jeudi 2 février 2017

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Voyage à Leipzig — IV / VII

4 — Dresde

, Alain Coelho

Dresde baroque, Dresde médiévale, classique, Dresde triomphante, Dresde de Saxe, joyau renaissant d’Allemagne, Dresde où enfin je me promenai heureux après tant d’enjeux anciens demeurés à Leipzig, Dresde allait m’apparaître...

À Dresde, une charge a brusquement disparu pour moi, demeurée dissoute avec Leipzig dans le mystère d’abîmes devenus poudres de personnalité, de passé indiciblement personnel et sans importance, flous dans la fugue de l’orgue de Bach et la voûte blanche striée des fines nervures de ses briques rouges de la Thomaskirche.
Certes, avant de m’y rendre, avant le voyage à Leipzig, avant la Thuringe et la Saxe, si j’avais imaginé avec mon fils, à partir des trajets les plus « efficaces » et de la géographie propre à la Saxe, me rendre à Dresde après être allé à Leipzig, la cité baroque de Dresde m’était apparue avant le voyage comme un prolongement possible de Leipzig dans l’impression et l’imprécision d’une même province d’ensemble, située dans le temps et les idées d’un monde. Je savais pouvoir y situer et trouver la petite église de la Sainte-Croix, déjà détruite et reconstruite au XXVIIIe siècle et dont les formes de ses ruines, puis de sa reconstruction déjà du XVIIIe siècle sont comme classées et fixées par différentes estampes, des gravures, des peintures comme celles de Canaletto (le neveu) qui s’installa à Dresde, et dont le chœur ancestral évoque toujours pour moi les Passions ou à la Messe en si, les fantômes de kapellmeister des frères Mauersberger. J’avais pu penser aussi à la mythique Staatkapelle de Dresde et au Semperoper avec les fantômes encore de Richard Strauss, de Klemperer, de Fritz Busch, de Wagner dont jamais je n’ai goûté la musique mais qui existe comme un profil et un étrange dessin, ou m’imaginer voir enfin les sculptures torsadées et baroques des terrasses et des palais de la cité comme venues de Bohême, de Moravie ou d’Autriche, les peintures des musées opulents, avec des Botticelli, des Vermeer, des Rembrandt, des Raphaël, des fresques, l’ancien pavillon japonais, les faïences, les trésors fabuleux d’enfantins Topkapi ou de chambres lointaines et rêvées d’un château tout droit émané du Sceptre d’Ottokar, les lignes de roseaux tracés sur des porcelaines orientales – où toujours s’insinue pour moi une sorte de sensation de testament, d’une fin d’un temps, d’éventails, de Ruskin, de Degas ou Whistler, de la belle chute aussi d’un poème de Mallarmé – les silhouettes enfin de Chinois figurées d’un trait sur le blanc des grands et hauts vases à couvercles, mais en réalité toute cette douce et si flottante nuée d’impressions et de connaissances constitua, après Leipzig, quelque chose de très léger et en plus.
À telle enseigne que j’aurais pu ne pas chercher à en quêter et voir les formes dans la ville, suivre simplement où m’emmenait mon fils. Ces connaissances préalables, ces fantômes parmi tant d’autres auraient continué de flotter sans grande urgence ni réalité dans mon esprit, d’émettre leurs faibles et lointains signaux, et me suffire ainsi. Outre l’idée que nous nous en faisons, c’est qu’il y a un changeant contour sur les choses et en nous. Quelquefois le contour se contracte, semble boire, épouser quelque objet, avoir en lui les appétits de toucher les réceptacles et les mondes qui se meuvent dans notre esprit ou dans notre souvenir, parfois au contraire le contour bouge, inachevé, heureux, effiloché de franges qui semblent son essence, sa liberté sans matière, ses interstices et son tissu parmi les univers.

