samedi 5 novembre 2016

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Voyage à Leipzig — II / VII

2 — Weimar

, Alain Coelho

Mais notre corps et notre être ne sont-ils pas simplement cette paroi, que nous nommons parfois une cité et parfois la Nature ?

Il y a dans toute aventure un accès, un abord premier qui va tout décider, à la façon dont la silhouette première d’un être, parfois, a imposé le pli, et de façon durable, de son existence dans la nôtre. Il ne s’agit pas toujours, bien sûr, d’accès bien nets, acquis à l’évidence générale et pour des sites semblant appartenir à une sorte de fonds commun des lieux du globe aujourd’hui consacrés, comme la prodigieuse vision première des pyramides de Guizeh où, en effet, l’accès différent change l’ensemble pour tous les regards, pourvu que ce soit, non par la route et le plateau de Guizeh d’aujourd’hui, mais par la perspective antique, en bas, depuis son gardien de pierre qu’était le Sphinx. L’évidence est aussi saisissante sans doute, non seulement dans les sables en bordure du Caire, mais pour maintes et belles cités anciennes établies sur un fleuve, comme la ville étagée de Lisbonne par la mer et la belle impression de lagune du Tage ; ainsi que pour Prague, Vienne et tant d’autres encore aux silhouettes exilées aujourd’hui par les routes et les gares qui les prennent à revers. Et jusque dans le cadre plus intime et restreint d’un simple enchevêtrement de ruelles et de places, à Venise enfin, pour le théâtre de La Fenice, au lieu de l’inexplicable et obligé goulet étriqué de la toute petite place d’aujourd’hui, on songera sans fin, comme à un deuil des mondes et des siècles, à l’effet de la porte qui ouvrait jadis sur le canal, pour lequel tout l’édifice était conçu, et où se tenait la véritable et théâtrale entrée, la mise en scène par la nature elle-même des pierres, des balcons, des couleurs et de l’eau.

À Weimar, dans des proportions certes moins spectaculaires, avec un assentiment et une notoriété moins universels, mais avec une résonance non moindre pour la cité, l’accès change ainsi, et en profondeur, le sentiment de la ville, du parc, du château, de la Nature et des lieux. Car Weimar demeure un indéchiffrable grand parc, un château qui garde ses jardins et semble les indiquer plus qu’il ne s’y déploie, avec, s’adossant, une vieille petite cité d’Allemagne. Et se font et se défont, en d’étranges allers et retours entre ces univers qui parfois s’ignorent, se croisent, s’épousent, redeviennent un seul, des trajets et des mondes.

Pour moi, venant de Berlin, comme tant d’autres j’ai traversé sans bien voir ni m’arrêter – guidé par mon fils qui était venu m’attendre à la gare – les quartiers encore « soviétiques » au nord, et me suis installé pour finir à l’est de la ville, juste à l’entrée de la vieille cité, dans un petit appartement de la Triererstrasse. Heureux hasard, quoique sans doute « préparé » par mon fils à cette fin, j’ai alors découvert la vieille cité de Weimar par l’ancienne route d’Erfurt et suis parvenu, à quelques pas à peine, sur l’arrière du Vieux Théâtre et ai débouché sur la place, au soleil, juste derrière les statues de Goethe et Schiller. Mais je me trouvais ainsi à l’opposé de l’entrée jadis de la vieille cité, du grand parc et du château. Alors comme dans les autres cités, si chargées soient-elles de leurs fantômes préalables, d’impressions qu’elles ont d’abord éveillées en notre esprit en de somptueuses promesses et cependant sans réalité exacte avant que d’advenir, le hasard du voyage et de l’accès premier donnera lieu à des réajustements, des inversions de visée ; et un goût approfondi nous amènera bientôt à une « entrée » idéale trouvée, mi-lumineuse, mi-historique, mi-affective et dans tous les cas reconstruite ; et il semble enfin que nous pourrions y diriger cette fois un autre nous-même, qui découvrirait la cité dans cette sorte de déroulé parfait. Certes la trace et la conquête de ce réajustement viennent se superposer un instant à notre vision et à notre connaissance, mais comme le souvenir fugace d’une vie différée, et avec la sensation, comme une leçon, d’un effort inévitable dans les jours et les heures.

