mardi 6 décembre 2016

Accueil > Les rubriques > Villes > Voyage à Leipzig — III / VII

Voyage à Leipzig — III / VII

3 — Leipzig

, Alain Coelho

Ce voyage à Leipzig était bien entendu délirant, à l’aune d’un psychiatre, se présentant pour moi comme si l’on pouvait trouver en des lieux les univers et l’essaim qui nous auraient constitués, l’orgue, la musique de Bach.

De la même façon qu’à Bruxelles souvent, avant mon voyage en Allemagne, tout semblait converger pour moi et venir de la large et belle Grote Markt, aussi bien dans l’impression de temps lointains, d’images, de récits et de scènes de peinture anciennes, que pour le monde d’aujourd’hui avec les vêtements et les gestes d’aujourd’hui, les voitures, les panneaux de signalisation, les immeubles en poupes de navire élevés sur la place, leur impression de vieille Flandre et de foires médiévales, ainsi à Leipzig, chaque fois, tous les trajets m’ont semblé concourir à croiser la vieille Markt Platz, avec les belles arcades du vieil hôtel de ville et les antiques tavernes. Quelques journées plus tôt en Thuringe, Weimar, avec son parc, le château et les jardins, ne présentait pas ainsi cette circulation en étoile que nous connaissons tant dans les vieilles cités, même si dans celles de Méditerranée, il est vrai, d’Afrique et du Moyen-Orient ne règne pas, sur cette apparente et même configuration, le même son de la vie qui n’attire pas l’attention, ni notre existence, sur le même tissu de déambulation qu’offrent les villes de Hollande, de Belgique et d’Allemagne. À Leipzig, dans la vieille ville ancienne, qui est contenue dans « l’anneau », le cercle des boulevards du ring, j’ai senti ainsi une vie se recomposant sans fin à partir de la Markt Platz, une vie organique calme, un mouvement flottant et non saturé, une respiration proche, bienveillante, familière ; mais elle était aussi comme située toujours dans d’autres membranes, d’autres pans que l’intimité. Dans tous les cas, retrouver la Markt Platz fut chaque fois comme de caresser de la pensée, toucher de la main à distance ou de l’œil, une forme, un foyer, un charme fixe et une vie renouée, cependant toujours extérieure comme une scène calme. Il demeurait certes comme une paroi de verre, et qui était de la vie, celle du lieu.

Selon nos humeurs, le rythme de nos heures, de nos attentes, de nos mythes et de nos fantômes, tels d’heureux et avides voyageurs ou convoyeurs de sève que nous sommes, nous instillons dans les villes et les vies que nous y voyons se dérouler, s’étendre, qui y débordent et que nous y trouvons, une sorte de battement particulier, où nous voulons entrer même s’il nous est extérieur. Cependant, en parallèle et comme ne se touchant plus entre eux, continuent de se déployer d’autres pans, les surprises et les étrangetés, ces battements autres que ceux de notre propre corps dans cette ville et vers les êtres que nous y croisons, auxquels nous nous adressons, pour si élémentaire que cela soit, dans une langue et comme au travers de couloirs, au fond, qui ne sont pas les nôtres.

Lors de ce voyage à Leipzig (et j’allais avoir une impression assez proche à Dresde ou aussi à Erfurt), il sembla pour moi qu’un équilibre particulier résidait dans la cité, s’établissait, flottant, entre les lieux et les êtres ; une vie tissait ensemble la cité et les personnes, émanée de la fatigue, ou de l’énergie peut-être d’une leçon des siècles aux splendeurs enfuies, involontaire, ignorée même, mais comme sédimentée dans le pouls des vivants. Et les vivants et les pierres y font un complice, un calme, un heureux et naturel silence ; tout vit, bat et se meut dans cette lenteur calme ; et il semble que l’on pourrait figer ce rythme particulier de la vie (même si l’on voit dans les journaux et dans les revues d’art d’autres choses, des images de friches, des ateliers d’artistes, et qui semblent constituer plutôt avec Berlin ou Paris une confrérie propre), il se regarderait – si l’on trouvait à ce rythme particulier de l’existence une représentation de cette propriété à la fois mouvante et « arrêtée » – comme une peinture déjà, une photographie, une scène de film, si ce n’était qu’on est soi-même vivant, et parfois injustement impatient, mobile, actif, dans cette fine et comme éternelle patine.