Après l’orgue et Leipzig, après ce voyage pour écouter l’orgue de Bach dans la Thomaskirche, je me retrouvai serein et rendu à la terre. J’avais laissé à Leipzig une tension ancienne, accumulée, et je me sentis comme étrangement libre. Certes, cette configuration d’enfance, ce « montage » d’images que m’offre à présent le souvenir, ce rituel dans le noir, autour de mes 13 ans, et qui allait un jour me conduire à Leipzig dans une étrange certitude, avec le disque de l’enfance déployant encore dans ma mémoire après tant d’années la musique dans la chambre et l’orgue de Bach triomphant, intensifie pour moi à distance l’impression d’une sorte de sensibilité extrême, anormale, si loin de l’idée du simple équilibre que je me fais à présent en marchant dans les rues comme dans mon esprit, comme dans la constance et la ligne des jours.
À Dresde, la très ancienne folie de fixité d’enfance s’était un instant déposée, comme on peut le dire d’une armure ou d’outils, ou d’une identité chez les hommes. J’étais débarrassé pour un temps d’un si habituel et si précieux fardeau.

Il y a par nature dans l’orgue quelque chose de la folie, de l’hypnose, ou de la transe quand il est triomphant, tout ouvert et tonnant, déployé et radieux. Et s’il détient aussi dans sa matière « d’instrument de musique » (ainsi que des mots ailés, des pensées flamboyantes entrent elles-mêmes dans les catégories et les classements d’une inspection pratique et extérieure) une sorte de pitié simple et concrète, des tuyaux, des pédaliers, des touches à tirer ou rentrer, et s’il est enfin domestiqué parfois, exilé dans de petites églises procurant un simple soutien d’arrière-fond à des cantiques mesurés pour des messes répétées dans les senteurs d’encens, l’orgue m’absorba tout entier enfant à l’état d’effluves et de chaos, d’harmonie d’un monde venu pour moi de cataclysmes, de grottes de Polyphème et d’Homère, des mystères de la Grèce ou d’une Perse ancienne.
J’allais découvrir ensuite le violon, hors des disques parfois, avec l’odeur de colophane, l’archet et la belle petite boîte profilée et brillante comme une yole miniature et vernie, et aimer son intimité chaude et montant, la présence fine et légère de la musique de Vivaldi ou Mozart, et plus tard celle de Mendelssohn ou encore de Schubert, la belle étrangeté aussi de Schumann ou Bartok, puis le piano, et j’eus le goût aussi des symphonies, des ensembles, des opéras et des oratorios. Mais l’orgue garde encore pour moi le trouble de sa magie hybride d’enfance, son pouvoir de génies terribles à sortir, à se déployer et à tout emporter.
Bien sûr, j’échappai au moins par là à la dictature du discours. Ou plutôt la magie de la musique et de l’orgue intima ses formes hors du domaine de « l’écoute » musicale, initiant une sorte d’étrange exemption, d’un « déjà entendu » dans mainte chose et dans maint raisonnement. Et la manière de pensée générale que peut provoquer en nous la musique devint assez naturellement l’aune des pensées et l’aune des paroles.
Certes, dans ce très long et très précieux et très flou moyen âge que par facilité nous appelons l’enfance, une telle sensibilité particulière sans grand frein peut régner des années, et rien ne fait un unique corps, une unique coulée dans un unique univers, et il y a heureusement, pour la contenir, la marionnette dans l’enfant que nous sommes, où la vie est répondre, se lever, parler, aller à l’école, revenir, cacher les choses aussi dans la sorte de citadelle que devient inévitablement soi, respirer et sentir, manger, recommencer, et tenter avec désir, avec cet orgueil qu’était vivre, de vouloir exister et briller, la marionnette ainsi composa comme pour nous tous le plus réel et le plus stable, le plus ouvert des mondes.