Mais ne semble-t-il pas, d’ailleurs, que l’accès à certaines idées suive un tel cours premier, un abord initial qui a tout décidé, si rectifié ensuite fût-il, comme notre repère premier de l’angle d’une rue, le croisement d’un mur et d’arbres dans un jardin au loin, deux routes ou des places qui brusquement convergent ? C’est en cela sans doute qu’une promenade attentive dans les cités, une dérive millimétrique, ludique et si libre de prime abord, ou impatiente parfois, ou recommencée pour retrouver quelque repère premier, est d’une singulière importance, comme une orientation sur la terre de notre vie elle-même, de ses moindres et de ses profonds instincts.

À ceci s’ajoute une sorte de ténuité dans le temps : Weimar est de l’importance aujourd’hui en Allemagne d’un petit village, si ce n’était le tourisme. En France ce serait aux mêmes dimensions par exemple Mouchamps, en Vendée, 2500 habitants. Et Weimar a gardé les murs, les édifices, la dimension exacte de la toute puissance et du prestige du duché de Saxe-Weimar-Eisenach et du prince-électeur ; cité si réduite dans l’espace, si petite, si pédestre, et si vaste dans le rayonnement au moins d’une civilisation et d’un temps ; et la formule assez superficielle de Madame de Staël, désignant jadis la cité comme « l’Athènes de l’Allemagne », sonne simplement comme un fantasme au loin, ou une curiosité édifiante et « cultivée » dans un dépliant touristique illustré. Enfin, comme pour les autres cités de mon voyage, Iena, Dresde, Erfurt, uniques à présent dans leur lumière particulière et souveraine, trônant dans l’immense, l’insoupçonnée pour moi et si belle Nature – la Thuringe et la Saxe des collines, des vallons, de la profonde et brusque herbe irisée, vive et verte au détour d’un large rayon de soleil, des montagnes, des forêts, des tilleuls, des noyers, des chênes, des pins – Weimar et tous les autres lieux furent d’abord comme un précieux pourtour, une douce et continue exploration autour du centre « véritable » que devait être Leipzig, le but de mon voyage, pour la musique de Bach et l’église Saint-Thomas. Bien entendu, il advint que chacun de ces pourtours allait se déployer en lui-même, comme des corolles s’ouvrant en des magies propres, des formes singulières et des miroitements uniques ; et mon accès à Leipzig allait en eux se préfigurer dans un étrange sentiment d’accès précieux, remis, différent, dans chacun de ces bords par ses bords répétés, ainsi que des « copies » s’approchant de quelque grand original disparaissant en elles et en des « exercices » préliminaires sans cesse fuyant dans l’immensité de leur texture se fondant ; et dans les copies et dans les exercices il y eut donc ainsi des dieux et aussi de multiples visages.

Mais notre corps et notre être ne sont-ils pas simplement cette paroi, que nous nommons parfois une cité et parfois la Nature ? Ainsi à Weimar, arpentant la petite cité et le parc en d’heureux et répétés va et vient, s’offrait à moi la vie même d’un étrange et suffisant domaine, aux fonds renouvelés en soi-même, et j’eus bientôt l’impression d’être passé dans l’univers mi-matériel mi-rêvé d’une histoire cryptée et d’un jardin, qui en fût la clé, de me mouvoir dans cette sorte de concrétion mi-fantasmée mi-réelle qu’est l’ensemble de Weimar, le détour des ruelles, la place médiévale du Vieux marché avec les édifices dentelés de couleurs, la maison de Cranach, et plus loin la pointe fine du donjon sombre élancé qui surplombe silencieuse le château et qui en figure dans les pierres la forme d’un guerrier guettant, au casque noir, teutonique et géant, les jardins enfin au-dessus de la petite rivière, belle, comme écartée, et qui traverse le parc infini dans le silence et l’air doux, et qui renvoie, ballottée, à la vieille cité, au Vieux Théâtre avec le groupe de bronze flottant, immobile, des statues de Goethe et Schiller figés. Alors je crois sentir le flux et la vie fixe de la cité. Du vieux Théâtre au grand Parc tout pousse, tout conspire à conduire aux jardins ; c’est une sorte de merveilleux et irrésistible domaine immense, toutes les formes alimentant enfin une aspiration, physique, un appel des jardins, qui sont le véritable et étrange centre de Weimar.

