lundi 1er mai 2017

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Voyage à Leipzig — VII / VII

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, Alain Coelho

Le voyage n’était qu’un épisode, dans la plus vaste, dans l’éternelle, dans l’impossible quête d’un centre dans les choses, d’une réalité fixe dans un centre des choses, qui flotte et se meut.

Le voyage certes nous change, pas tant que nous ayons vu des choses étrangères, majeures parfois, comme furent pour moi Prague jadis, ou Sérékunda en Afrique, ou Le Caire, ou encore le scintillement premier du Jourdain près de l’antique Jéricho, et qui prendront place au fond dans cette sorte de nécropole intérieure, belle et parée, qu’est notre vie qui se poursuit. Mais plutôt parce que, à chaque instant, à l’angle de chaque rue retrouvée pour quelques jours ou pour quelques semaines, dans chaque magasin, découvrant des saveurs nouvelles en mangeant, nous tenant à chaque fenêtre chaque jour pour regarder dehors un même lieu pendant quelques heures ou pendant quelques semaines, attentif aux mots de cette langue qui n’est pas la nôtre, nos journées en réalité ont commencé d’arpenter d’autres voies, de suivre d’autres sonorités, d’autres gestes, d’autres esquisses de notre vie et dont l’ingénieux charme était pour nous de tenter de nous fondre dans le flux, impératif et merveilleux, du présent des vivants où nous sommes. Et cependant nous rentrons. Nous emportons avec nous ces immensités d’un instant dans le dédale des trajets et des jours, reliques et déjà effigies anciennes. Pour moi, cette fois, ce fut Leipzig, et Bach, et Dresde, et leurs merveilleux détours que furent Iéna, ou Weimar ou Erfurt.

Alors, comme un langage millénaire imprimé dans notre être, ce sont les « détails » du voyage qui ont eu parfois la plus vaste des formes. Et nous comprenons bien, songeant à ces étranges frères malhabiles d’un instant, que l’observation de l’arrivée d’un personnage de Thomas Mann à Venise, ou du jeune Karl Rossmann de Kafka en Amérique, ouvrait sur l’immensité des romans tout autant que sur la substance des corps.

Termites resplendissants, mystiques de l’air, du corps, des pierres et de leur célébration mêlée, artistes et anges tombés de la géométrie des ruches et cosmonautes enfin, les hommes édifiaient des cités. Et les cités en retour enchevêtraient leurs formes d’exister dans le cerveau et sur la peau des hommes. Ainsi font les images et tous les langages. Les vies et les mouvements font des cercles sur ces repères consacrés, les gestes reviennent sur les autels laissés et chaque jour retrouvés. Les cités se rechangent en regards, en impressions, en pensées et en autres cités encore, parfois nouvelles, fluides et mouvantes, parfois fixes et figées qui se tissent et se retissent encore dans le cerveau des vivants. C’est comme l’appui d’une main imprimée sur la paroi dans un abri sous roche, peint dans un avant de l’histoire et dans un temps magdalénien – était-ce Font-de-Gaume en Dordogne ? – et d’où, appuyé sur le même pourtour de la main laissée, rayonnent les univers et les angles entrevus, là, au large, dehors, l’immensité du grand monde extérieur et ses entrées dressées dans l’esprit et ses seuils. Alors, et pour le fond aussi de leurs obscurités, les hommes croient aux images comme ils croient aux cités en tant que niches, que palais, que toiles tissées, que rues, places, dalles, asphalte et goudron et trottoirs aujourd’hui, voitures, trains, et réel des réels édifié sur la terre.

Le train entre Erfurt et Leipzig, lors d’un trajet que j’effectuais seul. Il y eut le hasard de cet homme assis contre moi. Large, engoncé dans un vêtement de sport sombre et épais, une sorte d’ombre grande et de souffle attendant. Un incident – un contrôle, une large femme blonde en uniforme, sous son képi, au visage dilaté et étrangement réprobateur, composant une sorte de grimace pour demander les billets, offrant alors le masque involontaire d’un improbable Eward G. Robinson menaçant, dans quelque film d’Hollywood des années 1950 – nous lia. Toujours de tous côtés, partout, nous tentons d’échanger des regards comme de trouver un couloir. En parlant, tout l’être de l’homme s’animait dans sa retenue sombre, et cependant comme à jamais imperturbable. Les yeux clairs et petits, un large sourire, nous avons parlé en anglais, malhabile bien sûr, spécialement pour moi. Il était Syrien, ainsi qu’il me l’expliqua. Lui s’exprimait en arabe par bribes avec un groupe de femmes dans le wagon, traduisant simplement de l’allemand le montant des amendes ou des suppléments à régler, en anglais avec moi, en allemand enfin avec la femme contrôleur. Or, arrivé à sa destination sans doute, s’ébranlant pour quitter le wagon, il se leva, immense et lourd, très cérémonieux en même temps qu’un peu ridicule dans son épais survêtement de sport, étrangement libre cependant de n’avoir ni bagage, ni le moindre sac ni sachet dans la main, les bras ballants. Il me serra la main, me salua dans un franc et radieux sourire qu’il conclut d’un bienveillant et si étrange pour moi « Bonne chance en Allemagne ».