À quelques dizaines de mètres du cours de Wilsdrufferstrasse où nous avons pris une chambre, juste au-dessus de la Poste et de l’arrêt des cars, se tient l’église de la Sainte-Croix près de la vieille place médiévale du Altmarkt. Là résonne le chœur des jeunes garçons, le plus ancien d’Europe et, depuis des siècles, le chœur chante sans fin, avec Schütz, avec Buxtehude ou avec Bach, les lignes et les contrepoints, les fugues et les canons, les pulsions verticales et entrelacées de la musique, de l’esprit, du corps, de l’âme, les sons rêvés chez les hommes des anges.
Cela certes est très obscur et très net, et en partie chose verbale, mais il semble que la civilisation se tient là, et l’art, et ce que nous appelons l’esprit. Dresde baroque, Dresde médiévale, classique, Dresde triomphante, Dresde de Saxe, joyau renaissant d’Allemagne, Dresde où enfin je me promenai heureux après tant d’enjeux anciens demeurés à Leipzig, Dresde allait m’apparaître, avec ses torsades de statues et celles de la musique, comme la forme étendue et posée dans l’air de ces pulsions rêvées de la civilisation et du timbre des anges.
Ni soprano ni haute-contre, le chœur de l’église Sainte-Croix éternellement poursuit cette quête infinie, le chœur n’est pas un chœur masculin mais l’éternel chœur de jeunes garçons, flottant, figé dans l’éternité d’un instant de n’être pas des hommes. Certes chacun d’entre eux grandira, muera, disparaîtra, mais se changeant aussi en ses éternels successeurs. Toutes les images de Dresde, les scènes, les statues, les formes, les torsades, les idées et les anges se mêlent dans cette succession. Et c’est toute la cité baroque de Dresde qui semble avoir tenté de fixer dans ses formes – ce fut aussi le cas diversement à Rome, à Vienne, à Florence ou encore à Prague – dans son pouvoir proclamé, ces belles images figées, n’étaient-ce les vêtements d’aujourd’hui, les touristes, la police, les migrants, les manifestations politiques, les parfums légers des tavernes aux terrasses des restaurants, les panneaux et les affiches, les cars et les voitures, les ruelles animées et les rafraîchissements aux tables des belles places ensoleillées dans les murmures d’été.

La cité, ce fut Dresde, me trouva après Bach et Leipzig dans l’immédiate substance des jours, sans aucun but particulier, dans le si naturel et si difficile et si précieux exercice d’un jour sur la terre.
Revint en toute clarté le très ancien sentiment souvent éprouvé de n’avoir que quelques heures de réserves devant soi, avant la faim, la soif, d’être fatigué, ou d’avoir sommeil, trouver un endroit où nous tenir, nous asseoir, regarder, avoir assez d’argent aussi pour payer chez les hommes les instants et le droit d’être là, manger, boire, aller où se reposer bientôt et rester. Et il semble que toute notre vie s’étire, assez pour ressentir et comprendre, et ainsi nous irons jusqu’aux étoiles. Et c’est pourquoi sans doute les cafés dans les villes, s’ils ne fermaient la nuit, nous apparaissent parfois comme la plus naturelle et la plus stable des demeures.
La cité et la vie sont ainsi conscientes au gré de notre corps, pour peu que l’on n’y ait aucune intention précise, nulle occupation établie ni d’échéance particulière à laquelle souscrire, ou alors simplement un prétexte sans y croire, une sorte de direction heureuse, comme de se guider sur des places anciennes dans les villes, entre les pierres, les vivants, les formes et les rues, marcher sans fin sur la terre.