Nous logions aux limites de la vieille cité et du ring de l’ouest, dans la Thomas gasse donnant sur l’église Saint-Thomas de Bach. Dans la journée, revenant de l’église Saint-Nicolas, empruntant les multiples passages de Leipzig, chaque fois nous nous sommes retrouvés sur la vieille place, la Markt Platz, comme nous attendant, comme dans la beauté du jour et le murmure calme des vies assemblées, avec l’impression de vie générale déjà constituée, et que recréait chaque fois la facilité invisible et presque imperceptible de notre entrée sur la place. C’était comme une vie calme déjà stable, aux soubassements profonds et denses, quand la nôtre, nouvelle venue, tente de s’agréger alors à ces liens établis. La large et belle place de Leipzig aux pavés anciens, aux arcades, aux tavernes, avec l’immeuble ciselé du Rathaus des foires du moyen âge et de la renaissance, les grandes tablées dressées sur la Markt Platz émettait ainsi sa lumière dans le jour finissant, sa douceur chaleureuse et calme ; et dans cette sécrétion d’un long mélat d’exister traversant le suc des années et des vies, il me sembla revoir une situation ancienne, comme d’un promontoire. C’était à Amsterdam ; c’était cette maison étagée où j’avais logé, il y a quatre ou cinq ans déjà, et depuis laquelle j’avais songé qu’un Français par exemple eût été si gêné, si troublé des vis-à-vis plongeants, tandis qu’en Hollande au contraire chacun semblait dans les vies ne rien voir chez les autres. C’était ainsi, comme à travers ces croisées fines de très antiques fenêtres, que je sentais cette vie fluide et calme de la Markt Platz de Leipzig.

Odeurs, fumées, bières, grillades, charcuteries, pichets et verres, échanges de paroles, sourires, danke schön ! bitte schön ! C’était en réalité les vies elles-mêmes qui s’échangeaient, se croisaient, se mêlaient dans cet immense jeu d’enfants grandis s’adonnant depuis toujours à quelque infinie, très sérieuse et très lente assemblée. Alors nous installant là, mon fils et moi, choisissant une tablée imitant certes les tablées anciennes n’était-ce les banderoles à touristes, nous en sommes ressortis plus tard donner un dernier regard sur la vie de la cité, conscients d’avoir trouvé en ce lieu de la Markt Platz, comme matérialisée et vivifiée depuis toujours, avec pour moi le confort muet de n’avoir pas même à parler en langue étrangère, la « cavité » naturelle de l’abri et des cités, sa jouissance à portée, le plaisir à la fois minimal et majeur de société chez les hommes, la chapelle première et aussi la dernière.

Pour moi, venant de Weimar, j’avais pris des repères et des habitudes là-bas d’un petite cité « classique », des jardins, du parc, de ses dimensions réduites et particulières tendant à la vie des jardins, à l’appel en creux du silence du château gardé de sa petite tour teutonique, que si fortement à mon entière surprise les deux villes me sont apparues opposées, situées en de très lointains pans d’Allemagne ; et j’avais imaginé au contraire Weimar comme une sorte « d’avant-poste » de Leipzig, ce qu’elle était certes pour moi dans l’ordre de mon voyage, mais jusqu’à en préfigurer les formes. Il me fallut alors, dans le bruit et l’agitation des rails, les cars, les camions, les voitures, les routes de tout côté gorgées de circulation sur le ring, de piétons, de signaux et d’attentes, dès la sortie de la gare de Leipzig, faire un effort d’acclimatation, me faisant ressentir encore davantage de n’avoir plus à portée mon fantôme de cité miniature, la vieille Allemagne de Weimar, l’étrange silence blanc et l’intériorité des salles du château désert, les jardins, la place du Vieux Théâtre, les statues si « provinciales » de Goethe et Schiller, la place du Vieux Marché avec l’immeuble en jouet éternel dentelé de Cranach, et j’ai certes là bien éprouvé que j’avais quitté avec Weimar une sorte d’îlot situé dans l’espace des collines encore plus que dans celui des siècles, une manière de village de l’esprit, pour une très grande ville actuelle d’Allemagne qu’est Leipzig.

