mercredi 29 mai 2013

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White noise

, Haily Grenet

Le processus créatif suppose une participation active du regardeur, dès qu’il est en présence d’une œuvre d’art. Cependant dans quelle mesure expérimentons-nous vraiment l’art à partir du moment où les intellectuels sont impliqués dans ce processus ? Pour ce projet, il sera question de comprendre si la critique d’art et son besoin de conceptualisation ne parasite pas la relation entre l’esthète et l’artiste. A travers cette manipulation rhétorique non seulement le public perd le contact avec les œuvres, mais l’artiste aussi.

Au lieu de nous stimuler, les commentaires et autres interprétations nous enferment dans une certaine idée de l’art communément admise et acceptée par tous.

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Voyon KIM

En avril 1957, Marcel Duchamp affirmait que l’acte créatif n’est pas opéré par l’artiste seul ; c’est le regardeur qui active l’œuvre par sa présence, sa volonté de comprendre et d’interpréter celle-ci [1]. Par cette affirmation, Duchamp donne au spectateur une place prépondérante dans le processus artistique. Est-il encore pertinent de les penser avec un rôle clef au vu de l’abondance d’écrits et de commentaires sur l’art ? Peut-on envisager une activité de la part du spectateur dans la mesure où il écoute ce qui lui est murmuré, dit par une autre figure, à savoir le critique, le curator, le théoricien, l’historien de l’art ou le journaliste, c’est-à-dire ce personnage dont nous attendons une parole, un commentaire ? Avant de poursuivre arrêtons-nous pour revenir sur ce que nous entendons par « interprétation donnée par les intellectuels ». De manière générale, ce projet entend explorer les thèmes de la communication et de la non-communication dans le processus créatif. Il s’agit de comprendre comment la communication évolue entre trois temps : celui où l’artiste crée et est face à son travail, le moment où l’institution, personnifiée par l’intellectuel, regarde l’oeuvre avant de finalement la donner à voir au spectateur.

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Jean Boîtes Editions

Ce projet souhaite se concentrer sur le rôle de l’intellectuel afin de comprendre sa position et l’importance de sa contribution dans le processus créatif duchampien, dans le but de s’interroger sur ce qu’il produira comme effet sur l’esthète.

Il semble que nous pouvons parler de guide lorsque nous abordons l’univers de la critique d’art. Nous pourrions pousser la comparaison de la parole des intellectuels, aux règles d’un jeu particulièrement codifié et contrôlant. En ce sens, il est légitime de se demander si le spectateur a une place active et acceptée dans le processus, si et seulement si il « poursuit » les règles du jeu données, voire imposées, par la théorie.

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Jongbuhm Kim

Dans Contre l’interprétation 2 Susan Sontag arguait avec virulence, que le phénomène d’interprétation était non seulement une menace pour la relation art – spectateur, mais également dans la relation de l’artiste face à son propre travail. L’interprétation comme règles du jeu dans le monde de l’art contemporain se transforme en guide, mais surtout s’approprie l’œuvre d’art. D’une vision de communication parfaite entre les trois personnages que nous évoquions précédemment, nous basculons vers une fiction. Cependant, comment le spectateur expérimente-t-il pleinement le sensible, s’il se retrouve influencé et comme parasité par les commentaires, les informations données par l’autorité intellectuelle ? De plus, l’œuvre est-elle réellement achevée si l’expérience est influencée ? L’interprétation de l’art pousse-t-elle le spectateur à découvrir quelque chose ou n’est-elle juste qu’un guide touristique, une sorte de mimesis lui donnant l’illusion de détenir un quelconque savoir [2] ?

Dans le domaine sonore, le bruit blanc est un signal à faible densité spectrale. L’impression entendue lorsque l’on y est attentif est celle d’un souffle, d’un bruit de fond. Perçu comme un grésillement ou comme un son apaisant, il peut prendre différents aspects, mais sa particularité réside dans le fait qu’il est toujours présent. Persistant, il est comme un parasitage sonore. Il a été démontré que la diffusion de bruits blancs dans une pièce induit voire facilite le sommeil, installe le cerveau dans un état où il peut à peine contrôler le corps.

JPEGCe projet entend voir les bruits de blancs comme une métaphore de l’interprétation et de la critique d’art. Ces petits bruits qui peuplent notre environnement sonore sont comme les discussions, les textes qui accompagnent les œuvres. Malgré leurs intentions officiellement médiatrices, ils n’en demeurent pas moins des obstacles.
En un sens, ils gênent la participation active du spectateur dans le processus créatif. Mais si le spectateur n’achève pas la boucle de l’acte créatif duchampien en activant de lui-même l’œuvre d’art – entendons sans « aide » ou guide, le risque n’est il pas de penser que l’œuvre risque d’être déviée de son sens premier. Dans ce travail, il sera question de comprendre si la critique d’art et son besoin de conceptualisation ne parasitent pas plus la relation entre l’esthète et l’artiste. À travers cette manipulation rhétorique non seulement le public perd le contact avec les œuvres, mais l’artiste aussi. Au lieu de nous stimuler, les commentaires et autres interprétations nous enferment dans une certaine idée de l’art communément admise et acceptée par tous.

JPEGL’exposition proposée ici, est à envisager comme une étude. L’exploration de ces questions permettra de construire de nouveaux ponts et relations - entre les trois pôles précédemment évoqués – à l’instar des grandes expériences de psycho-sociologies du XXe siècle [3], et les spectateurs seront poussés, incités à expérimenter des états qu’ils ne sont pas habitués à explorer dans une institution culturelle. Le projet entend conduire volontairement le spectateur à travers une expérience sensorielle. Au-delà du fait que le spectateur prendra conscience d’enjeux conceptuels par les sens, c’est la pratique curatoriale institutionnelle qui sera interrogée également à cette occasion.