Leipzig m’était apparue comme une cité dense, concentrée sur elle-même. Dresde au contraire fut une cité large, rendue plus encore à l’espace, à son histoire et aux mythes qui l’habitent par l’appel du cours de l’Elbe, les rivages, les corniches, les belles terrasses de la ville sur le fleuve, la promenade Brühl, les pans levés ou descendants, les hauteurs de la ville, les ponts donnant sur la Neustadt, ville neuve du XVIIIe siècle, étudiante, populaire et vaste au-delà des ponts, puis les quais s’évasant en promenades, en « plages », en pelouses et en bordures d’eau, en allées de promeneurs, en vignobles bientôt et en villas étalées sur les collines, en petits kiosques gothiques et romantiques, en palais comme venus de Toscane sur le cours large et sinueux, miroitant, calme, peu profond, peu vif en été et sans fin du fleuve. Et quand j’allais avec bonheur trouver dans Dresde des terrasses, des remparts, des corniches, des cours, des aplombs, des ruelles médiévales, des places où trônent les statues et les édifices, ce serait pour comprendre que c’était Dresde tout entière, la cité à elle seule, qui constituait dans les heures et bientôt dans les jours, ce calme et somptueux, et large belvédère.

Après le détour des ruelles qui nous éloignent de la Hofkirche, la belle et dédalique église catholique qui, avec ses statues de saints et de la vierge, ses atours, ses peintures et ses couleurs, nous écarte d’un seul coup de l’univers blanc et luthérien des églises d’Allemagne comme un monde impossible, un îlot surprenant, vestige d’une autre histoire et d’autres formes de la vie, juste derrière le Château de la Résidence, nous trouvâmes sans l’avoir cherchée la grande fresque de porcelaine du Cortège des Princes. Mi-connue, mi-reconnue comme un archétype trouvé, image de dépliant et d’affiches ou de publicités gothiques à l’instar, si c’était pour les sons, d’un entêtant et cependant troublant air de musique de variétés, elle semble se dérouler à hauteur familière des passants, dans un pan peu éclairé de l’étroite Augustusstrasse sous la façade du bâtiment du Fürtenzug, et en même temps offrir dans la rue un livre d’histoire gigantesque, déployer les formes et les dessins de l’enfance, les décorations d’affiches anciennes et d’images de manuscrits agrandis de très antiques légendes Norses. Et, dans une étrange surface fine, ça et là nacrée de contrastes et de traits de porcelaine peinte, de personnages à cheval figurés droits et d’une ligne nette sur un fond blanc qui lui-même s’enserre plus encore en d’autres porcelaines jaune pâle, rangées dans l’horizon d’une géométrie et de motifs marquetés en carreaux tels inspirés de très étranges, impossibles, lointains atours d’orient et de moucharabiehs, toute la scène érige dans notre esprit un étrange noir et blanc de récits, de dessins et d’écriture mêlée. Nous sentons là que ces formes, que cette parade triomphante de personnages à cheval, au dessin d’angles parfois et de crochets des caractères droits de l’écriture gothique, avec le trait courbe et net aussi des dessins de Dürer, que cette imagerie somptueuse enfin de rois mages n’appartient pas à l’histoire, mais à l’image. Elle voisine là avec les caractères de Gutenberg, la gravure, les contours des visages de Cranach, les miniatures domestiques de maquettes de bois et de crèches de Noël que l’on trouve en vente toute l’année aux vitrines du petit magasin sur un côté de la place du Altmarkt, et dans ce monde de l’image elle rejoint en notre esprit les publicités dessinées du début 1900, les cartes de géographie, les livres scolaires illustrés, les grandes vues cartonnées et rigides de disparues leçons de choses au-dessus d’anciennes estrades et d’anciennes écoles.