Et Leipzig, avec sa gare aux proportions et aux structures venues plutôt pour moi d’une fin d’un XIXe siècle, d’un tableau de Monet citadin, de la Gare du Nord ou de la Gare de l’Est à Paris, avec aussi les volumes modernes d’un XXe siècle des galeries, des voies d’accès, des rails se poursuivant jusque sur le sol, dehors, à l’extérieur de la gare, toutes les percées, les pourtours encombrés, les grandes avenues s’extriquant et le ring les distribuant au flot infini de la circulation, évoqua tout d’abord une sorte de petite capitale d’un Second Empire français. Et c’était un Second Empire noir et sombre, ayant pris l’unique voie des lignes droites et des surfaces angulaires, du règne des outils, impression renforcée dans cette zone de reconstruction de la gare d’après les bombardements de la guerre mondiale, les grandes guerres et le monde moderne ayant ensemble ainsi effacé les courbes et les voûtes.

À Weimar aussi, certes, mais sur une très fine étendue, comme coupée de la cité et signalant juste son existence sur la terre, ce que nous n’ignorons jamais en réalité, en quittant la vieille et petite cité préservée, autour de la petite gare, sur la Place Buchenwald et dans le quartier alentour, j’avais bien perçu ce même univers fonctionnel, l’impression toute proche encore de l’après-guerre, les destructions et les reconstructions, les années soviétiques et l’ancienne Allemagne de l’Est ; et il s’y ajoutait sans doute – avec pour désigner la place le nom de Buchenwald et l’évocation inévitable de l’ancien camp tout proche – la sensation morbide d’être dans une fine cloison du temps et des années, et qui venait jouxter de son sceau de réel brusquement aussi mes promenades, le Vieux Théâtre, Goethe et Faust, la Schiller strasse et le Vieux Marché.

Ici, à Leipzig, à l’orée des pourtours de la ville, cette impression demeure tapie, toujours à portée tandis que nous nous enfonçons au contraire dans le cœur préservé de la vieille cité ; ce sentiment existant de bordures et d’une si proche économie générale des vies, si près des oriflammes, Goethe, Beethoven, Hegel, et tant d’autres encore, et nous ne pouvons ignorer un monde pratique enfin.

Il est certes, à Leipzig, d’autres visions au sortir de la gare, et maint visiteur peut ne garder que l’impression d’un vieux centre baroque, chargé d’histoire et au rayonnement dense ; il suffit de traverser au plus vite le ring au sortir de la gare, qui délimite et enclôt la vieille cité, invite à s’y réfugier comme en des alvéoles heureuses ; tout de suite des passages gorgés de passants se ramifient en un étrange et simple mouvement naturel dans le dédale des ruelles. Si l’on prend le passage Ritter, ou le passage Städtisches Kaufhaus, leur belle modernité paraît une sorte de passerelle singulière, ludique et belle dans les entrailles de la vieille cité, et très vite on « sort » sur les rues médiévales. C’est alors la belle et très ancienne église Saint-Nicolas, dont Bach avait aussi la charge de la musique, et il semble que l’on a trouvé une sorte de souterrain d’entrée, dans le temps et pour un axe préservé des rues qui conduit à la vieille Markt Platz, dont nous pourrions certes ne plus nous éloigner. Au loin à travers la cime des quelques arbres, tout autant qu’en bordure sur le côté gauche de la tour de verre évoquant New-york, les modernes Singapour ou Séoul, mais qui est une des dernières constructions de l’ère soviétique d’avant 1990, le petit clocher déjà de l’église Saint-Thomas de Bach apparaît. C’est ainsi, comme livrés simplement à une sorte d’aiguille d’aimantation des pôles, dès les premières ruelles, nous guidant dans les premiers passages, que nous nous étions retrouvés dans la sorte de tirant naturel et d’attraction des vieux centres ; apparaît l’église Saint-Nicolas, puis nous empruntons sa travée vers la vieille Markt Platz et l’église Saint-Thomas au-delà, renouant avec les fantômes de vieille Allemagne demeurés à Weimar, la magie renaissance et gothique, les tavernes de Faust, les petits personnages bariolés de bas-reliefs de bois sculptés et d’ors, les mythes scintillants du l’orchestre du Gewandhaus et de Mendelssohn, de Schumann qui joua sur l’orgue de Bach dans l’église Saint-Thomas, le grand musée d’Egyptologie, la vieille Université, les foires, les éditions colportées dans l’Europe entière, les manuscrits, les librairies, les profils perdus comme sur des médailles de Leibniz, de Fichte, de Schelling, et la musique de Bach enfin pour laquelle je venais.

