forme contemporaine de schize : Un voyage à partir d’images impossibles au cœur de la centrale nucléaire de Göri, près de Busan, en Corée et une méditation sur ce que peuvent les images aujourd’hui.

Opticon

Cette œuvre de Ho Jaewoo a été évoquée largement dans l’article précédent, Logiconochronie XII, mais dans le cadre d’une analyse visant à évoquer les modalités de la présentation de la question nucléaire en relation avec des formes d’actualisation de notre croyance en un dieu absent.
En tant que telle, cette œuvre est aussi une démonstration efficace des capacités réciproques des pouvoirs publics d’occulter une réalité en la rendant en quelque sorte non visible dans le monde des images, au sens de celles que l’on peut trouver sur le net, et d’un artiste de parvenir, en jouant avec les codes visuels utilisés pour rendre impossible l’approche d’un lieu existant pourtant dans la réalité, à rendre non seulement cette occultation visible mais signifiante.
Ici, des images parviennent à faire percevoir et comprendre et donc à rendre visible ce qu’il est impossible ou interdit de montrer et cela par le seul biais d’images, entendons avec une bande musicale mais ans aucun commentaire.
L’arme utilisée, l’occultation sur une carte satellite de la centrale de Göri par l’état coréen devient le vecteur d’une démonstration par l’image de ce que le visible en tant que tel ne fait pas sens et moins encore lorsque ce visible est image et non l’objet d’une perception directe, mais bien la manière de le présenter, de le mettre en scène, bref de le scénariser.
Et Ho Jaewoo est un maître en la matière. Avec rien, ou presque, il parvient à rendre sensible, non pas l’absence, ici celle de la centrale sur les images satellites ou sur celles des rues enregistrée pour l’orientation à partir du net, mais bien le danger qu’elle représente tout entier. Ce danger est incarné par le silence qui porte ce film et le « rien à voir » qui en constitue sinon le sujet du moins l’objet visuel réel.
Ce que nous voyons ce sont donc les non-images qui apparaissent sur l’écran quand on tente de chercher sur le net cette centrale nucléaire et ce que l’on voit quand on s’en approche réellement, c’est-à-dire à peu près rien.
Cette vidéo nous donne à voir la flèche de nos ordinateurs tenter et tenter encore de faire apparaître cet objet et l’échec auquel cette quête est vouée. Nous cherchons et savons à la fois qu’il y a quelque chose là et que rien de ce qu’il y a n’est en fait véritablement visible. Nous sommes au cœur de la forme contemporaine de la schize et de la disjonction qui veut qu’en même il y ait et il n’y ait pas quelque chose. Et notre conception de la réalité comme notre conception de la logique sont ici battues en brèche.
Nous savons et constatons que nous ne pouvons rien voir, nous voyons et constatons qu’il n’y a rien à voir, nous comprenons et constatons qu’il n’y a rien à comprendre, sinon ce que tout cerveau humain se refuse à envisager : l’existence, à nos portes, du pire.
Le reste pourrait sembler une litanie, mais cette litanie est quand même un chant de mort distillé avec constance directement et indirectement par les images qui nous entourent, celles de la publicité comme celles des informations, celles qui sont visibles comme celles qui sont occultées ou cachées. Car le silence ou l’absence ne peuvent pas ne pas être perçus autrement que comme des trous dans l’image et un trou dans l’image est une sorte de trou dans la tête, on le sent même si on ne le voit pas.
Avec Opticon, Ho Jaewoo nous livre une méditation effective et efficace sur ce trou qui bée au milieu de notre système visuel général. Nous voyons non ps ce que ’on nous interdit de voir ni ce que l’on voudrait nous cacher mais le fait que nous savons et que nous ne voulons pas voir ni savoir.
Alors, en effet, vivre ne serait plus possible et c’est bien sur cet acharnement à vivre dont nous sommes tous les otages que jouent jusqu’à passer les limites et à nous entraîner au-delà de nous-mêmes aussi bien les états que les entreprises qui se servent et de nous et de notre environnement pour poursuivre leur œuvre.