Bien sûr, la conscience de se tenir dans le centre historique d’une cité peut apparaître parfois comme un pan infime du monde, un écart volontaire si elle était pour nous d’abord un seuil d’immensité, une sorte de collection comme celle de papillons, cependant que c’est là que se tiennent en effet les ombres et les statues, et les formes de l’art, et les ombres de Nietzsche et Schiller à Weimar, et Novalis ou Hölderlin à Iéna, les façades médiévales et gothiques, les places anciennes, la fresque du Cortège des princes à Dresde, comme autant de pages de livres et de vies dans les belles et silencieuses et heureuses et pacifiées travées d’une bibliothèque. Se répondent là les détours des rues, les pavés anciens et les dalles des cours, le devant des églises, les collines aussi, les rivières et les vallons parfois, les beaux immeubles à colombages peints et la statue d’Athéna dans l’or du soir sur son socle, sorte de fontaine heureuse et colonne de pierre claire. Nous sentons certes que ce centre « historique » et fixe a des pourtours flottants, nous l’avons toujours su, délimités dans notre simple mouvement, dans la cécité propre à l’instinct de l’insecte de notre propre personne, dans nos connaissances préservées, belles et dérisoires parfois comme une maladie immune et heureuse, et nous nous y déployons comme dans une étrange et très libre immensité qui a la forme de notre vie. Nous passons en des salles, en des étages de notre être, comme dans le beau dédale retrouvé et intact de la cité de Dresde. Cela suffirait à une vie et à la connaissance, où les hommes et l’Histoire s’agitent, et perdent tant de temps. Et si nous sentons tout autour aussi que tout court, et bat, et vit d’une tout autre forme, nous n’y avons nulle adresse, nul repère et ni havre pour nous, et ni nom et ni tables gravées à nous parler et nous charmer encore, à l’image de cette insondable vie éclatante et cachée de l’immense quartier africain, sans existence reconnue et se mouvant comme un pays souverain et entier, dans l’immédiat pourtour de la vieille capitale de Lisbonne. Manière de provinces pourtant d’un temps et d’années à venir qui ne sont plus pour nous, d’authentiques confins alors de nos si littéraires jadis rivages des Syrtes, de la Zenta, de la Marina de Jünger ou du désert de Buzzati, avec tant de promesses et dans d’autres langages sans doute de sève et de vie souveraine, hors de notre portée, et dont nous sentons seulement, ces promesses d’ailleurs, qu’il n’est plus temps à présent pour nous de les tenir.

Le sens pratique en Allemagne modifie les wagons eux-mêmes des trains, leur donnant l’excavation obligée de plateformes mutantes. Elles seront nécessaires pour aligner les très nombreux vélos qui seront enfourchés, pour « un corps sain » au sortir des compartiments. C’est l’exercice d’un sentiment particulier de la nature et des objets, quelquefois étranger aux Latins. S’y renvoient – hors Berlin qui est une cité d’êtres passant et pas encore semble-t-il de lieux fixes – les collines, les vals, les montagnes, les routes et les bois de pins, les tilleuls, les vastes pelouses, les bords de rivières, les noyers et les chênes, les larges coteaux et les routes. C’est comme un air à prendre, une nourriture à saisir (et l’on ne peut chasser tout à fait la soudaine semblance un instant d’une tentative de parents, à échelle d’un monde, de fatiguer chaque jour les « enfants », pour qu’ils soient calmes, satisfaits, continuent de parler bas et de dormir le soir).

Tout semble respirer quelque heureuse santé, quelque apaisement clair et lent, une sorte de « sport » rêvé jadis chez les anglo-saxons et intégré dans la chair et dans l’air des cités. Le corps certes n’est pas érotisé ici comme il peut l’être en France ou en d’autres pays. Ce sont des ruses de l’espèce, des tentatives sans doute du vivant, des géographies différentes chez les hommes et tant d’esquisses infinies de l’esprit de la ruche.