La grande avenue baroque de la Grimmaische strasse, bordée de ses immeubles anciens, semble parfois un étrange axe « moderne » de la ville, tant les riches promeneuses étrangères, Américaines, Japonaises ou Chinoises y guettent un luxe « d’Europe » et brandissent radieuses des paquets aux motifs de Gucci ou Hermès, distillant un peu en retour aux lieux une involontaire sensation de « pacotille » et de parc d’attraction ; et les passages anciens alors, comme le Köningshaus passage, ou le Mädler, avec les anciens cafés, l’Auerbachs Keller, où Goethe situa une scène de Faust et au plafond duquel à heure fixe le claquement d’un pétard de foire évoque plutôt que les entrées des Enfers le Freischütz de Weber, semblent étrangement inclus dans le tissu des passages modernes et des passerelles entre les immeubles, les galeries et les rues. Alors dans cette « vie moderne » au fond du tourisme, des personnages historiques et des autorités trônent, constituent comme pour Goethe avec ses statues, ses traces et son nom de tous côtés, une sorte de surmoi culturel. Se féconde ainsi une manière de kitch heureux, qui fait un visage nouveau de la vieille Leipzig, unifie dans sa modernité les parures d’une ancienne Allemagne, les passages modernes, les boutiques et les architectures de verre et de métal. À cette image, le moderne et nouveau Gewandhaus, plus loin, avec ses larges façades de verre, veille à ses pieds sur un obélisque et une fontaine comme venue de Versailles. Et pourtant c’est sur son immense verrière que se révèle et se reflète au mieux la silhouette, en face, du vieil opéra de Leipzig, de l’autre côté de la grande Augustus Platz, où le fantôme de Mendelssohn semble donner encore, dans l’intimité de son silence et de son ombre, les concertos pour piano de Mozart.

Pour qui arpente ainsi les traces et les trajets des mythes, la première vision de l’église Saint-Thomas de Bach est étrange, car on cherche toujours à une chose élue, si ténu soit son volume réel si même on le sait et s’y attend, une sorte d’équivalent d’unicité, d’auréole d’architecture la désignant dans l’espace, un déambulatoire, un pourtour serti, un écrin. L’église Saint-Thomas est au contraire dans la cité comme simplement enserrée, cernée, et elle est si « petite » si l’on exclue ses quelques appendices nouveaux que font la statue de Bach à l’entrée, la boutique shop attenante à l’église et le musée Bach quelques mètres en face, qu’on peut demeurer surpris et l’avoir dépassée. En outre, de loin, et pour la première fois, on avance sur la Grimmaische strasse, c’est l’été, Leipzig est peuplée de son calme mouvement de vie ; les étrangères en groupe sortent des passages et des boutiques ; on perçoit sur le côté droit la vie lente et doucement bruissante de la vieille Markt Platz, avec ses tablées de bois et les échoppes de bière, et une sorte d’illusion, une brève vision s’est imprimée dans notre esprit tandis que l’on était comme gêné et surpris, de l’autre côté de notre angle de vue, sur la gauche, par la large masse levée du grand immeuble « new-yorkais » des soviets, qu’on se prend à le regarder enfin, et dans la ténuité de la vision brève oubliée, antérieure, on avait vu déjà, au loin, derrière les arbres et plus petit qu’eux, apparaître en réalité l’édifice de l’église Saint-Thomas. Alors on se prend aussi à sourire, comme d’être parvenu au havre cherché ; et l’on sourit sans doute de soi, de toute la candeur préservée. Et c’était celle aussi de pouvoir écouter de la musique comme un monde naissant et une terre promise.

Ce voyage à Leipzig était bien entendu délirant, à l’aune d’un psychiatre, se présentant pour moi comme si l’on pouvait trouver en des lieux les univers et l’essaim qui nous auraient constitué, l’orgue, la musique de Bach. Il s’y ajoutait en outre un regard en arrière sur les années, cette impression que ce goût fulgurant, ce sentiment premier d’immensité dans la musique de Bach (mais n’en fut-il pas ainsi de ma fascination ancienne et jamais disparue, pour la substance de Giorgione, de Léonard de Vinci, de Michel Ange, d’Ucello ou de Boticelli ?) possède aujourd’hui un langage, dicible dans le flux des années et de l’âge. Quand au contraire jadis il n’en avait pas, demeurait muet comme l’intimité.