Cependant le dessin lui-même est étrange, nous requiert un instant dans les recoins du souvenir comme les volutes et les traits d’un tableau de Dürer. Il semble que tout est, à la fois, peint et dessiné, mais l’esprit du dessin gagne sur la surface, « souligne » la scène et la fresque entière comme d’un commentaire. Le dessin trône dans la surface, là blanche, là jaune pâle, là noire, là faisant des stries grises, et dans la porcelaine aux multiples carreaux assemblés c’est un œil qui désigne un sens, des fioritures de sens sur les surfaces colorées, et y ajoute l’impression d’une indéchiffrée et très ancienne écriture.
Alors le long Cortège des Princes, qui occupe les dizaines de mètres du côté aveugle de la rue, s’il nous étonne d’être si tardif – 1907, et il reprend certes une plus ancienne parade endommagée du XVIe siècle – plutôt que la succession édifiante et le défilé triomphant des princes de Saxe depuis le XIIe siècle qu’il décrirait, nous apparaît brusquement comme une célébration des dessins d’Allemagne au lieu de celle des personnages eux-mêmes, une commémoration et un cortège des scènes et des tracés de Dürer, de Cranach, d’une imagerie et des lettres d’imprimerie de Gutenberg, et il offre aux regards cette histoire. Un Moyen-âge alors impossible de gestes, de romans et d’univers fantastiques se déploie et se fixe, peuplé de chevaux et d’épées dans le blanc, dans le noir, dans le jaune des carreaux assemblés, montrant une étrange chevauchée lente et forte qui offre, dans un seul et même sens ordonné de l’ensemble, une escorte aussi de formes venues semble-t-il dans notre esprit de parades des monstres des forêts, de Bosch ou de Brueghel, de retables médiévaux où se brandissaient les sabliers de la mort et du temps, des faces de bêtes hallucinées, de stries fines comme gravées des racines et des arbres, des armures, des silhouettes, des chiens, des étendards, des trompettes, des harnais, des casques et des cuirasses. Et cette parade de l’histoire, du dessin et de la porcelaine mêlés, fait régner l’étrange retour et le triomphe jamais interrompu d’un empire infini, depuis l’ancienne Rome et un Charlemagne changeant l’univers, créant les limites autour de l’empire d’une barbarie nouvelle que serait l’infini extérieur à la parade et aux lignes de cette marche souveraine, puissante et calme, et qui nous apparaît enfin comme un jeu de formes et d’images, de guerres et de paix, de victoires et de noms de lieux dans un monde d’enfants triomphants, étonnés et heureux.
Alors comme en un univers de décorations et d’enfance à saisir, à happer, et cependant dévolu tout entier à une solennité supérieure, c’est la substance de la porcelaine qui suscite les corps, donne le sentiment d’un toucher rêvé, d’une matière magique, d’une haleine de nacre et d’un souffle de récits déposés. Et dans la porcelaine enfin, dans ce grand livre illustré sur les dizaines de mètres du bâtiment du Fürtenzug, ce n’est pas le papier, ce n’est pas une idée ni des mots construits et entrés sur des lignes, mais l’éclat de la matière magique, enfantin, étonnant, royal et précieux, que nous rêvons saisir, celui ancien de toutes les richesses et de tous les trésors.

On peut aujourd’hui se représenter les collisions des mondes, des astres et des galaxies, jusqu’à imaginer en soi – en des instants certes très particuliers de conscience – l’impression d’explosions qui simplement se poursuivent, quelques milliards d’années même si nous ne savons pas ce que sont exactement des milliards d’années, et produisent ce que nous appelons de la vie ; la Terre, une de ces collisions continuant de se mouvoir comme d’anciennes étincelles autour du soleil et autour d’autres explosions. Ainsi pouvons-nous prononcer et savoir : cela s’éteindra, cela finira par s’éteindre, cela a quelques milliards d’années, quatre ou cinq, et cela s’éteindra aussi dans quatre ou cinq milliards d’années, ainsi croyons-nous, dans cet étrange calcul de milliards qui ne sont rien pour nous, nous tenir en quelque milieu de quelque éternité. Et ces collisions, et ces explosions deviennent une sorte de démonstration, et nous sommes simplement dans la vie. Or l’âge, or notre corps sont exactement cela. Comme une cité et comme l’histoire, et comme les places et comme les rues de Dresde, et ce sentiment de cercles de formes, d’éclats, de richesses et de trésors rêvant. Quelque chose tourne encore, et vit, à partir d’un foyer et d’une explosion qui ont déjà eu lieu et finissent de se poursuivre, dans un très stable âge insensible et cependant en cours.

