lundi 24 mars 2014

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Vice Versa- III

, Sandra Fastré et Yannick Vigouroux

Le temps a altéré les couleurs de ces images, rangées dans un album que j’avais soigneusement organisé. Tour à tour nous prenions la pose.

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Jour 7 - Image de Yannick Vigouroux

Texte de Sandra Fastré
" Je n’avais aucun droit à la parole, ni à la pensée encore moins le droit d’agir et de décider seule. Jusqu’au jour où j’ai pu hurler ma liberté. Ce mouvement nous a permis d’accéder à des droits sans craindre l’oppression de nos maris. Nous sommes vers la fin des années 30 et je suis une femme de devenir. Les portes de nos cages dorées ne sont plus condamnées. C’est une bataille quotidienne car il reste encore à faire. Il peut bien garder sa voiture je me contrefiche du côté matériel des choses. Je me destine à une vie autre, pas si facile qu’on ne le pense. Mais peu importe car mes idées comptent aujourd’hui et j’avance malgré les conventions d’une autre époque."

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Jour 8- Image de Sandra Fastré

Texte de Yannick Vigouroux
"Qu’est-ce que la vie finalement ? Ce que l’on vit, ou l’on croit vivre ? Ou encore ce dont on se souvient et ce dont se souviennent les autres, comment et pourquoi, car parfois l’on raconte cela, à des proches ou à des inconnus, entre deux cafés, deux cigarettes, deux sourires, sa vie et celles des autres : les innombrables lacunes et déformations que la mémoire fait subir à des faits, des envies, des réussites et des échecs, des choses qu’on aurait aimé accomplir et qu’en général on n’accomplit jamais. Ou seulement un peu, avec maladresse, c’est déjà cela. Et puis tout est tellement le fruit de circonstances, des méandres capricieux du hasard ... Comme si tout cela, ce qu’on nomme parfois un peu pompeusement le « destin » était tracé à la craie blanche et croissante des mots et chiffres tracés sur le tableau en ardoise noire de son enfance : fragments tellement volatiles de craie et de vie, de sévérité », si laborieusement tracés, d’une main anxieuse et indécise ou au contraire experte et sûres d’elle, de toute façon vite effacés, inexorablement, en partie ou partiellement. Qui se souvient de la vie de ses grands-parents ? Que sais-tu de la vie de tes ancêtres ? Qu’a ressenti ta grand-mère belge lorsqu’on l’a envoyée au STO en Allemagne ? Et ton grand-père breton lorsqu’il a été fait prisonnier durant la « drôle de de guerre » de 1939-1940 ? Que sais-tu de leur amour, de leur rencontre dans un camp de prisonniers en Allemagne ? Rien ou presque, rien non plus sur ce qu’a ressenti ton arrière- grand-père, lui aussi Breton et Bigouden, qui parlait encore cette langue celtique belle rugueuse et étrange, interdite pendant sa scolarité par l’État français dans les cour d’école, gazé pendant la Première Guerre mondiale et dont trois frères ne revinrent jamais, tués en 1914, 1915 et 1917 : de cela les actes d’État civil et les monuments aux morts s’en souviennent, de manière laconique certes mais précise comme une cicatrice indélébile. Depuis des décennies, la télévision et désormais Internet nous bombardent d’informations sur des guerres proches ou plus lointaines auxquelles on ne comprend pas grand- chose il faut l’avouer, sinon que ce sont désormais surtout les populations civiles « qui trinquent » (est-ce vraiment nouveau d’ailleurs ?). Mais qui par exemple se souvient encore ici, dans les Pyrénées où tu séjournes, des réfugiés espagnols qui fuyaient la guerre et la dictature franquiste dans les sentiers montagneux, parfois abattus par la Guardia Civile en tentant de franchir la frontière ? La langue catalane, longtemps interdite comme le Breton, victime d’une tentative de génocide linguistique, est à nouveau parlée et revendiquée, mais elle ne ressuscitera pas nos morts, et surtout, ne les sauvera pas de leur seconde mort, la pire peut-être : l’oubli. Comme le tableau de la mémoire est incomplet ; les flous laissés par le temps innombrables, les mots difficiles à lire à mesure que celui-ci passe... Et si c’était mieux ainsi ? Car pour vivre, paradoxalement, nous avons autant besoin de nous souvenir que d’oublier."

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Jour 9- Image de Yannick Vigouroux

Texte de Sandra Fastré
"Le temps a altéré les couleurs de ces images, rangées dans un album que j’avais soigneusement organisé. Tour à tour nous prenions la pose. Tantôt graves, tantôt joyeux, nous nous amusions à nous prendre en photographie. Je vois cet hortensia imposant qui nuançait d’un vert flamboyant ce mur de pierre. Il y avait un grand chêne au bout du jardin et des petites fleurs parsemées en bordure de la maison. Nous avions improvisé un barbecue et posions sur cette grande table de bois les victuailles. Nous vivions chaque jour d’une extrême intensité et me rappelle avec émotion cette journée de fin d’été. Les voix ont disparu mais pas les images. Nous imaginions nos vies futures : le nombre d’enfants que nous aurions, nos métiers et les villes que nous habiterions. Plein de rêves et d’espoir, nous esquissions des tableaux de bonheurs idéaux. Personne n’aurait imaginé que Paul disparaîtrait brutalement dans un accident de voiture. Et Pierre qui s’isolerait en raison de la jalousie de sa femme. Marie partît à l’étranger pour cause d’obligations professionnelles. Quant à moi, j’épousai Christophe qui me comble d’amour. Nous avons eu deux superbes enfants et nous habitons une ville du sud de la France. Mais lorsque j’ouvre les pages de cet album, le film de notre jeunesse se déroule sans accroc et reste intact dans ma mémoire. C’était une belle journée où éclats de rire et échanges endiablés résonnent encore. C’était l’histoire de nos 20 ans."

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Jour 10- Image de Sandra Fastré

Texte de Yannick Vigouroux
"Il était une fois... Fondu au noir. La brise marine a quelque chose de rassurant dans ce crépuscule épais comme de la poix. Comme des lanternes de naufrageurs, les lumières des souvenirs palpitent. Quelques minutes auparavant, dans cette lumière entre chien et loup, les enfants s’amusaient encore de leurs frayeurs, celles des loups justement, et toutes celles suscitées par les créatures inquiétantes qui hantent les contes et les fêtes foraines. Le masque défait et fatigué d’une femme, spectre à la fois lointain et familier, s’imprime une fois de plus au passage sur ta rétine."