L’idée que l’orgue de Bach sonnant enfin dans l’église Saint-Thomas pour laquelle il écrivit et joua pût joindre d’un seul trait de foudre les années et les formes différentes de mon existence – jusqu’au changement en nous, qui est l’axe silencieux de nos vies – m’apparaît aujourd’hui aussi étrange, que majeure en réalité, une sorte de cap miraculeux. D’autant que pour Bach, au fil des « écoutes » (le mot paraît dérisoire et faible ici), au fil des décennies, je me suis dirigé hors de l’orgue et vers la musique vocale, les passions, les messes et les cantates, les œuvres « heureuses » comme le Magnificat, l’oratorio de Pâques ou de Noël, tandis qu’enfant, bien sûr, c’est l’orgue qui me frappa. Et à Leipzig, d’instinct, c’est bien un concert d’orgue que j’ai choisi pour entendre une première fois enfin les sons de Bach dans l’église Saint-Thomas. Il y avait sans doute le sentiment aussi, à la différence de celui de chanteurs et de voix, que l’orgue – il y en avait deux en réalité dans l’église, et peu imposants à la différence de celui de l’église Saint-Nicolas – était un morceau solide et fixe, tel immuable comme les pierres, les piliers et la belle petite voûte blanche aux fines croisées courbes colorées, une partie intégrante de l’église Saint-Thomas et de la présence « solide » de la musique ici jouée et de Bach.

Et je songe à présent, pour ce choix de l’orgue, quand j’aurais pu les mêmes jours à Leipzig assister à des cantates, et je pense à Luther, à la réforme, à cette intériorité du piétisme qui nous échappe ailleurs qu’en Allemagne mais que nous ressentons immédiatement comme une juste dramaturgie dans la musique vocale, que s’est imposée toujours en moi cette simple étrangeté : jamais, dans aucune œuvre vocale sacrée de Bach, au contraire de celles de Haendel, de Schütz ou de Buxtehude, jamais un personnage « réel » du drame, et le Christ entre tous, ne chante. Il n’a que des récitatifs, ponctués, modulés, dirigés, psalmodiés, infiniment déclamés dans une ligne mélodique écrite. Est-ce la voix de l’orgue qui se tient là derrière ? Est-ce le grave, et le beau, et le vrai fil intérieur ? Jamais il n’est ainsi un simple personnage de scène ni « d’opéra ». Et d’instinct je ne venais pas ici pour une scène, un spectacle, mais au contraire pour une sorte de délirante, en effet, intériorité.

L’orgue enfin, à l’image d’une voix de l’intérieur, sans visage ni forme « figurée », et cependant tonnant parfois au plus vaste que tous les orchestres, jouissant de la matière elle-même, et de l’écho puissant, brusquement de tous côtés éveillé qui vibre dans les pierres, est demeuré aussi pour moi à la semblance des esprits des cavernes enchantées de l’enfance ; il y a cette intensité du son au-dessus de l’être, comme à un point de résistance de notre propre corps, presque insupportable si l’on ne se coulait soi-même dans la ligne de la musique, et qui induit la sensation entre toutes de notre corps vaste et d’une idée des idées ; les sons et les vies se déploient, se répondent, s’éprouvent au plus intense, au plus impossible ; et sans se briser finissent au contraire par ordonner un monde dans le chaos ouvert et triomphant de toutes leurs formes qui tonnent !

Samedi, début d’après-midi. Un peu avant 15 heures. La petite porte de bois voûtée de l’entrée, sur le côté, de l’église Saint-Thomas était enfin ouverte pour le concert. Mon fils me montra, sur l’affiche du programme à l’entrée, que cette année le festival Bach d’orgue était consacré à Max Reger, dont je connaissais juste le nom. Nous avons déambulé dans l’église Saint-Thomas déjà dense d’une foule qui se massait, avançait, se distribuait enfin en silence dans les rangées et sur les longs bancs de bois des allées. J’ai retrouvé l’appel blanc de la cavité de la voûte, avec ses fines et courbes croisées dépliant de petites voûtes blanches encore dans l’ensemble, si proche, si peu massif au fond, si peu monumental, si loin des cathédrales bien sûr avec leur sorte de ciel montant et aussi des églises catholiques, de la petite église Saint-Thomas. La veille déjà, presque seuls avec mon fils dans l’église, nous avions découvert les lieux et arpenté les allées, les dalles du sol, le chœur, avec la forme en tombeau de la dalle de Bach. Un murmure léger parcourait l’air entre la voûte et le sol, et je vis au niveau du haut des piliers, sur la corniche de pierre, quelques personnes aller de l’un à l’autre des deux orgues, l’orgue « romantique » dans le fond face au chœur, et sur le côté juste au-dessus de nous « l’orgue baroque ». Bruits. Crachotements des petites enceintes acoustiques montées sur les piliers. L’organiste expliqua au micro (je ne compris que parce que mon fils mon fils traduisait à voix basse pour moi) qu’il se déplacerait sans cesse, avec son assistante, qu’il y aurait des bruits, des crissements bien sûr, puisqu’il devait utiliser l’un ou l’autre des deux orgues selon les pièces jouées. Il y a des murmures, de petits rires complices, ma voisine de gauche, comme l’image gardée en moi d’une dame viennoise des années 1960, se tourne vers moi, me prend comme à témoin d’un sourire complice. Tout n’est en réalité que notre posture face à l’immensité, le pouvoir de détails au-dessus de nous, et qui nous excuse comme d’avance de l’ampleur seule de la cérémonie au cœur de laquelle nous allons, comme d’éternels et indulgents habitués.