C’est le même sentiment particulier de toucher de l’enfance que les carreaux de porcelaine du Cortège des Princes, ce même univers de richesses, de trésors et d’images, que nous trouverons en nous promenant avec bonheur et sans fin dans le grand dédale du Zwinger. Jardins, palais, galeries, portiques, salles et fontaines dérobées, toits ciselés, horloges et statues, emplissent à partir de là Dresde de son univers de perles étranges, irrégulières, d’étonnements d’enfants à la semblance jadis d’un enchanté Portugal si prisé à Venise ou en Saxe, d’un Japon ou d’une Chine, et où irradie enfin comme une promesse et un aboutissement de toutes ces impressions, aux croisées des jardins et de toutes les galeries, une Salle du trésor.
Avec son rituel d’entrée, ses cages de verre où nous passons chacun un à un, auscultés mieux qu’en quelque aéroport de toutes les sécurités, nous retrouverons l’enfance des trésors et le grand étonnement, le pouvoir suscité, la richesse, les palais et les pierres.
Alors dans ce théâtre du monde que déploie le Zwinger, d’où jamais on ne pourra voir cependant les rares constructions modernes de Dresde, ni les façades bariolées et les passages d’artistes de la lointaine et animée Neustadt de l’autre côté de l’Elbe et des ponts, et si l’on croise parfois à tel angle une très étrange et très palpable solitude – impression que produit le tourisme sans doute et sa pulsation veuve – les formes, les trésors et les imageries rayonnent à nouveau de toutes parts, en dedans, au dehors, dans les allées, au gré de la déambulation des jardins, des marches et des galeries de l’ancien pavillon japonais, près de la petite grotte en soubassement brusque d’un escalier avec sa fontaine de concrétions blanches donnant de l’eau fraîche dans le soir comme depuis un décor et une scène de Lohengrin, que sur les terrasses de la belle galerie circulaire Gemälde où, le soir, nous pouvons accéder, et approcher les statues torsadées, songeuses comme nous de la nuit baroque sur Dresde et sur les palais autour de nous, hors du temps, comme un décor éternel de nos vies et de la cité.
Cependant nous savons. Impossible d’ignorer, de ne pas sentir la grande étrangeté : cette Dresde baroque dans laquelle nous déambulons, toute cette vieille cité de Dresde que nous arpentons, où nous vivons et où marchons, où nous sentons la douceur, les sourires de l’air et des pierres en ces soirs de juin, les vies, les voix, les rires, les odeurs, dans laquelle nous mangeons et dormons, toute la vieille cité de Dresde où nous sommes, a été détruite presque en totalité par les bombardements. Il y a quelques dizaines d’années.