Cependant dans mes trajets en Thuringe et en Saxe, c’est dans les entre-deux, dans les trains, dans les cars, dans l’intimité bien sûr du confort, comme un abri millénaire reconquis, que j’ai vu un toit discret qui se posait enfin sur les êtres. Les corps se modifiaient, se rendaient là universels à leur suc d’ombilic.

Dans le miel de la fatigue enfin, dans les longs et répétés voyages en train, dans l’étrangeté particulière qui change le rythme de nos vies et la forme de nos corps à travers l’attente, dans les halls, sur les quais, dans les aéroports, les salles d’embarquement et tous les trajets, apparaissait parfois, çà et là au détour, la beauté sensuelle de statues changées en chair, la finesse patricienne et le regard aiguisé, dans ce pays calme se préparant alors à une nouvelle et grande commémoration de Luther, deux jeunes femmes – était-ce Diane-Artémis sous un fin « tee-shirt » clair, aux pieds nus et fins déchaussés – dans le silence, à l’écart fait par deux sièges d’un côté dans le train, et qui s’embrassaient dans le cou, dans le plus pur et le plus insoutenable érotisme de tous les temps, tendant brusquement tout le corps dans la même perfection d’une pose athlétique et fine comme un arc de réveil et de sens.

Nous savons bien sûr que Bach n’était pas à Leipzig, qu’il ne l’est pas non plus aujourd’hui, que Bach n’existait pas avec précision, que ce que nous appelons Bach est parfois cette musique que nous écoutons, et que Bach fut aussi une personne, un être vivant, qui est mort aujourd’hui ; et c’est l’impression la plus troublante, la plus hasardeuse en regard de la musique elle-même, qui est exactement personne.

Et Bach fut pour finir le nom et la direction de ce voyage, de ces sons de l’orgue, comme brandis et mêlés pour moi dans le bonheur d’un après-midi, un samedi à 15 heures dans l’église Saint-Thomas, avec mon fils près de moi, avec aussi la pensée et le souvenir désuet, le bonheur étrange, la candeur du petit garçon jadis que j’étais et qui écoutait un disque dans sa chambre aux volets refermés, gage d’immensité sacrée comme une église primitive se faisant.

Alors dans nos catacombes parées, emplies, dans cette nécropole intense et si chargée que fait parfois avec les choses notre vie qui se poursuit, les choses entrent à présent sous terre, et nous côtoient encore ; Nietzsche rejoint Leipzig et l’église Saint-Thomas, et Faust, et continue stupéfait et muet de regarder le jardin au travers des croisées de la maison de Weimar ; la sentinelle teutonique du fin clocher noir veille pour moi sur la sorte de chemin trouvé vers le château calme et désert tandis que les promeneurs, en silence, continuent de se retrouver au pied de la statue de Goethe et Schiller ; Bach continue de montrer son absence sereine sur la Place du Vieux Marché, sur un côté de l’immeuble dentelé de Cranach devant lequel il passa sans doute chaque jour pendant près de dix années, s’empressant d’aller jouer et entendre sur l’orgue de Weimar les notes jetées comme des chiffres merveilleux se suffisant à eux-mêmes et comme une prière, et où j’ai goûté des fraises de Thuringe telles un trésor de sève et un salut vivant dans les siècles. A Leipzig, la voûte blanche de l’église Saint-Thomas porte la ligne rouge des briques jointes et infimes entre les grands pans blancs de la nef comme une veine dans un corps, signe de la matière, du sang vivant, des souffrances et des bonheurs de l’art, tandis que l’orgue tonne et va vivant sur les lèvres des hommes. A Dresde nous passons sans fin, rêvons et vivons, et entendons et regardons une cité du Phénix, des pierres, des anges et du Sphinx épousés. A Iéna, les livres et les phrases ont bâti des cimetières heureux, psalmodient dans l’air doux et des bibliothèques. A Erfurt, la statue d’Athéna veille sur la vieille Allemagne et l’eau du ruisseau bruit de toutes ses naissances. Et tout rentre sous terre sous moi, sous les quelques centimètres que tout mon être fait à nouveau sur la terre.

Mais demeure l’énigme d’avoir fait ce voyage, comme un flottement et un rien, et aussi un trésor, même si l’occasion (terrifiante et si simple expression) s’en trouvait comme naturellement fournie par l’évidence de l’accueil de mon fils qui vivait alors à Iéna. Mais était-il bien nécessaire de venir réellement, d’entrer réellement dans l’église Saint-Thomas, hors la légende chez les hommes et hors une ligne fixe d’enfant, venir écouter l’orgue de Bach résonner (s’il a été mainte fois modifié, restauré) sous la voûte où lui-même écrivit et joua sa musique ? Cela peut-il être si réel, plus réel qu’avant même ? Ne valait-il pas mieux continuer à demeurer dehors, dans la musique qui déjà existait comme dans le plus grand dedans des dedans, à la façon sans doute dont il vaut mieux pour l’orgue, pour l’instrument lui-même et l’écoute de la musique, rester sans doute du côté de la montre et du son qui porte sur la voûte des pierres ?