Certes dans nos esprits, et comme dans nos muscles, il y a une sorte de continu et éternel récit ; il se tissait, faisait une sorte d’écran, me faisait me voir, venu écouter l’orgue dans l’église de Bach. Je déclinai poliment le programme débordant de commentaires en allemand, que je n’aurais pu lire et que ma voisine, courtoise, me proposa, qu’elle fit passer alors à mon fils qui se tenait de mon autre côté. En réalité, fût-ce en français, je n’aurais pu lire cette sorte de connaissance préparatoire, comme s’il me fallait de façon assez abrupte, mais vitale, que je trouve, que j’écoute au plus intense, ignorant en cet instant que je ne tentais de renouer là, sans doute, qu’avec l’écoute première, « ignorante » et « sauvage » du petit garçon seul dans la chambre des années de jadis avec le disque noir tournant dans l’ombre, et la très répandue alors Toccata et fugue en ré mineur, la BWV 565, s’élevant dans le noir.

Il est difficile en réalité d’écouter de la musique à plusieurs, en assemblée, même si c’est l’usage naturel qui semble l’avoir fondée ; et je comprends aussi qu’il est heureux que nos solitudes, si immenses parfois, ne soient dans les cités et dans les vies des hommes sans doute que des écarts. Bien sûr, j’avais rapidement entrevu qu’il y avait un ordre alterné des pièces de Reger, de Buxtehude et de Bach, l’ensemble commençant par Buxtehude et finissant par Bach, que j’attendais.

En réalité, dès la toccata de Buxtehude, une sorte d’insondable bonheur m’emplit, conscient aussi que s’agrégeait dans cet instant précieux le sentiment si troublant de la vie de mon fils écoutant près de moi. Pour la musique elle-même de Buxtehude, ce fut au fil des instants et me l’avouant à moi-même comme si j’écoutais déjà Bach, outre la parenté musicale effective, et comme si déjà revenaient les volets infinis, volets que je fermais lorsque j’étais enfant, le disque noir de La Guilde internationale du disque que je posais sur l’appareil avec bientôt le bras du saphir sur les sillons et qui faisait résonner la musique de l’orgue, éclore l’univers ! Puis une petite pause, il y eut le déplacement de l’organiste d’un orgue à l’autre. A nouveau la musique. Je levai les yeux, cherchai ce point comme natif au sommet de la voûte blanche où l’orgue tonnait ; une nouvelle pièce, un nouveau temps d’arrêt, un nouveau déplacement de l’organiste, puis la musique à nouveau ; parfois je suivais les lignes musicales, goûtai le contrepoint radieux, parfois le chaos, la puissance aussi comme chez Bach des accords étagés, à plein volume et se couvrant l’un l’autre ; et ce fut un sourire qui monta, tandis que montait aussi le frisson de l’orgue. Un sourire si profond ! levé et se dressant au fil des années accumulées. Comme un étrange et insondable sourire d’indulgence, et comme aussi d’avoir survécu.