Là le château déploie son allée dallée et son pont d’arches perdu dans le parc et les touffes des arbres, et l’accès de la ville depuis Iena et Dresde se faisait ainsi par le château et le parc, la cité prolongeant alors le château et le parc comme d’abriter des demeures cachées derrière les jardins, magnifiées de leur entrée, et conduisant naturellement jusqu’aux limites de la ville, de l’autre côté, à l’ouest, jusqu’au vieux Théâtre de Weimar. C’est alors la route d’Erfurt qui commence, et celle d’Eisenach, petite et jolie forteresse naturelle de montagne, cité de la jeunesse de Bach et aussi des derniers jours de Luther. Quant à l’accès depuis Berlin et Leipzig, il créait au nord une petite percée et débouchait directement sur les petites ruelles de la vieille cité, aujourd’hui le Graben et la Herderplatz, et ainsi pour finir conduisait encore au vieux Théâtre où Goethe fit résonner les premiers mots de son Faust sur la scène.

Cependant, si reviennent à présent tous ces noms dans mon souvenir, Goethe, les autres, parmi ce que je « savais », mais que j’ai ressenti, compris enfin à Weimar à un point si clair avec les statues de Goethe et Schiller devant le vieux Théâtre, où Mendelssohn aussi dirigea sa musique, c’est la perte générale de la littérature et de l’art. Non que le décalage y soit plus visible qu’ailleurs, entre notre monde muséal on le sait et la création même, entre ce qu’aurait été un rayonnement des pensées et des formes, avec la vieille Université de Leipzig ou celle de Iena, l’orientalisme allemand, le classicisme, le romantisme, la musique, un décalage si net avec « le monde d’aujourd’hui » (mais y en a-t-il un autre ?), mais surtout le décalage plus profond, irrémédiable, entre toute construction – tout « bagage » – et la vie. Oh, mais n’est-ce pas le sens du monologue initial du personnage de Faust ? L’ironie est si douce, terrible mais pacifiante en ces beaux soirs d’été.

La place du Vieux Théâtre est ce soir comme poudrée de soleil rosé, et le groupe immobile des statues éternellement gémellaires jusque dans leur intitulé d’une seule coulée, de Goethe-et-Schiller, offrent leur soubassement de pierre aux rendez-vous des visiteurs, aux sacs déposés, aux oiseaux, aux personnes assises, aux photographes incessants et fugaces, aux pauses générales et rapides devant toutes les curiosités culturelles, comme un banc inévitable de repos et de départs. Je respire l’odeur du café italien depuis la terrasse où je me tiens, sur un côté de la place, j’entends le mouvement des êtres, leur murmure ininterrompu, les voix mêlées du flux des passants sans fin, les couleurs, les sourires – bien sûr tout est calme et lent, loin de la vie des cités latines – la jeunesse, les paquets, les sachets, les bouteilles d’eau minérale et les accessoires, comme le chant d’une espèce. Au fond de la place sur ma droite, face au fronton du Vieux Théâtre et aux personnages de bronze de Goethe et Schiller, il y a le mouvement des entrées et des sorties sans fin au bâtiment du Bauhaus auquel je ne peux aujourd’hui m’intéresser, et qui donne cependant des idées, ni « tout voir », et qui ne serait pas quelque chose en plus, mais en moins, comme de perdre quelque fil ; une autre fois peut-être, sûrement, même si je sais qu’il n’y a pas d’autres fois si souvent. La foule continue de se mouvoir, s’effiloche sans fin et se presse, se régule d’elle-même sur la place autour du groupe des deux statues, se répand comme de cliqueter faiblement, je ne vois pas d’autre impression si précise en moi, de ses regards, de ses voix, dans les cafés, les restaurants ouverts à cette heure, les bars, et aussi les magasins d’alimentation, de chaussures, les librairies, les pharmacies et les bancs ; et le bruit aussi est moindre qu’en France ou en Italie dans l’engorgement de la belle avenue piétonnière, ombragée, de la Schillerstrasse, avec à l’angle bientôt, sur la gauche, la maison un peu amstellodamoise, belle, un peu étriquée et austère cependant, où Schiller vécut, et la fenêtre, la petite fenêtre en haut à l’étage, où il écrivit et mourut, les sons de la vie, les senteurs, l’été, et revenant vers le Vieux Théâtre brusquement je vois l’immobilité des statues tandis que tout se meut autour d’elles inlassablement sur la place en un étrange et vain décalé des mouvements, comme celui de tous les contenus chez les hommes. Et la foule, dans sa vie douce et bruissante, continuait d’animer seule l’étrange fixité des statues vertes et brunes, célébrées dans le soir s’annonçant et le soleil rosé.