Car qui a vu en effet, dans l’habitacle de l’instrument lui-même et devant les claviers, tel organiste jouer au plus vif, au plus intense qu’il peut, ne l’oubliera jamais. C’est aussi une étrange pitié, si concrète parfois, avec les pieds courant sur les pédaliers, comme ceux parfois d’un quadrumane céleste, quadrumane vif, un outil, des bras, des mains, des jambes, tout l’être se lovant contre la très étrange, contre l’insondable machine – et si j’associais l’orgue enfant par analogie de démesure aux grottes cyclopéennes, j’ignorais que cette petite montagne d’angles et de courbes, de poussoirs et de claviers, de tuyaux et de sons venait bien de Grèce, inventée par tel ingénieux physicien d’Alexandrie trois siècles, on le sait, avant l’ère chrétienne ­­– et l’organiste quadrumane toujours se presse, si petit en regard de l’immensité qui monte, en regard de la musique et des mondes, qu’il y a sans doute peu d’autres images pour moi si nettes de l’infirmité obligée du plus grand créateur ; et les sons magiquement s’agrègent comme un cosmos flottant ainsi au-dessus de nos pauvres momies !

Bien entendu, nous savons. Le voyage n’était qu’un épisode, dans la plus vaste, dans l’éternelle, dans l’impossible quête d’un centre dans les choses, d’une réalité fixe dans un centre des choses, qui flotte et se meut. Mais c’est aussi la nature de la musique elle-même, et tous ses déploiements.

Cependant, malgré le sentiment d’un à pic dans tel tableau du romantisme allemand, malgré les montagnes de tous côtés dans la nature comme autour de Iéna, j’ai éprouvé plutôt l’impression de mondes horizontaux en Thuringe et en Saxe. Une sorte de déroulé de confort, linéaire, et de maquette déployée en largeur m’apparut, aussi bien dans les lieux que dans le rythme de l’existence (en regard d’un sens réel de l’à pic, de verticalité vive et volcanique partout sensible en Méditerranée, mais aussi en France, ou même dans cette sorte d’aplomb brusque que font parfois sur le Grand canal les façades ciselées, dressées au dessus de l’eau à Venise et si bien observées par Brodsky). Et il m’a semblé sans doute, dans cette capillarité propre de la chair et des lieux, avoir senti souvent, de Iéna à Weimar, ou de Leipzig à Dresde, cette absence de vertige levé, d’exaspération du choc des mondes, de tension entre les êtres et le mouvement des lieux. Mais j’ai senti plutôt une très diffuse lenteur, comme une exemption étrange de la vitesse, des volcans et des drames.

Alors c’est dans la musique, celle de Bach entre toutes, que les lignes de ressentir et de penser en Allemagne se croisent toujours pour moi, verticales et à pic, font cet équilibre vaste, cette magie sans doute que j’ai cherchée d’instinct dans l’orgue très tôt et la musique de Bach.

Dans l’immensité belle et le tissu des sons une largeur avance, et dans le même temps une hauteur culmine, font l’écheveau entier des corps, des idées, des paroles et des songes. Hypnose, croisement de toutes les formes, des significations chez les vivants, ce fut dans cette sorte d’école sans doute où se tenir pour moi sur la terre, et parler et comprendre, que j’ai tenté de demeurer, dans cette tige-mère du modèle aperçu, dans cette indication extrême et délirante de mes années premières.

Alors, si l’Allemagne, la Thuringe et de la Saxe pour moi (je veux parler de cette Allemagne certes sans existence aujourd’hui et cependant à portée de mes doigts sembla-t-il si souvent, dans la forme des rues, des places et des églises, cette Allemagne irréelle de Gutenberg, de Dürer et de Bach), si elle a scintillé pour moi comme un écho si naturel parfois d’une Grèce millénaire et lointaine, m’offrant le dédale, la complexité et la confusion hébétée parfois de pensées, de mondes et de sites enfuis, c’est qu’elle me demeure entre toutes une sorte de basilique suspendue dans le temps, de monde de la musique et des orgues. Elle fait une terre, un lieu impossible à cette nuit improvisée de jadis où j’écoutais, dans l’ombre, en France, le disque noir diffuser dans ma chambre d’enfant, la ressassée pourtant Toccata et fugue en ré mineur ; et demeurent là, éternellement, ses plus authentiques et ses plus palpables à pics.