Nous connaissons pour les rêves cette sensation d’une reconstruction, et d’un noyau perdu le matin. Au sens figuré certes, quand à Dresde ce fut concret, à l’état au contraire de cauchemar éveillé, de plans, de relevés et d’architecture, d’années et de travaux. Cependant cette brève reconstruction, si flottante du matin, demeure la seule réalité de la « vraie », de la disparue nature que nous avons un instant côtoyée.
À Dresde en outre, il y a ce trouble, que nous quittions une belle place « ancienne » ou des ruelles « médiévales » et les pourtours du Altmarkt, que nous sortions de la belle église « ancienne » de la Frauenkirche, que nous venions de l’Elbe et des ponts, ou de la Neustadt, que nous nous arrêtions sur une place devant la façade d’un immeuble détruit par les bombardements dits alliés de 1945 et conservé détruit, consolidé pour un attestation de l’histoire, que pas un instant nous n’avons eu le sentiment de nous mouvoir dans un double. Il semble au contraire que le mouvement de la vie fait corps à la cité « refaite ». Et s’il y a deux pans de Dresde, l’ancienne, la cité baroque et, de l’autre côté de l’Elbe, la Neustadt, ils perpétuent aussi la vie depuis des siècles de la forme de Dresde. La vieille Dresde des princes électeurs et des rois de Pologne n’est pas de son côté seulement un musée offert aux touristes, ni non plus la Neustadt animée n’est pas une ville nouvelle, mais elle le demeure depuis sa vie du XVIIIe siècle.
Ce soir, à cette heure, une brusque et furtive agitation parcourt les quais de la promenade Brühl, les cours qui se croisent depuis la Hofkirche et le Zwinger, et donnent sur l’opéra Semper. Des silhouettes endimanchées se découpent dans la foule, se dépêchent comme pour un mariage ou quelque réplique désuète de fantasmes de Vienne ou d’un bal. Les hommes ont revêtu l’habit, la cravate, sans goût particulier, ni élégance ni nonchalance non plus. Ils tiennent le bras de leur compagne en robe, l’attendent un instant, dans sa difficulté d’avoir quitté sans doute les habituelles tenues « pratiques », et qui se meut attifée, touchante pour personne et pour rien, et se presse – la séance au Semperoper commence dans quelques instants – sur ses fines chaussures à talons aiguilles qui lui font mal aux pieds.
Tout autour de la Hofkirche et dans les ruelles du Château de la Résidence, la ruche des vivants mange et boit, rit sans bruit, heureuse, et les hauts verres de bière s’alignent sur les tables comme les écrins convoités et magiques d’ors pétillants et d’étranges joyaux.
Plus loin encore, avant d’arriver vers la place du Altmarkt et l’église Sainte-Croix, résonnent des voix au microphone, un homme tonitruant, puis une femme aux suraigus cycliques qui se muent en un troublant lamento, et je vois brusquement que se nouent autour de ces groupes assemblés les rondes de policiers et leurs voitures blindées. Alors, dans le timbre des voix et du micro, sans le truchement premier de mon fils qui finira par traduire pour moi ces harangues d’un retour prôné des Germains et des Blancs, je percevrai d’abord les sons fêlés d’une étrange coterie d’affligés, de modernes prophètes, au timbre évangéliste d’Amérique ou d’Afrique, et c’est à l’oreille tout d’abord la mélopée de témoins de je ne sais quel outrage, propulsés devant tous dans un équilibre incertain et dans le calcul déjà d’un pouvoir qui naît dans la foule, avec, dans l’élocution obsédante d’une langue que je ne comprends pas, l’étrange fixité martelée, comme pour de la drogue, la violence ou l’alcool, de repentis en public.

De l’autre côté des ponts, dans la Neustadt, les ruelles et les petits restaurants regorgent d’étudiants, les cafés ouvrent sur des passages d’artistes, des magasins, des expositions, des herboristeries et des alimentations nouvelles en de singuliers échos de Paris ou Berlin. Les immeubles aux façades d’à-plats bleus et aux protubérances du Kunsthofpassage forment un esquif dérivant d’un improbable Beaubourg, ou de jardins d’enfants aux agrès de couleurs vives, ou une improvisée exposition d’art et son ininterrompu vernissage. Tout semble enfin se mêler et se joindre avec l’Elbe et les ponts, déployer comme ailleurs à Venise ou Lisbonne un immense et compliqué et beau, et infini dédale.
Sur les bords de l’Elbe, avec les départs des bateaux à vapeur pour leur promenade dans les eaux basses et lentes entre les rives du fleuve, dans la journée les habitants s’allongent en cette saison et s’étendent en maillots de bain ou en sous-vêtements sur l’herbe près de l’eau, s’offrent à la douceur de l’air et du soleil, en famille parfois sur les immenses plages de l’Elbe sous les ponts et qui commencent au cœur de la grande cité baroque, sous les terrasses et près de l’opéra. Dressé çà et là, un pêcheur torse nu, s’avance dans le fleuve sur ses grandes bottes de caoutchouc et il tient fermement sa ligne lancée, que regardent, suivant ses gestes, au-dessus, les promeneurs et les convives attablés dans le calme des restaurants de la promenade Brülh. Tout près, les moteurs et les machineries chaudes dégagent l’odeur de suie des bateaux à vapeur sur le quai, dans le sentiment large d’une lenteur bruissante se mouvant, et que j’ai éprouvée jadis, en d’autres lieux et comme en de très lointains mondes, à bord d’un oublié Time Machine en Égypte, et qui mêle étrangement la vie animée de la Neustadt, le cours calme et bas de l’Elbe, la vie réelle de la Dresde reconstruite et baroque.