N’est-ce pas de ces impressions aussi que dérivèrent les récits de fantômes, de revenants et de limbes, simplifiés jusqu’à la superstition en des mondes parallèles et des fantômes « effectifs », avec des histoires et des atours de fantômes, dents, vêtements, chandeliers, croix et autres quand c’était un pôle de nos sensations qui essayait de se faire jour et percer à notre pensée ? Il est vrai que pour Goethe, pour cette œuvre que nous appelons aujourd’hui Goethe, et sur laquelle la lumière projette aussi bien d’autres choses que des textes, des mythes répercutés et des récits aussi de la personne réelle, jadis vivante, de celui qui fut Goethe, écrivit, mourut, le sentiment de « statue » chez les hommes et d’autorité exista de bonne heure, bien avant les restes symboliques de ce bronze creux et muet dressé vain, ou comme le repère aujourd’hui de visiteurs se retrouvant sur quelque « camp de base » pour des départs d’excursion, ou comme l’ancienne bannière d’un monde sur la place du Vieux Théâtre de Weimar. Et Goethe, on le sait, n’était pas seulement l’auteur que, jeune, on croit exalté et aventureux tel le personnage du jeune Werther, et pour moi, outre les Années d’apprentissage toujours parcourues, reprises, jamais achevées, je n’ai fait qu’un profit heureux du Divan ou de chapitres du Traité des couleurs, trouvé par hasard dans une librairie d’arts graphiques. Ici, en Saxe-Weimar, Goethe a laissé les traces d’une sorte de ministre officieux et puissant, de grand conseiller occulte des princes et des cours. Et, me promenant avec mon fils dans le parc, nous avons vu les demeures qu’il aimait et fit construire, avec aussi la singulière petite maison romaine reconstituée, juste en contrebas sur les rochers, après les fausses ruines à l’anglaise, les folies, et la statue de Shakespeare. Et feuilletant au hasard aujourd’hui le volume en Pléiade d’Hölderlin, errant au gré de la correspondance après les poésies, on sentira certes la personne réelle que fut Goethe, écartant dans un silence jaloux et frileux les demandes répétées de l’exalté inconnu, non « recommandable », Hölderlin (dans le même temps, il est vrai, où Schiller répondait à Hölderlin avec bienveillance et respect). Fatras, certes. Tout cela dans le flux de la cité de Weimar, dont les ruelles et toutes les histoires chez les hommes poussent au château, aux jardins, avec un doux surplomb, l’étrange magie d’un domaine infini dans son cercle de parc, avec même au milieu, courant, la petite et belle rivière où j’ai cru reconnaître la mienne.

Si le nom de Weimar m’apparaissait de loin comme un univers « brodé », un chiffrage, une très fine et flottante broderie sur des tissus disparus – même si, près de la gare et de la place Buchenwald j’allais trouver au contraire le monde soviétique d’avant 1990 et la chute du mur de Berlin, sa vie minimaliste et un peu carcérale encore sensible dans la liberté de « plein air » des immeubles et des personnes aujourd’hui rencontrées là, des sachets de plastique à la main – c’est sur la place du Vieux Marché, après la Schillerstrasse et avant le château et les jardins, que j’ai retrouvé cette impression de broderies, de dentelles éternelles figurées dans les lieux. Au fond de la place, face à l’Hôtel de ville médiéval, les demeures renaissance, comme de tentantes et impossibles « gourmandises » continuent de se tenir, veillant sur la quiète animation des étals du marché, avec la belle « miniature amplifiée » de la maison de Cranach. Bruissements de vie, fruits, légumes, salaisons fortes et musquées, jambons, viandes et poissons, j’ai acheté des fraises de Thuringe, comme un morceau de la sève des lieux, et que j’ai longuement savourées sur ma langue. Puis, sur un côté de la place, dans la rue aux terrasses longeant, j’ai trouvé l’absence de Bach. L’immeuble a été rasé, et ne subsiste qu’un plain-pied avec un pan de mur sans fenêtres, une plaque avec le nom de Bach et les dates où il était organiste à Weimar.