Nous ressentons, certes, la musique à des degrés très divers de conscience. Et si l’ordre des sociétés en fait un art majeur, un jugement de culture, si on la dit au plus vite une sorte de langue universelle des sensations et des affects, si s’en défièrent à ce titre d’importants philosophes, nous savons tous qu’elle émeut simplement l’esprit – et déjà nous ne savons plus ce qu’est exactement être ému pour l’esprit – sans doute alors qu’elle le change, lui donne des formes auxquelles il ne s’exerçait pas ailleurs, qu’il ingère, changera à son tour. Et il y a là un instant comme un basculement de notre être, de notre respiration, de tout ce que nous croyons, le diaphragme qui s’inverse, mais nous ne sentons pas le diaphragme dans notre souffle ni dans notre poitrine. Et la musique savante, la musique « construite » peut offrir parfois, plus encore que celle plus « immédiate » et qui étrangement demeurera en surface, un bouleversement alors, une transe durable, plus intense et profonde dans l’être. Cependant le moi en nous se tisse et se retisse, se regarde écouter et se regarde sentir. Comme s’il semblait aussi que c’était notre constitution et notre propre survie, comme s’il avait fallu en un temps immémorial que ressentir et montrer soient une même chose, et nous continuons alors de ressentir et montrer à nous-mêmes, et nous sentons aussi que c’est un des accès fermés à la forme, triomphante, acéphale, souveraine. Une pause à nouveau, le déplacement de l’organiste, les accords à nouveau et le son de l’orgue emplit la petite voûte blanche.

C’était la toute dernière pièce du concert, la BWV 540 de Bach, et j’avais jusque là été heureux, mais comme une sorte de spectateur comblé. Il manquait certes – mais nous n’avons pas de réelle prise sur cela – le diaphragme changé, et que nous ne sentons pas, le plus étrange et majeur édifice de ce qui fait notre personne. Il y a un instant dans l’orgue où tout se hisse, où tout est trop fort si l’on ne suit pas où vont tous les accords, toutes les lignes des sons, si l’on n’est pas soi-même la sorte d’épanchement acceptée de l’orgue et comme de l’univers. Notre être se dresse, les frissons de vivre et de suivre les sons, de suivre leur palpable et matérielle pensée, leur ramification, leur poussée maximale de vivre et s’étendre, nous dressent plus encore ; notre cerveau est empli du déroulement des formes se créant et il n’y a plus qu’elles bientôt, sans interstice pour nous, sans recul, alors cette course belle à l’abîme, cette beauté qui s’ordonne dans la chute, cette fugue en avant est la nôtre, celle de notre vie qui pourrait se briser et s’ordonne dans la beauté, et le sourire naît, la finesse, la forme, la beauté d’un monde qui se fait et nous sauve ! Toute seule ainsi la membrane de personne s’était traversée ; j’avais simplement écouté.

Tout près, notre voisine, la dame viennoise, a bougé un peu sur le banc, et nous avons pour cette vie revenue comme une gratitude, nous sentons les rivages, mon fils de mon autre côté se tient près de moi, immobile, silencieux, et la société assemblée dans laquelle nous sommes s’étend à nouveau, notre vie tient à l’effort, à la joie, à l’éveil de se hisser à nouveau au sommet blanc de la nef où les lignes des sons, les vagues des accords puissants continuent de se recouvrir, se brisent, chantent dans notre vie et de nouveau nous sauvent.

Il y a eu ceci, que la BWV 550 est en deux parties, mais avec un premier mouvement démesurément développé et comme lui-même aussi en deux versants, et l’organiste a marqué un très fugace mais perceptible arrêt entre les deux pans de ce premier mouvement, la toccata, et comme dans un temps intérieur parcouru en nous, il sembla que nous étions déjà dans le développement de la fugue, après un premier mouvement. Cependant, comme à une sorte d’acmé déjà accédé, les formes de la fugue apparaissent, brusquement, rayonnent, au-dessus, et nous submergent, nous contentent, nous éblouissent. Notre être et notre conscience sont alors radieux et comme en arrière de ce que nous n’enserrons plus. Et c’est notre personne elle-même qui s’est mue, a changé d’angle de conscience. La chute, à la fois attendue et rêvée, vient au-dessus de nous et cependant si juste, comme des vagues et notre le sang dans le corps se mêlant. Accords ! Points d’orgue ! J’avais simplement écouté. C’est donc cela ?

Puis le silence, gardant encore dans le bruit de l’assemblée se mouvant sur les bancs et les allées, le sentiment de l’immensité entrevue, son halo de toucher encore ouaté sur les lieux et les êtres. Ce fut le sourire de Bach, s’adressant certes après autant d’années au petit garçon de jadis que j’étais.