L’enjeu de cette exposition sera de garder le débat sur la réception de l’art contemporain vivant et tenace. Ainsi, ce projet ne se veut pas comme une réponse figée. Au contraire il invite à la réflexion et au questionnement. Tout verdict concernant ce que l’interprétation doit ou ne doit pas être sera laissé en suspend.

JPEGPour parvenir à cet effet, ce sont les œuvres choisies pour le projet qui deviendront un enjeu pour le spectateur lorsqu’il réceptionnera un travail d’art contemporain. Il sera nécessaire de travailler sur différents supports, formes, média. Comme les bruits blancs sont la métaphore filée de l’exposition, les œuvres choisies sont celles d’artistes qui refusent de se soumettre à cette tendance quasi herméneutique qu’est l’interprétation. Ce sera l’occasion de montrer des œuvres qui n’acceptent pas la place que s’est octroyée l’institution.

Ces œuvres pensées comme sourdes-muettes s’amusent des principes premiers de la médiation culturelle. Ironiquement elles communiquent par un manque de communication. Cependant, cet absence de discours fonctionne comme à travers des provocations directes et amusées, par une sorte de pied de nez à l’institution. Elles deviennent un objet de tentation et de désir pour les intellectuels. La tentation de construire un discours, une communication, de l’information, de parler de…

La liste des artistes se compose pour le moment de Sora Kim, Koug Hum Kim, Voyon Kim, Lim Shengen, Monica Gallab, Maxime Chanson et d’une maison d’édition parisienne, Jean Boites Edition.
Toutes ces productions entendent à leur manière détruire ou reconstruire un langage sur l’art via leurs formes, leurs non-sens, ou ce qu’elles refusent de dire.
À cette occasion Voyon Kim présentera une performance inédite dont l’objet contribuera à appuyer la réflexion sur la place de l’information et de la communication. Pensée comme libre de l’emprise et de l’impact de l’institution et performée comme telle, l’œuvre poussera l’expérience plus loin.

L’ensemble de l’exposition devra désorienter le spectateur pendant sa visite. Ainsi il s’agira de perdre le spectateur, afin de lui faire prendre conscience, ou en tout cas de le rendre plus sceptique, du rôle de l’institution. Ce projet confrontera les œuvres muettes à un important nombre d’informations de façon à provoquer une forme d’hypertrophie de l’information. Harcelé par une hyper-communication, le regardeur, par effet de contraste, s’en trouvera isolé et égaré. C’est à ce moment de solitude que le véritable enjeu de l’exposition aura lieu.
Pour parvenir à cet effet plus facilement, l’astuce sera de jouer avec une parole qui tend à l’humour, voire à la limite du grotesque. Par cette touche jouant sur le ridicule, le spectateur se rendra compte que l’on se joue de lui. Pour Jacques Rancière, même si le dramaturge ou l’acteur ne savent pas exactement ce qu’ils veulent que le public fasse, ils savent néanmoins qu’ils veulent le faire passer d’un état de passivité à un état de réactivité face à ce qu’il regarde [4].

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Sora KIM

Au moment où je présente ce projet, je ne peux que vous faire imaginer ce que les visiteurs expérimenteront. Il sera possible d’envisager de situer près des œuvres d’art des surveillants de salle. Ce sera d’ailleurs ce sur quoi la performance va jouer. Sur une estrade, sorte de scène, il aura, tout comme le cartel, une fonction d’information basique, puis, plus le surveillant continuera sa récitation, plus elle se fera complexe, irrationnelle voir incompréhensible. Perdu dans un flot de paroles qui ne veulent rien dire, le discours apparaîtra dénué de sens, car le spectateur n’y sera plus attentif, il n’écoutera plus, il ne sera plus réceptif à ces bruits blancs.

Sur un plan plus personnel, ce projet a aussi pour but d’interroger, non sans humour, ma propre éducation universitaire.
JPEGAvec un appel à projet comme celui que propose le centre Art Sonje, à Séoul, le rôle du curator et de ses pratiques est volontairement appelé à être transformé. C’est la raison pour laquelle ce projet prend le parti de se penser comme une expérience. Le public sera invité ou forcé à mettre de côté l’interprétation. Malgré une volonté d’attirer un grand public, les cœurs de cible de ce projet sont les acteurs du monde de l’art. L’expérience permettra de poursuivre une réflexion sur la manière d’initier un public à des œuvres d’art, afin que le public reprenne pleinement et individuellement sa place active au sein du processus créatif duchampien. Enfin, le fait de proposer ce projet basé sur la notion de communication et d’information en art en tant qu’étrangère et néophyte dans la langue coréenne, sera une opportunité de renforcer ce débat et d’échanger encore plus sur le monde de l’art contemporain globalisé.
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Notes

[1LEBEL, Robert, Marcel Duchamp, Grove Press, New York, 1959, pp 77-78

[2SONTAG, Susan, Against Interpretation and Other Essays, compilations de notes et essais, Ed. Farrar, Straus & Giroux, United States, 1966.

[3MILGRAM, Stanley, Milgram Experiment, 1961 et ZIMBARDO, Philip, The Stanford Prison Study, 1971. Ces deux expériences se sont concentrées entre autre sur la figure d’autorité.

[4RANCIERE, Jacques, Le Spectateur Emancipé, La fabrique ed. Paris, 2008