Dresde a été reconstruite, nous savons, et à l’identique. Mais nous ne savons pas, nous ne comprenons pas ce qu’est exactement l’identique. Une cité est un langage, et elle parle contre notre corps et entre les vivants. Mais que s’est-il passé à Dresde de si terriblement vivant et de si impossible à cerner ? Les vies se poursuivant créent-elles dans leur simple mouvement l’ordre d’ellipses et de constellations ? Un foyer se reconstruit-il sur ses soubassements et ses traces répertoriées comme pour la reconstruction de chantiers pour les enfants dans un monde neuf et vaste de la pédagogie et de l’exemple ? Une méditation étrange interrompue s’est-elle poursuivie, retrouvée et mise en figures dans la chorégraphie figée des formes des statues revenues ? Ou est-ce la puissance encore, le pouvoir et l’orgueil qui érigent les monuments des hommes comme des proclamations ? S’agissait-il de retrouver les façades de la cité baroque pour les nombreux témoins encore vivants, de redresser ainsi après les bombes et les charniers – les dizaines de milliers de morts sont entassés sur le réel involontaire encore de la surface des photographies, en noir et blanc, des ruines et des camions d’alors – retrouver l’antique fantasme, l’éthérée pulsion des formes des anges dans les pierres ? Ou enfin, comme le note Jünger pour Eumeswil, au contraire d’une architecture où le monde s’engageait, était-ce pour à nouveau « voir des temples » ?
Dresde ainsi, on en a l’impression brusquement, arpentant les lieux avec bonheur, y sentant et suivant les formes de la vie d’aujourd’hui, s’est reconstruite comme dans la plus neuve et la plus moderne, dans la plus incompréhensible, dans la plus certaine des piétés.

Nous avons des signaux, des appels, d’étroits îlots conservés pour leur ruine au cœur de la cité baroque reconstruite, et signalés parfois de panneaux. À l’intérieur, l’église de la Sainte-Croix abrite tout un pilier et tout un mur ancien de l’église effondrée, et c’est devenu, on le sait, une relique sacrée qu’explicitent des dépliants et dans l’église un écriteau en allemand, tandis que, tout près, c’est l’heure d’une répétition, le chœur antique des jeunes garçons de Dresde reprend un air de Schütz ou de Bach ou de Buxtehude, comme après une pause sans doute de minutes et de siècles.

Nous arpentons la belle place à nouveau du vieux marché médiéval. Nous traversons le cours pour nous rendre à nouveau vers l’Elbe, dîner peut-être en ce soir d’été en terrasse sur la promenade Brühl et près des bords de l’Elbe, ou peut-être peu avant, sur la place, nous arrêterons-nous face à la Frauenkirche, ayant frôlé de l’autre côté de la place d’autres marques de l’effondrement, nous les voyons mieux à présent, çà et là sur les façades en éternels et figés travaux comme dans la conscience, et qui forment avec les lieux une des concrétions particulières de la vie de la vieille cité.
Inévitablement parfois, çà et là le sentiment nous effleure, dans une sorte de capillarité naturelle entre notre corps, notre vie et la ville, fugace et revenant par instants, cette sensation avec Dresde d’une sorte déjà d’identique de nous même, d’une copie aussi de nos jours dans laquelle nous marchons.
Mais ce n’est pas une impression malheureuse, et Dresde sans doute offre là l’une des plus belles terrasses dans l’être.