En réalité, j’ai toujours évité d’instinct les biographies, ou évité au moins de les approfondir quand je n’avais pu leur échapper totalement, gêné de leur réverbération difficile à oublier sur une œuvre dont je faisais profit ou avec laquelle j’avais au fond une sorte de conversation continue. Pour Nietzsche – dont le souvenir des textes, que je ne lis plus, est demeuré celui d’une sorte de volupté motrice de se sentir unique – j’ai très tôt été frappé par la « crise de folie » qu’il eut pour finir à Turin, dont il ne se releva jamais. On sait qu’il regardait jusqu’à l’insupportable un cheval battu par un homme pour le faire avancer, et l’on ne pourra peut-être s’empêcher de penser qu’il eut le sentiment, jusqu’à l’insupportable en effet, que cette chair fouettée, lacérée, battue, sans fin possible, c’était la sienne. Il y eut ensuite son « rapatriement » en Allemagne, sa claustration dernière à Weimar, entre sa mère et sa sœur, jusqu’à sa mort.

Alors il était troublant pour moi de pouvoir passer devant cette maison des dernières années, intacte encore, comme de passer près de la stupeur, de revoir les pierres des murs des dernières années, les escaliers quotidiens, les portes, le pourtour du jardin, les fenêtres.

C’est un peu tâtonnant mais avec une sorte d’étrange évidence que je me suis dirigé, ne doutant pas de la « reconnaître », vers cette sorte de terrible, silencieuse pourtant et très réelle « Maison Usher », confrontation dernière, comme de regarder le décor du désastre, le promontoire dernier sur les lieux arpentés pendant les dernières années de la chute et du sommeil. J’ai marché depuis la Triererstrasse où je logeais, comme les autres fois vers la Wielandplatz et le vieux Théâtre aux statues de Goethe et Schiller, mais me suis laissé dériver sur ma droite au gré du nom des rues et de la direction d’ensemble que je cherchais, à l’angle de Shakespeare et de Schubert – je veux parler de l’angle fait par la Shakespearestrasse et la Schubertstrasse – dans les anciennes et petites rues, désertes en ce midi d’été, aux noms constellés de richesses désuètes, figées dans la chaleur du jour et les quelques voitures, de Cranachstrasse, Lisztstrasse, Gutenbergstrasse (il n’y a qu’en Allemagne que de telles apparitions de noms lancéolés pour moi sont inscrites simplement sur des plaques des rues) ; et j’ai vu enfin la maison se dresser avec son jardin clos.

L’intérieur ne m’intéressait pas sur l’instant, et je n’ai pas tenté de franchir la large grille de l’entrée qui donne sur la Humboldstrasse. Ou ce serait une autre fois, comme pour le Bauhaus. Je sais qu’il y a les archives, mais aussi des bustes, des gravures, des livres, une sculpture même de Nietzsche, en bronze, assis et paraissant « penser ». Fatras inévitable des vies ; c’est ainsi, je sais, que le temps érige aussi la culture et la forme de nos connaissances. Et je suis reparti dans la douceur de l’après-midi vers la place du Vieux théâtre, retrouvant à nouveau, comme dans un heureux et éternel trajet, la Schillerstrasse, puis la place du Vieux Marché et l’immeuble de Cranach, les jardins enfin avec, devant le château, la tour en sentinelle teutonique de pierre noire, veillant sur le jour apaisé, sur le doux et endormi palais blanc et secret, en dessous, en dedans, comme celui des intériorités.

Il me restait à rejoindre l’orgue et Bach à Leipzig.