mardi 27 mai 2014

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Karine Maussière regarde le monde avec des yeux de voyageuse transtemporelle. Elle jette ses yeux vers le grand dehors paysager, celui qui s’étale aux marges du monde urbain et qui est peuplé de ces ruines jeunes dont elle semble être tombée amoureuse.

Partition

Pour rendre compte de leur énigmatique présence terrestre, elle réalise des polaroïds rectangulaires en couleur. Tout bâtiment est un monument. Pour le regarder elle se met face à lui. Il semble qu’elle l’appréhende comme un monstre qui serait à la fois cadavre et fantôme. En d’autres termes, elle « voit ». Mais comment partager cette voyance ?

Elle a trouvé un moyen simple, qui consiste à répéter la prise de vue avec un certain décalage et ainsi à découper l’objet en deux ou trois morceaux qu’elle réassocie ensuite au moment de la présentation. Il s’agit moins de produire un effet de bougé que de faire fonctionner le processus régulateur interne dont nous sommes tous dotés qui tend spontanément à unifier ce qui appartient à un même corps. Là-dessus pas de doute, chaque image parle du même bâtiment. En voyant en même temps deux ou trois images, jamais plus, agencées de telle manière qu’elles se chevauchent ou se recouvrent partiellement, on perçoit l’enjeu, les faire se répondre musicalement. C’est une partition qu’elle écrit, la partition du mouvement intime du temps.

Guerre

La guerre est perdue d’avance. Nous le savons. Les constructions humaines ne dureront pas autant que durera l’éternité incalculable de la terre. Elles se dressent fières dans le paysage nu. Mais aussi, elles s’effondrent, lentes, dans le paysage oublié dont elles sont devenu le signe. Il faudrait dire, elles se dressaient, car ce sont déjà des ruines, et elle s’effondreront, car elle tiennent encore.

L’agencement en diptyques et en triptyques de ces images frontales sont celles d’un chaos qui s’avance. Ces prises du vue qui tanguent, évoquent le conflit entre l’homme et la terre, l’inhospitalière terre, cette boule instable qui tremble et s’agite et fait bouger tout ce qui est posé sur elle jusqu’à ce que cela choie. Tout, dans ces agencements d’images, dit la terre qui tremble.

La puissance du chaos est celle de la terre en ce qu’elle est peuplée de forces incommensurables comparées à celles, ridicules, que l’homme mobilise pour élever ses lignes droites et tenter de piquer le ciel. La puissance du chaos hante ces bâtiments comme leur ombre.

Voyance

Ce que Karine Maussière « voit », c’est moins le travail de sape du temps, que la forme intime de la puissance de la terre qui s’accommode mieux des ruines que des hommes. Ce qu’elle « voit », c’est l’avant et l’après du monde qu’elle rassemble en un regard bougé dans l’instant du rêve, celui qui fait que nous imaginons que le temps existe et passe.

Ces images disent le battement d’un cœur dans le souvenir fragile qu’elle a d’elle-même, cette ruine qui s’effondre. Si cette intensité peut être atteinte par de si simples images, c’est que Karine Maussière accomplit à travers ces séries un véritable renversement. Elle ne dit pas le passage du temps qui use les constructions de l’homme, elle montre le devenir paysage de tout ce qui est, a été et sera jamais construit.

La frontalité de ses prises de vues décalées et leur agencement en série produit un effet remarquable. Le contexte s’absente. Tout ce qui est à voir se tient dans le bâtiment et la relation entre les images décalées. Et ce qui est à voir est l’assomption de l’épuisement, le devenir monde du bâti qui s’effondre, la poésie irrécusable d’une fin du monde différée. Ainsi, portes éclatées, fenêtres comme des entailles de nuit dans la surexposition du jour, ouvertures comme des meurtrières, toits disjoints, carcasses élimées, les bâtiments photographiés par Karine Maussière disent l’attente insatiable, le tremblement pérenne de la terre et le devenir fantôme du réel.

On a longtemps cherché dans les plis du corps les vagues énigmatiques du paysage. Karine Maussière renverse cette proposition, en montrant dans les cassures des maisons de l’homme, l’emprise spectrale du paysage d’avant le temps. Sous nos yeux, l’histoire se contracte pour rejoindre dans un futur inaccédé la trame de son passé immémorial.

Projet réalisé dans le cadre d’une résidence produite par Art cade galerie des Grands Bains douches.